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	<title>Littérature &#8211; Playlist Society</title>
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	<description>Critiques et Chroniques Culturelles</description>
	<lastBuildDate>Tue, 09 Jun 2026 09:02:27 +0000</lastBuildDate>
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		<title>La descente, c&#8217;est le pire de Mariana Enriquez : aux origines de la noirceur</title>
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		<pubDate>Wed, 03 Jun 2026 13:25:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Quelle joie de voir les éditions du sous-sol continuer de traduire en France l’œuvre de Mariana Enriquez, et de pouvoir enfin découvrir aujourd’hui son premier roman. La lecture d’un nouveau Mariana Enriquez, traduit par Anne Plantagenet, est devenue l&#8217;un de mes rituels préférés de l&#8217;année. Écrit à 22 ans, La descente, c&#8217;est le pire, contient [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Quelle joie de voir les éditions du sous-sol continuer de traduire en France l’œuvre de Mariana Enriquez, et de pouvoir enfin découvrir aujourd’hui son premier roman. La lecture d’un nouveau Mariana Enriquez, traduit par Anne Plantagenet, est devenue l&#8217;un de mes rituels préférés de l&#8217;année. Écrit à 22 ans, La descente, c&#8217;est le pire, contient d&#8217;ores et déjà tout ce qui fait la force de l&#8217;écriture de l&#8217;autrice argentine : ses personnages à la marge du monde, ses incursions fantastiques toujours ancrées dans la moiteur du réel et sa manière de raconter son pays à travers des protagonistes toujours au bord de la rupture. </p>
<div class='rightQuote' >Des incursions fantastiques toujours ancrées dans la moiteur du réel</div>
<p>Dans le Buenos Aires tumultueux des années 1990, Mariana Enriquez met en scène un trio amoureux composé de Narval, un adolescent hanté par des visions terrifiantes, Facundo, un jeune homme d&#8217;une beauté mystique qui vend son corps pour survivre, et Carolina, une jeune femme prête à tout pour s’extraire de son quotidien.</p>
<div class='leftQuote' >Génie des ambiances et de la mise en scène de la noirceur</div>
<p>Tout comme ses personnages, le roman est dévoré par la drogue, l&#8217;alcool, les cigarettes fumées les unes après les autres, et la manière dont les stupéfiants pervertissent la réalité. Il en ressort une version sud-américaine de Moins que zéro de Bret Easton Ellis, où les élites désabusées sont remplacées par des marginaux célestes. Génie des ambiances et de la mise en scène de la noirceur, Mariana Enriquez déploie dès ce premier livre toute sa modernité gothique. </p>
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		<title>Toute l&#8217;infortune du monde de Thomas Bronnec : ainsi disparaissent les démocraties</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/05/toute-linfortune-du-monde-de-thomas-bronnec-ainsi-disparaissent-les-democraties/133934/</link>
		<pubDate>Fri, 15 May 2026 15:11:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Dans un futur proche, des drones transportant des charges explosives s’abattent sur Paris. Des attaques revendiquées par des Russes et des Américains, mais condamnées par leur gouvernement respectif. Pour autant, le président Nikita Malishev, au Kremlin, et son homologue Roy Patterson, à la Maison-Blanche, n’entreprennent aucune action pour mettre un terme à ces actions terroristes, [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Dans un futur proche, des drones transportant des charges explosives s’abattent sur Paris. Des attaques revendiquées par des Russes et des Américains, mais condamnées par leur gouvernement respectif. Pour autant, le président Nikita Malishev, au Kremlin, et son homologue Roy Patterson, à la Maison-Blanche, n’entreprennent aucune action pour mettre un terme à ces actions terroristes, prétendant qu&#8217;ils ne sont pas responsables des dérives de leurs concitoyens. Derrière ce jeu de dupes se cachent des enjeux politiques liés au vote, dans l’Hexagone, relatif à la création d&#8217;une armée tripartite – France / Allemagne / Pologne – destinée à remplacer l’OTAN, après son échec. Un projet porté par Émilie Cornelly, la présidente de la République française.</p>
<div class='rightQuote' >Un roman d’anticipation complexe, précis et glaçant</div>
<p>Sur cette base, Thomas Bronnec déploie un roman d’anticipation complexe, précis et glaçant, dont les protagonistes, à l’exception de quelques personnages, sont tous des politiciens aguerris, à la tête des nations, ou en passe de le devenir. C&#8217;est un challenge en soi de faire tenir un récit avec en première ligne des chefs d’État. Défi que l’auteur relève haut la main en proposant des personnages habités, dans lesquels on peut se projeter. Pour cela, il rend ses leaders mondiaux plus pragmatiques que ceux du monde réel. Plus lisibles aussi, mais sans rien enlever de leur radicalité. Nikita Malishev est plus raffiné que Vladimir Poutine, Roy Patterson plus fin que Donald Trump, et Émilie Cornelly plus dévouée que nombre de dirigeants français. C’est un des paradoxes de la fiction : en amoindrissant la folie de la réalité, Thomas Bronnec sonne beaucoup plus vrai. Voilà la grande force de <em>Toute l&#8217;infortune du monde</em> : sa capacité à mettre en scène tous les points de vue, et à ne jamais ridiculiser les personnalités les plus extrêmes, pour que l&#8217;on puisse comprendre leur logique, leurs humiliations et leurs convictions.</p>
<div class='rightQuote' >Un monde gangréné par le pouvoir, avec des hommes obsédés par le sexe et la domination</div>
<p>Ses personnages sont terriblement humains. Ils sont malades, fragiles, sujets aux maux de tête, aux acouphènes. Ils dorment mal, ils n’ont pas le temps de manger. Leurs corps sont fatigués et vieillissants. Ils semblent impuissants face à ce nouveau monde corrompu, où règne la loi du plus fort, où chaque phrase est transformée, chaque information détournée, où tout le monde devient le fasciste de quelqu&#8217;un d&#8217;autre, où les IA et les réseaux sociaux détruisent chaque jour un peu plus les fondations du réel, qui permettent aux gens d’habiter le même monde. Ce qu&#8217;on appelle « valeurs » est devenu culturel et conjecturel. Les Français considèrent ici comme des héros ceux qui s&#8217;adaptent, qui acceptent de subir, et non plus ceux qui résistent. L&#8217;auteur met en scène en permanence l&#8217;inversion des valeurs, et enchaîne les situations déroutantes, malaisantes. Thomas Bronnec dévoile un monde gangréné par le pouvoir, avec des hommes obsédés par le sexe et la domination. Une agressivité sexuelle dont même la présidente de la République française peut être la cible.</p>
<div class='leftQuote' >Un thriller intense et une anticipation politique sombre</div>
<p>Au cœur du roman, un questionnement philosophique et politique sur le fameux « pour avoir la paix, prépare la guerre ». Défendant l’idée d’une France forte qui ne courbe pas l’échine, Émilie Cornelly défend une Europe militarisée, face à une gauche qui refuse l’escalade guerrière, et à une extrême droite désireuse de s’inféoder aux grandes puissances totalitaristes. Thomas Bronnec n’impose jamais son point de vue. Il ne prend pas parti, mais donne tous les éléments aux lecteurs et lectrices pour leur permettre de se positionner.</p>
<p>Avec en son sein une terrible prise d’otage, <em>Toute l&#8217;infortune du monde</em> est à la fois un thriller intense et une anticipation politique sombre, qui observe avec lucidité l’effondrement des démocraties.</p>
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		<item>
		<title>Voir venir de Lucile Novat : la sororité spectrale</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/05/voir-venir-de-lucile-novat-la-sororite-spectrale/133895/</link>
		<pubDate>Fri, 01 May 2026 08:54:47 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Ça aurait pu être un récit documentaire sur la Maison d&#8217;Éducation de la Légion d&#8217;honneur à Saint-Denis, réservée aux descendantes des détenteurs de la Légion d&#8217;honneur, de l&#8217;ordre national du Mérite ou de la médaille militaire. Une enquête sociale sur la fabrique d’une élite, où s’immiscent quelques profils issus de classes défavorisées. Effectivement, dans son [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Ça aurait pu être un récit documentaire sur la Maison d&#8217;Éducation de la Légion d&#8217;honneur à Saint-Denis, réservée aux descendantes des détenteurs de la Légion d&#8217;honneur, de l&#8217;ordre national du Mérite ou de la médaille militaire. Une enquête sociale sur la fabrique d’une élite, où s’immiscent quelques profils issus de classes défavorisées. Effectivement, dans son premier roman, Lucile Novat nous emmène derrière les murs pour découvrir ce lieu atypique, à travers le regard de Vanessa, une surveillante, qui s’est liée d’amitié avec quatre étudiantes : Suzanne, Lou, Adèle et Yasmine, qui portent chacune leurs deuils, leurs traumatismes et leurs espoirs déçus, tout en composant avec les affres de l’adolescence.</p>
<div class='rightQuote' >Le réel se fissure</div>
<p>Mais par sa structure, son style et ses ambiances, le roman dérape dès ses premières pages. Le réel se fissure et on entrevoit dans les interstices l’insondable et le mystérieux. Le livre convoque les fantômes de l&#8217;Histoire, les traces spectrales des aïeux et les membres fantômes. La réalité est ici hantée. L&#8217;étrangeté saisit chaque occasion pour pervertir le monde tangible, qu&#8217;il s&#8217;agisse d&#8217;un silence inquiétant, d&#8217;une maladie incompréhensible, d&#8217;une apparition monstrueuse, des contes que l&#8217;on se raconte dans l&#8217;obscurité, d’une odeur rance dont on ne sait l&#8217;origine, ou encore d’incantations et de jeux de tarot. Même les objets du quotidien, comme un extracteur de jus, sont présentés comme des instruments de torture. Les sphères numériques deviennent un espace immatériel, où il ne reste que des traces fantasmagoriques, tandis que les références littéraires et cinématographiques glorifient les esthétiques gothiques.</p>
<div class='leftQuote' >Deux textes cohabitent</div>
<p><em>Voir venir</em> intrigue aussi par sa forme. Chaque chapitre cartographie un lieu du pensionnat, comme pour en révéler les morbides secrets, tout en s’attachant à un moment particulier dans le temps – dont la chronologie est beaucoup plus complexe qu’il n’y laisse paraître. Bien que présenté rationnellement, l’espace-temps nous échappe. On peut aisément lire le roman deux fois, sous deux angles différents, sans qu&#8217;il y ait une vérité et un mensonge. Deux textes cohabitent, selon que l’on en connaisse l’issue ou non – et les deux fonctionnent aussi bien l’un que l’autre.</p>
<div class='rightQuote' >Politique, sensible, horrifique et évanescent</div>
<p>Roman dans lequel on a envie de se replonger aussitôt la lecture terminée pour y découvrir de nouveaux détails, <em>Voir venir </em>est une merveille, un grand texte de sororité gothique. Politique, sensible, horrifique et évanescent, il résonne avec l’œuvre de Mariana Enriquez, également publiée aux Éditions du sous-sol.</p>
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		<title>Un été sans fin de Joseph d’Anvers : l’envers du décor</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/04/un-ete-sans-fin-de-joseph-danvers-lenvers-du-decor/133890/</link>
		<pubDate>Tue, 21 Apr 2026 17:23:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Après un accident, Paul Sinner, âgé d&#8217;une quarantaine d&#8217;années, se réveille sur une île grecque, dans un hôtel paradisiaque. Il est amnésique et a tout oublié de son passé. Sur ordre des médecins, il doit se reposer et profiter d&#8217;une convalescence, durant laquelle tout est pris en charge. Dans l’attente de retrouver progressivement la mémoire, [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Après un accident, Paul Sinner, âgé d&#8217;une quarantaine d&#8217;années, se réveille sur une île grecque, dans un hôtel paradisiaque. Il est amnésique et a tout oublié de son passé. Sur ordre des médecins, il doit se reposer et profiter d&#8217;une convalescence, durant laquelle tout est pris en charge. Dans l’attente de retrouver progressivement la mémoire, Paul, que tout semble désigner comme un homme riche et privilégié, se laisse conquérir par les charmes de l&#8217;île, ballotté entre les jouissances d’un quotidien réinventé – femmes, amitiés et alcool – et l&#8217;angoisse de ne pas retrouver le sens de sa vie.</p>
<div class='rightQuote' >Le chant du cygne des hommes issus de la génération X</div>
<p>Dans ce nouveau roman, Joseph d&#8217;Anvers observe le chant du cygne des hommes issus de la génération X qui ont brûlé la chandelle par les deux bouts. Ses souvenirs enfouis, Paul est nostalgique d&#8217;un passé dont il ne sait rien, si ce n&#8217;est qu&#8217;il y avait de la bonne musique. Il se laisse happer par la beauté des paysages, drapé dans la chaleur de l&#8217;été. Tout est évanescent et vaporeux. Le lecteur accompagne le protagoniste dans ses pérégrinations, confronté en même temps que lui aux comportements étranges de la population, imprégnée de légendes et de croyances ancestrales.</p>
<div class='leftQuote' >Porté par un mélange de tendresse et de lucidité</div>
<p>La beauté et la sensualité apparaissent tel le dernier repas du condamné. C&#8217;est la fin d&#8217;une époque que décrit Joseph d&#8217;Anvers. Une époque vouée à disparaître, et dont il ne restera que des regrets et un peu de beauté. Intrigant et mystérieux, <em>Un été sans fin</em> est porté par le mélange de tendresse et de lucidité que l’auteur porte à son personnage, comme s’il hésitait lui-même à le soutenir ou à le condamner. Un très beau roman, qui déborde de sensualité.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
]]></content:encoded>
			</item>
		<item>
		<title>L’Île hallucinée de Julien Freu : Légendes d&#8217;hier et de demain</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/04/lile-hallucinee-de-julien-freu-legendes-dhier-et-de-demain/133885/</link>
		<pubDate>Sat, 11 Apr 2026 08:54:25 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[1996. L’île d’Hurlin, isolée du continent par de puissantes marées, voit sa tranquillité percutée par une terrible nouvelle : attirés par les aboiements d’un chien – dont le nom, Tilt, est inscrit sur son collier – deux enfants, Anh et Jonas, ont découvert la dépouille de Paul, un de leurs camarades de classe. Louen, le chef [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>1996. L’île d’Hurlin, isolée du continent par de puissantes marées, voit sa tranquillité percutée par une terrible nouvelle : attirés par les aboiements d’un chien – dont le nom, Tilt, est inscrit sur son collier – deux enfants, Anh et Jonas, ont découvert la dépouille de Paul, un de leurs camarades de classe. Louen, le chef de la police, dépêché sur les lieux, se retrouve confronté à deux mystères : le cadavre de Paul a disparu et Tilt n&#8217;est autre que son propre chien, mort et enterré il y a une vingtaine d&#8217;années. Rejoint par le fantasque capitaine Dozert et son acolyte, le lieutenant Cassio, Louen va devoir plonger dans les secrets de la communauté insulaire d&#8217;Hurlin et faire face à ses légendes, celles des « ouinkiz », monstres horrifiques qui terrorisent les enfants. À partir de ce point de départ, Julien Freu construit une intrigue chorale, riche en climax, qui s’étale sur quatre ans.</p>
<p><em>L’Île hallucinée</em> place les enfants au cœur de son histoire, s’appuyant sur le fait qu’ils ont accès au merveilleux et aux angoisses associées. Mais il s’agit surtout d’un pont pour révéler combien les adultes sont eux aussi perméables à une autre forme de magie, celle de la rumeur, des faux espoirs, et des hallucinations collectives. La modernité technologique – celle qui nous rend joignables 100 % du temps – et les inquiétudes qu’elle a engendrées – telle que la mythologie du bug de l’an 2000 – résonnent ici avec les traditions, les croyances et les récits collectifs. Julien Freu montre combien le réel peut se fissurer pour laisser pénétrer l’irréalité, qu’il s’agisse d’une véritable force fantastique ou de purs biais humains mésinterprétant le monde. Cette façon dont « l’inhumain », qu’il soit positif ou négatif, s’immisce dans le roman est amplifiée par la personnification des éléments et des émotions, faisant de ceux-ci de véritables personnages qui se déplacent sur le territoire, cherchent et trouvent.</p>
<div class='rightQuote' >Ce qui est en train de se briser, c’est aussi le monde dont nous avons hérité</div>
<p>Ce qui est en train de se briser, c’est aussi le monde dont nous avons hérité. Julien Freu illustre comment l’ultralibéralisme était déjà en germe dans les années 1990, sans que rien ne puisse l’enrayer : « Le temps des rêves était fini. Les idéologies avaient échoué. Ils ne voulaient pas admettre le triomphe définitif d&#8217;un système qui les broierait, qui les opposerait les uns aux autres, une compétition forcenée qui en laisserait un sur deux sur le tapis » dit, au sujet des activistes de gauche en 1997, le Professeur Anaïs Legendre, anthropologue qui viendra prêter main-forte aux forces de police.</p>
<p>Cette imbrication du fantastique avec le social et le politique fait évidemment écho à Stephen King, avec lequel Julien Freu ne cesse de marquer sa filiation – jusque dans un personnage d’écrivain, venu narrer les événements d’Hurlin. En cela, Julien Freu est au cœur de cette nouvelle génération d’auteurs français qui réinterprètent le maître américain. Il prolonge ses travaux entamés avec ses deux précédents romans, pour, à l’instar de Jean-Baptiste Del Amo avec <em>La Nuit ravagée</em>, explorer les années 1990. Il tente de redéfinir les contours du mal, à l’image de Jérémy Fel, et cherche à comprendre « la langue des choses cachées », tout comme Cécile Coulon.</p>
<div class='leftQuote' >Une générosité folle</div>
<p>Julien Freu fait preuve d&#8217;une générosité folle. Il se permet tous les mélanges des genres et n&#8217;hésite pas à saupoudrer son histoire d&#8217;un esprit à la <em>Goonies,</em> en incorporant un galion échoué rempli d&#8217;or. Il s&#8217;attaque frontalement au mal, mais sans jamais se prendre au sérieux, réussissant même à créer des personnages drolatiques, telle Anaïs Legendre, qui parle très sérieusement à son chat. Enfin, et surtout, il fait de l’ensemble une formidable histoire d&#8217;amour tragique entre deux adolescents, Jonas et Anh, et un grand récit de la réconciliation familiale. En somme, une apothéose pour le roman noir fantastique français.</p>
]]></content:encoded>
			</item>
		<item>
		<title>Heureux comme jamais de Guillaume Chamanadjian : satire cosmique</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/04/heureux-comme-jamais-de-guillaume-chamanadjian-satire-cosmique/133874/</link>
		<pubDate>Wed, 01 Apr 2026 17:11:32 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Depuis une dizaine d&#8217;années, le Space Dragon, un vaisseau spatial, traverse la galaxie en direction de Callisto, une lune de Jupiter, qui pourrait être rendue habitable par la terraformation. À son bord, les plus brillants esprits de la Terre qui ont quitté celle-ci, compte tenu de son inévitable déclin. Cette Arche de Noé cosmique abrite [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Depuis une dizaine d&#8217;années, le Space Dragon, un vaisseau spatial, traverse la galaxie en direction de Callisto, une lune de Jupiter, qui pourrait être rendue habitable par la terraformation. À son bord, les plus brillants esprits de la Terre qui ont quitté celle-ci, compte tenu de son inévitable déclin. Cette Arche de Noé cosmique abrite potentiellement tout ce qu&#8217;il reste de l&#8217;humanité. Noah, qui a grandi sur le vaisseau, s&#8217;apprête à devenir ingénieure comme son père, qui a été pendant longtemps le seul et unique représentant de ce corps de métier pourtant si essentiel au fonctionnement du Space Dragon. Contrairement au narratif dans lequel Noah a grandi, ce ne sont pas les intelligences les plus remarquables qui peuplent les couloirs de l&#8217;engin, mais les personnalités plus riches, celles qui ont eu les moyens de payer des billets hors de prix pour quitter la Terre. Épaulée par BINS-42, une intelligence artificielle qui semble tracer sa propre voie, Noah va devoir se confronter à la folie humaine et se questionner sur la légitimité de celle-ci à survivre.</p>
<div class='rightQuote' >À la bêtise de l&#8217;enrichissement sans fin, Guillaume Chamanadjian oppose toujours la puissance des arts</div>
<p>Tout comme dans <em>Capitale du Sud</em>, sa trilogie au sein de <em>La Tour de Garde</em>, Guillaume Chamanadjian propose un récit initiatique, qui cette fois est condensé sur une très courte durée. À travers celui-ci, Noah va découvrir ce qui se cache sous le vernis, tout en prenant conscience de la lutte des classes et de la morbidité de l&#8217;ultralibéralisme. À l&#8217;instar de Nox, dans <em>La Tour de Garde</em>, Noah est animée par une passion – la cuisine pour le premier, la musique pour la seconde – qui lui sert de point d&#8217;ancrage avec son humanité. À la bêtise de l&#8217;enrichissement sans fin, Guillaume Chamanadjian oppose toujours la puissance des arts.</p>
<p>En présence d’une population d&#8217;ultra riches décérébrés, accompagnés de leurs IA, qui à force de fonctionner en boucle fermée se sont auto-intoxiquées, Noah et BINS-42 sont les seules entités encore capables de produire de la pensée. Ici ce ne sont pas les humains contre les IA, mais la raison et la sagacité, qu&#8217;elles soient physiques, virtuelles ou d’une autre forme, contre l’absurde idéologie de l’enrichissement perpétuel et absolu.</p>
<div class='leftQuote' >Satire sociale, <em>space opera</em> et réflexions philosophiques</div>
<p>Bourré de références pop, <em>Heureux comme jamais</em> file à cent à l’heure, en mélangeant satire sociale, <em>space opera</em> et réflexions philosophiques sur la nature humaine, telle une version intergalactique de <em>Zadig ou la Destinée</em> de Voltaire. Savoureux et puissant.</p>
]]></content:encoded>
			</item>
		<item>
		<title>L’ami universel de Jean-Hubert Gailliot : extension du domaine de l’absurde</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/03/lami-universel-de-jean-hubert-gailliot-extension-du-domaine-de-labsurde/133870/</link>
		<pubDate>Mon, 30 Mar 2026 17:53:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[L’association « L’ami universel » se définit moins par ce qu’elle est que par ce qu’elle n’est pas. Il ne s&#8217;agit ni d&#8217;une institution étatique, ni d’une organisation philanthropique, ni d’un cabinet de détectives privés, ni d’un groupe d’entraide, ni d’une fondation humanitaire. Sa principale caractéristique est de ne pas pouvoir être réduit à la somme des [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>L’association « L’ami universel » se définit moins par ce qu’elle est que par ce qu’elle n’est pas. Il ne s&#8217;agit ni d&#8217;une institution étatique, ni d’une organisation philanthropique, ni d’un cabinet de détectives privés, ni d’un groupe d’entraide, ni d’une fondation humanitaire. Sa principale caractéristique est de ne pas pouvoir être réduit à la somme des personnes qui y travaillent. « L&#8217;ami universel » est un collectif indivisible – quand le narrateur doit se séparer, le texte bifurque, l’histoire se poursuivant à la fois dans le corps du texte et en note de bas de page. D’étranges personnalités se présentent au bureau de « L’ami universel » pour obtenir des réponses : Pourquoi cette incohérence dans un annuaire téléphonique de 1997 où l’adresse d’une abonnée renvoie à un square qui, à l’époque, ne portait pas encore ce nom ? Pourquoi une famille sans histoire s’est soudainement volatilisée, tandis que leur logement semble encore habité ? Comment le club MYTHO a-t-il pu disparaître en une seule nuit ?</p>
<div class='rightQuote' >Qu&#8217;est-ce qui dans notre monde est un rébus ou une énigme à décrypter ? Qu&#8217;est-ce qui relève du pur hasard ?</div>
<p>Avec <em>L’ami universel</em>, Jean-Hubert Gailliot, cofondateur avec Sylvie Martigny des éditions Tristram, et figure essentielle du paysage de la littérature française, raconte notre perte de prise avec le réel à travers une fiction de l’absurde. Qu&#8217;est-ce qui dans notre monde est un rébus ou une énigme à décrypter ? Qu&#8217;est-ce qui relève du pur hasard ? En plaçant sur le chemin de ces personnages des signes que l&#8217;on peut interpréter ou laisser de côté, l&#8217;auteur interroge notre désir de donner du sens au point de parfois préférer le complotisme à l&#8217;absence de sens. Ici point de dystopie bureaucratique comme dans <em>Le Procès</em> de Franz Kafka ou <em>Brazil</em> de Terry Gilliam. L’absurdité et l’étrangeté ont contaminé tous les esprits ! Ce sont désormais les citoyens lambda qui portent en eux la folie du monde. Le complotisme, la paranoïa et le désir de savoir ce qui se cache sous les apparences sont devenus simultanément une terrible maladie et une force salvatrice pour les personnages principaux. La quête de vérité y est un pharmakon, à la fois poison et remède.</p>
<div class='leftQuote' >Intrigant sans jamais être obscur. Intelligent sans jamais prendre le lecteur de haut</div>
<p>Le roman multiplie les métaphores en rapport avec le monde actuel. La manière dont l&#8217;exposition répétée aux faits divers modifie les perceptions de la population se traduit ici par un accroissement des alertes pour enlèvement, initié par des voisins suspicieux. Le livre interroge les angoisses irrationnelles des citoyens, persuadés qu&#8217;un danger les guette, à l’image des peurs xénophobes dans nos sociétés. « Ce qu&#8217;on veut c&#8217;est être protégés », dit Madame Voisin, sans être capable de préciser protéger de quoi.</p>
<p>Sans recourir aux termes de la modernité – il n’est jamais question ici de réseaux sociaux, d’IA ou de <em>fake news</em> – <em>L’ami universel </em>creuse la fragilité d’une société qui a perdu pied avec la réalité. « C&#8217;était avant que la société déraille en son entier. Les sectes ont été rétrogradées au rang de problème mineur », dit le roman. Mais Jean-Hubert Gailliot propose un texte qui n&#8217;est pas plombé par le pessimisme, et qui, au contraire, rappelle qu&#8217;il existe une issue grâce aux explications rationnelles et à la force des collectifs. Le résultat est intrigant sans jamais être obscur. Intelligent sans jamais prendre le lecteur de haut. À la noirceur des labyrinthes, Jean-Hubert Gailliot préfère toujours la lumière.</p>
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			</item>
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		<title>La Voie de Gabriel Tallent : se relever après la chute</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/03/la-voie-de-gabriel-tallent-se-relever-apres-la-chute/133865/</link>
		<pubDate>Sat, 07 Mar 2026 17:08:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Tamma et Dan, deux adolescents issus de milieux précaires, consacrent leur temps libre à l’escalade « trad », pratiquée en milieu naturel, sur des falaises. Mal équipés et animés par le désir de s’extraire d’un quotidien vicié pour Tamma et d’un avenir tout tracé pour Dan, ils prennent chaque jour des risques inconsidérés, où la mort les attend [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Tamma et Dan, deux adolescents issus de milieux précaires, consacrent leur temps libre à l’escalade « trad », pratiquée en milieu naturel, sur des falaises. Mal équipés et animés par le désir de s’extraire d’un quotidien vicié pour Tamma et d’un avenir tout tracé pour Dan, ils prennent chaque jour des risques inconsidérés, où la mort les attend au tournant d’une prise mal agrippée, suivie d’une chute brutale.</p>
<div class='rightQuote' >Un résultat viscéral</div>
<p>Après <em>My Absolute Darling</em>, Gabriel Tallent revient avec un roman intime. Alors que <em>My Absolute Darling </em>était un pur exercice de création littéraire, qui malgré ses qualités manquait parfois d’authenticité, <em>La Voie</em> s’inspire d’une période de la vie de l’auteur et de sa passion pour l’escalade, pour un résultat viscéral. Ici, la vie est une succession de « crux », ces passages décisifs sur une voie d’escalade, qui donnent également son titre au roman originel, et de « voies », chemins à trouver pour esquiver les embûches et s’inventer un futur. L’escalade a beau être mortelle, l’existence, parsemée de trahisons et soumise aux dépressions, s’avère tout aussi ardue, à cause du capitalisme, cette machine à broyer, où, contrairement à ce que convoque le mythe du <em>self-made-man</em> américain, il est presque impossible de se relever après avoir chuté, notamment à cause du système de santé.</p>
<p>Chaque fois que Tamma et Dan se relèvent après une chute, c’est comme s’ils s’opposaient à leur condition sociale. « C&#8217;est une question de travail acharné et de minutie, un pied après l&#8217;autre. Le monde entier fonctionne ainsi. Ça paraît impossible, mais les mouvements existent, il suffit juste de trouver comment les exécuter, et de garder espoir », dit Tamma. <em>La Voie</em> est un appel à ne pas baisser les bras face à l’adversité. Ce n’est pas un livre de développement personnel, mais un livre de combat, où l’amitié et le flux de la vie sont les seuls à même de nous tirer vers le haut.</p>
<div class='leftQuote' >Quelle joie de suivre la vie intense et terrible de ce duo</div>
<p>Bien sûr, il s’agit de l’escalade, le sport du dépassement, celui de l’ascension, où il faut mettre ses tripes sur la table. Tamma, puissante et rebelle, mais fragilisée par un double complexe, celui d’infériorité et de supériorité, guide Dan, grâce à sa voix, pour survivre un jour de plus. <em>La Voie</em> parle aussi en filigrane de l’écriture et des difficultés qu’a rencontrées Gabriel Tallent, après le succès de son premier roman, pour écrire le second. Le résultat est là et dépasse toutes les attentes.</p>
<p>Quelle joie de suivre la vie intense et terrible de ce duo, juste après avoir accompagné Aava dans son ascension de Kami, au sein du fantastique <em>Cairn </em>(PC et PlayStation 5), développé par The Game Bakers. Aava et Tamma, deux héroïnes féminines qui fuient le monde à travers l’escalade, espérant que celle-ci apportera la réponse à toutes leurs questions, avant de réaliser que la seule chose qui compte, ce n’est pas l’objectif, mais la fusion avec la nature pour l’une, et la recherche du « crux » pour l’autre.</p>
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		<item>
		<title>Le Peuple de verre de Catherine Leroux : dans le reflet des mensonges</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/02/le-peuple-de-verre-de-catherine-leroux-dans-le-reflet-des-mensonges/133850/</link>
		<pubDate>Mon, 23 Feb 2026 14:32:36 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Dans un futur indéterminé, la crise du logement fait rage au Canada. Les « inlogés » survivent dans la rue. Pour rassurer les citoyens privilégiés qui possèdent encore un domicile, les autorités les déplacent, sans leur consentement, dans des complexes d&#8217;hébergement. Sidonie, une journaliste dévoyée, voit sa vie basculer en quelques jours. Il suffit de deux facteurs [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Dans un futur indéterminé, la crise du logement fait rage au Canada. Les « inlogés » survivent dans la rue. Pour rassurer les citoyens privilégiés qui possèdent encore un domicile, les autorités les déplacent, sans leur consentement, dans des complexes d&#8217;hébergement. Sidonie, une journaliste dévoyée, voit sa vie basculer en quelques jours. Il suffit de deux facteurs concomitants pour que tout s&#8217;écroule : la perte de son emploi et une rupture amoureuse qui l&#8217;oblige à quitter l’appartement conjugal. Sans ressources, Sidonie se retrouve incarcérée dans ce qui ressemble plus à une prison qu&#8217;à un centre d&#8217;aide aux personnes en difficulté.</p>
<p>Le peuple de verre, c&#8217;est un peuple prisonnier d&#8217;une matière transparente à travers laquelle il est observé par la société de contrôle. Catherine Leroux propose une œuvre d’anticipation ancrée dans le réel, qui extrapole à partir des termes « gentrification », « spéculation immobilière » et « exclusion », pour basculer dans une dystopie où les démunis sont traqués et exclus de l’espace public, comme si la pauvreté était un virus dont il fallait préserver les citoyens. Mais dans le roman, le verre joue aussi le rôle de miroir. Loin d’être manichéen, le récit montre combien Sidonie est le reflet de cette société, elle qui manipule aussi la réalité. Enfin le verre, c’est aussi celui du quatrième mur. Un verre qui se brise pour faire résonner la vie de Catherine Leroux avec celle de son héroïne.</p>
<div class='rightQuote' >Sous couvert de brûlot politique, <em>Le Peuple de verre </em>est aussi une méta réflexion sur la littérature</div>
<p>Sous couvert de brûlot politique dénonçant la logique mortifère de l’ultra-capitalisme, <em>Le Peuple de verre </em>est aussi une méta réflexion sur la littérature. Tout au long du roman, Sidonie tient un journal à destination de la psychologue de l’établissement qui accueille, ou plutôt enferme, les sans-abri. Un journal qui semble être le roman. Mais, à l’image de sa protagoniste qui essaye de manipuler l’administration par le biais de sa psy, Catherine Leroux brouille les pistes – et laisse même supposer une potentielle dimension fantastique tant l’établissement ressemble à une structure kafkaïenne, qui se reconfigure la nuit et descend jusque dans les profondeurs. Elle nous rappelle combien tout peut être faux dans un texte. Que le pacte de fiction avec le lecteur est un simulacre. Une promesse qui peut être brisée à tout instant sans que l’on puisse rien trouver à y redire, faisant ainsi du <em>Peuple de verre</em> un grand livre sur les <em>fake news</em> et la manipulation de la pensée.</p>
<div class='leftQuote' >Catherine Leroux ne triche pas</div>
<p>Pour autant, malgré ces tours de passe-passe, le roman dégage une impression de sincérité. Alors que la tromperie – celle au sein des couples, celle du système, celle de la protagoniste et celle de l’autrice – est au cœur du texte, Catherine Leroux ne triche pas et nous donne toutes les clefs pour comprendre son projet. Au point que la lumière du roman – diffusée par le sens du collectif – ramène de la vérité dans le mensonge.</p>
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			</item>
		<item>
		<title>Archives de Berthe Bendler de Vincent Jaury : retisser les liens</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/02/archives-de-berthe-bendler-de-vincent-jaury-retisser-les-liens/133836/</link>
		<pubDate>Wed, 11 Feb 2026 09:09:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Vincent Jaury écrit à la première personne du singulier un portrait de sa grand-mère, Berthe Bendler. On s’imagine y déceler une intention autobiographique, celle de se raconter à travers sa relation avec un membre de sa famille. Il n&#8217;en est rien. L&#8217;auteur prend garde à ne parler de lui que pour éclairer l’existence de Berthe. [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Vincent Jaury écrit à la première personne du singulier un portrait de sa grand-mère, Berthe Bendler. On s’imagine y déceler une intention autobiographique, celle de se raconter à travers sa relation avec un membre de sa famille. Il n&#8217;en est rien. L&#8217;auteur prend garde à ne parler de lui que pour éclairer l’existence de Berthe. Quand il s&#8217;écarte du sujet, et quitte un instant sa grand-mère pour parler d&#8217;un autre personnage, il précise : « Je dois le décrire ici, moins pour lui-même que pour ce qu&#8217;il révèle de ma grand-mère, de ses attentes et de ses exigences. »</p>
<div class='rightQuote' >Vincent Jaury interroge les relations intrafamiliales et la culpabilité</div>
<p>On pourrait synthétiser le découpage du récit de la vie de Berthe ainsi : la Shoah, puis l’après Shoah, et enfin la mort. Un programme qui fait froid dans le dos, mais qui est parsemé de moments lumineux et de réflexions stimulantes. Durant la Seconde Guerre mondiale, Berthe et sa famille, originaire de Pologne, ont fui le nazisme, de ville en ville, au sein de la France occupée, avec l’aide de faux papiers. Une époque maudite, parcourue par de terribles trahisons, dont Victor, le frère aîné de Berthe, déporté par le convoi 73, en direction des pays baltes « dans le cadre de l&#8217;Opération 1005, le <em>Sonderaktion 1005</em>, dont l&#8217;objectif consistait à effacer toutes traces d&#8217;exécution de masse, en particulier des Juifs », ne réchappera pas. Le reste de la famille de Berthe survit au drame. Elle incarne alors cette génération née dans la misère, mais qui a pu accéder à la société de consommation dans les années 1960. Et qui pour aller de l’avant a dû oublier sa judéité, pour oublier la Shoah.</p>
<p>Comment Berthe a-t-elle construit sa vie sur les bases de ce terrible passé ? Comment a-t-elle transmis son amour, qui a fini par s&#8217;assécher, au point de faire d’elle une personne atrabilaire, avec laquelle l’auteur est obligé de prendre ses distances ? À travers ce portrait plein d&#8217;humilité, Vincent Jaury, qui ne se donne jamais le beau rôle, interroge les relations intrafamiliales, et la culpabilité de ne pas rendre à nos grands-parents l&#8217;amour qu&#8217;ils ont eu pour nous.</p>
<div class='leftQuote' >Un équilibre sensible entre singularité et universalité</div>
<p>Le livre analyse le lien avec nos proches quand ils font de nous le déversoir de leurs problèmes, quand leur colère cible toutes les autres personnes que l’on aime. L&#8217;auteur a beau savoir que son éloignement est légitime, les faits ne changent rien à sa culpabilité, celle de tourner le dos à son aïeule. Lui à qui Berthe a tout donné, mais qui a aussi essayé de le façonner pour qu’il prenne le relais de Victor, le frère décédé.</p>
<p>Pour autant <em>Archives de Berthe Bendler </em>ne tourne jamais à l’analyse psychanalytique. C’est aux lecteurs et aux lectrices de reconstituer la cartographie des traumas et de leurs conséquences – sur les questions d’emprise, de transfert, de reproduction des schémas.</p>
<p>Le texte trouve un équilibre sensible entre singularité – liée au parcours de vie hors normes de Berthe – et universalité – sur la difficulté des relations intrafamiliales, sur l’égoïsme de l’enfance… Non seulement <em>Archives de Berthe Bendler </em>est un portrait dense et stimulant, mais surtout il rappelle à quel point les histoires de nos familles sont profondes. C’est un appel à l’exploration de nos arbres généalogiques et à la confrontation avec nos failles et nos non-dits – pas ceux de nos familles, les nôtres. Une plongée dans ces moments où on a envie d&#8217;être tendre, mais où le corps se crispe, et où ce qui était hier naturel devient impossible. Le tout sans langue de bois, sans prendre de gants, sans se chercher des excuses – ou du moins en assumant qu’il s’agit d’excuses. Une mise à nu difficile, intense et touchante.</p>
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			</item>
		<item>
		<title>Un homme raisonnable d’Hélène Couturier : des héros très discrets</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/02/un-homme-raisonnable-dhelene-couturier-des-heros-tres-discrets/133830/</link>
		<pubDate>Mon, 09 Feb 2026 14:29:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Orso Orsini, un comptable d’une soixantaine d’années, considéré comme « un homme raisonnable », découvre que sa femme, Montse, le trompe avec Ernesto Diaz, un marchand d&#8217;art cubain, considéré comme « un homme discret », bien qu’Orso le trouve magnétique et inoubliable. Déprimé depuis le départ de son fils, qui risque sa vie en Somalie, Orso n’a plus goût [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Orso Orsini, un comptable d’une soixantaine d’années, considéré comme « un homme raisonnable », découvre que sa femme, Montse, le trompe avec Ernesto Diaz, un marchand d&#8217;art cubain, considéré comme « un homme discret », bien qu’Orso le trouve magnétique et inoubliable. Déprimé depuis le départ de son fils, qui risque sa vie en Somalie, Orso n’a plus goût à rien. Son image de soi en berne – il trouve tous les autres hommes plus beaux que lui, les imagine avec un sexe plus grand que le sien, et se sent minuscule face à des icônes telles que Burt Reynolds et Kirk Douglas –, il développe une étrange fascination pour l’amant de sa femme et se met à le suivre dans les rues de Paris. Quand Ernesto est retrouvé assassiné, Orso devient l’un des premiers suspects.</p>
<div class='rightQuote' >Explorer les masculinités modernes</div>
<p>Après l&#8217;excellent <em>De femme en femme</em>, Hélène Couturier continue, avec <em>Un homme raisonnable</em>, d’explorer les masculinités modernes des hommes qui se croient déconstruits, mais sont rattrapés par leurs peurs et la manière dont ils ont été formatés. Si le précédent roman était guidé par la musique, celle-ci laisse sa place au cinéma et à la musique. Une fois de plus, l’art et le parallèle avec des œuvres permettent à l’autrice de dresser le profil des personnages et des situations.</p>
<p>Artiste touche-à-tout, Hélène Couturier compose des récits à son image. Elle mélange les thèmes et les idées, valorise la psychologie et les émotions, ne se prive jamais de faire des pas de côté, avec même des dérapages contrôlés en matière de rebondissements rocambolesques. Ici se croisent merveilleusement le milieu de l’art, la situation politique à Cuba, les indépendantistes corses et les actions humanitaires en Somalie, avec du marivaudage en fil conducteur.</p>
<div class='leftQuote' >Les faux assumés et les faux dissimulés</div>
<p>Montse, spécialiste du peintre espagnol Joaquín Sorolla, est une copiste mais pas une faussaire. Cette distinction, essentielle, est la matrice du roman : il y a les faux assumés et les faux dissimulés. Le copiste ne nie pas l’original, il s’y adosse. Tandis que le faussaire cherche à pervertir la réalité et à tromper son monde. Il en va de même des hommes raisonnables. Il y a ceux qui marchent dans les clous de l’existence, adossés au réel. Et ceux dont la raison, au contraire, fait vaciller le monde. En voulant rationaliser l’adultère, Orso brise la normalité de son quotidien, prend le contre-pied de sa dépression et révèle ce qui se cache sous les couches de peinture.</p>
<p>Qui trompe qui ? La tromperie est-elle un choix raisonnable si elle nourrit une plus grande cause ? Hélène Couturier, sans jamais être didactique, traite de la question du faux – faux-semblants, fausse identité, faux sentiments, fausses interprétations, et même fausse mort – sous toutes ses formes. Avec l’amour et les émotions comme seul révélateur de la vérité.</p>
<p>&nbsp;</p>
]]></content:encoded>
			</item>
		<item>
		<title>Whalefall de Daniel Kraus : les entrailles des profondeurs</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/02/whalefall-de-daniel-kraus-les-entrailles-des-profondeurs/133825/</link>
		<pubDate>Mon, 02 Feb 2026 14:05:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Jay Gardiner, 17 ans, est méprisé par les habitants de sa ville natale pour avoir laissé mourir son père malade sans lui rendre visite. Ces derniers, pas plus que sa propre mère et ses sœurs, ne connaissaient le vrai potentiel toxique de son paternel, Mitt Gardiner, plongeur céleste, qui a dédié sa vie à la [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Jay Gardiner, 17 ans, est méprisé par les habitants de sa ville natale pour avoir laissé mourir son père malade sans lui rendre visite. Ces derniers, pas plus que sa propre mère et ses sœurs, ne connaissaient le vrai potentiel toxique de son paternel, Mitt Gardiner, plongeur céleste, qui a dédié sa vie à la faune et la flore marines, animé par une certitude : celle selon laquelle son fils reprendrait son flambeau. Atteint d&#8217;un cancer incurable, Mitt a préféré se suicider en laissant son corps être avalé par les profondeurs. Pour faire la paix avec le passé et montrer à toutes et à tous qu&#8217;il n&#8217;est pas le lâche que certains prétendent, Jay décide de plonger pour retrouver les restes de son père et s&#8217;assurer que son cercueil ne reste pas vide.</p>
<div class='rightQuote' >Un incroyable roman de survie</div>
<p>Formé par Mitt, Jay entreprend une grande aventure physique et psychologique qui ne pourra durer qu’une heure et demie, soit la longévité de sa bouteille d’oxygène. La suite de l’histoire est annoncée par la couverture de Will Staehle : Jay va être avalé par un cachalot et <em>Whalefall </em>va se transformer en un incroyable roman de survie.</p>
<div class='leftQuote' >Un <em>escape game</em> jouissif</div>
<p>Trempé dans les entrailles, le sang et le pus, forgé dans des matières visqueuses et répugnantes, le roman de Daniel Kraus est un cauchemar éveillé auquel s’oppose sans cesse le sang-froid de Jay Gardiner qui refuse son statut de lâche. À travers sa quête, Jay va réinterroger son regard et mieux comprendre la personnalité de son père, sans pour autant lui pardonner ses erreurs. <em>Whalefall </em>s&#8217;avère volontairement ludique et dictatorial : chaque flashback est l&#8217;occasion pour Jay de découvrir une information qui l&#8217;aidera à survivre un peu plus longtemps dans le ventre de la bête. Si le héros semble plus seul que jamais, prisonnier des profondeurs, toute sa famille est derrière lui ; et peut-être plus encore. Par ce biais, le texte prend aussi des allures d’<em>escape game</em> jouissif.</p>
<p>Roman de réconciliation, <em>Whalefall </em>abat simultanément les cartes du drame familial et du thriller horrifique pour un résultat intense, surprenant et dérangeant. Épaulé par une documentation solide et les conseils de scientifiques, Daniel Kraus rend crédible l’impossible, tout en nous ouvrant les portes du monde sensible qui se déploie au fond des eaux. Somptueux et anxiogène.</p>
]]></content:encoded>
			</item>
		<item>
		<title>Eiao de Marin Ledun : face à l&#8217;oppression nucléaire</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/01/eiao-de-marin-ledun/133811/</link>
		<pubDate>Sat, 24 Jan 2026 08:27:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Une centaine de pages durant, Eiao raconte le combat de Simone Hauata, la mère de Tepano Morel – le lieutenant de gendarmerie au cœur d’Henua, le précédent roman de Marin Ledun –, contre les essais nucléaires français, dans les années 1970. Compte tenu de son format et de la manière dont il creuse l’histoire d’un [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Une centaine de pages durant, <em>Eiao</em> raconte le combat de Simone Hauata, la mère de Tepano Morel – le lieutenant de gendarmerie au cœur d’<em>Henua</em>, le précédent roman de Marin Ledun –, contre les essais nucléaires français, dans les années 1970. Compte tenu de son format et de la manière dont il creuse l’histoire d’un personnage précédemment croisé dans sa bibliographie, on pourrait voir dans Eiao un projet secondaire, destiné à reprendre son souffle entre deux textes plus conséquents, voire une somme de passages précédemment coupés au montage, telle une collection de face B. Il n’en est rien. Par son intensité, sa rigueur et sa maîtrise de la langue, <em>Eiao </em>est un grand roman en soi, qui comble un vide autour de la tragédie des essais nucléaires français en Polynésie et contribue à la mémoire de celle-ci.</p>
<div class='rightQuote' >Un grand roman en soi, qui comble un vide autour de la tragédie des essais nucléaires français en Polynésie</div>
<p>Engagée par une société de manutention spécialisée dans le forage minier, Simone, une jeune femme de 19 ans, va se retrouver au cœur d’une révolution politique contre le mépris de la Métropole, mais aussi d’une révolution culturelle. Car pour défendre ses racines, il faut renouer avec celles-ci dont « le passé reste encore à découvrir », comme l’explique Tahi, l’homme dont va tomber amoureuse Simone.</p>
<div class='leftQuote' >Un immense respect envers son sujet</div>
<p>« Ils parlent politique, viol colonial, appropriation culturelle et radioactivité. Autant de mots que Simone ignorait avant de rencontrer Tahi. Depuis, elle est insatiable », écrit l’auteur au sujet de son héroïne et de ses nouveaux compagnons. La question du traitement de l’appropriation culturelle est centrale dans le projet. Comme dans <em>Henua</em>, Marin Ledun dénonce celle-ci, en faisant preuve d&#8217;un immense respect envers son sujet. On sent derrière chaque ligne le travail, l’implication et le désir de valoriser la culture marquisienne, non pas tel un représentant, mais tel un passeur. Pour preuve, le livre est publié dans la maison d’édition tahitienne, Au vent des îles.</p>
<p>Court, mais d’une densité rare, <em>Eiao </em>soulève des questions d’hier pour alimenter les questionnements post-coloniaux d’aujourd’hui. Marin Ledun à son meilleur.</p>
]]></content:encoded>
			</item>
		<item>
		<title>Le ciel a disparu d’Alain Blottière : la constellation du mal</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/01/le-ciel-a-disparu-dalain-blottiere-la-constellation-du-mal/133807/</link>
		<pubDate>Wed, 21 Jan 2026 09:55:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

		<guid isPermaLink="false">https://www.playlistsociety.fr/?p=33807</guid>
		<description><![CDATA[Depuis la nuit des temps, les hommes lèvent les yeux vers le ciel pour observer l&#8217;infinité du monde et définir leur existence à travers celle-ci. Le droit de contempler le ciel n’a rien d’anodin. C’est un droit ancestral, dont la révolution industrielle et l’ultra-capitalisme privent déjà certains, compte tenu de la pollution atmosphérique générant une [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Depuis la nuit des temps, les hommes lèvent les yeux vers le ciel pour observer l&#8217;infinité du monde et définir leur existence à travers celle-ci. Le droit de contempler le ciel n’a rien d’anodin. C’est un droit ancestral, dont la révolution industrielle et l’ultra-capitalisme privent déjà certains, compte tenu de la pollution atmosphérique générant une brume permanente, et de l’éclairage artificiel excessif créant un halo lumineux qui noie les étoiles faibles. Il existait néanmoins, encore jusqu’à récemment, des endroits où le ciel était préservé de la trace des hommes. Mais ce temps est révolu. Désormais la multiplication des constellations de satellites – ceux de Starlink, l’entreprise d’Elon Musk en tête – modifie le paysage nocturne. C’est le constat que fait Ayann, écrivain français septuagénaire, issu d’une riche famille, qui s’est réfugié en Égypte, en quête d’une existence spirituelle, tournée vers autrui, où il a pris sous son aile un habitant, Goma, puis son fils, Liki. Une conviction anime Ayann : l’accumulation de satellites entraînera des collisions exponentielles qui causeront la perte de l’humanité – une piste étayée scientifiquement. Aucune force en présence ne sera en mesure d’enrayer ce mouvement mortifère, motorisé par l’ultra-libéralisme. Mais il reste une chance pour Ayann : débarrasser le monde de celui dont la folie des grandeurs, les ambitions messianiques et la force de frappe économique peuvent à elles seules nous empêcher de rectifier le tir.</p>
<div class='rightQuote' >Des collisions exponentielles qui causeront la perte de l’humanité</div>
<p>Des années plus tard, Liki retrouve le texte qu’Ayann a écrit la veille de sa tentative d’assassinat d’Elon Musk. <em>Le ciel a disparu</em>, le nouveau roman d’Alain Blottière, plonge conjointement dans l’expérience des deux hommes, de l’écrivain-assassin et de son petit-fils d’adoption. S’y confrontent l’effondrement actuel et le futur post-apocalyptique, autour du questionnement philosophique, sans cesse renouvelé, de tuer ou non une personne pour en sauver des millions d’autres. Le roman a les atours d’un thriller haletant. La perspective de faire assassiner Elon Musk n’est pas un prétexte. Alain Blottière s’attarde avec précision sur la préparation du crime. Pour autant, celle-ci se retrouve sans cesse percutée par l’amour et la beauté, qui détournent Ayann à la fois de son récit et de ses objectifs. De son côté, Liki fournit aux lecteurs l’explication de texte nécessaire pour lire entre les lignes du texte d’Ayann, rappelant que ce dernier est écrivain à même de se laisser aller à des envolées narratives, y compris dans un document autobiographique et factuel.</p>
<div class='leftQuote' >Une réflexion dense, sombre et pourtant belle</div>
<p><em>Le Ciel a disparu </em>désarçonne. Il remplit sa promesse, tout en élargissant les perspectives. Comme si toute la noirceur – celle du monde, celle du roman, celle des personnages – était impossible à maintenir dans le temps. Que la puissance des émotions et de la contemplation fissure toujours le désespoir. Il en ressort une œuvre hybride, à la fois ancrée dans la littérature blanche et la dystopie, à mi-chemin entre la poésie et la science, qui propose en peu de pages une réflexion dense, sombre et pourtant belle sur le monde d’aujourd’hui. Une merveille.</p>
]]></content:encoded>
			</item>
		<item>
		<title>Les Années souterraines de Hugo Lindenberg : le cheminement de la réparation</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/01/les-annees-souterraines-de-hugo-lindenberg-le-cheminement-de-la-reparation/133799/</link>
		<pubDate>Fri, 16 Jan 2026 18:24:10 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Conséquemment au décès de son père, puis de sa belle-mère, le narrateur, un architecte d’une quarantaine d’année, quitte momentanément sa femme et la Californie pour retourner à Paris afin de vendre l&#8217;appartement familial. Sur place, il est confronté à ses souvenirs, à ses traumatismes d&#8217;enfance et aux non-dits qui lui ont pourri l’existence. L&#8217;histoire semble [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Conséquemment au décès de son père, puis de sa belle-mère, le narrateur, un architecte d’une quarantaine d’année, quitte momentanément sa femme et la Californie pour retourner à Paris afin de vendre l&#8217;appartement familial. Sur place, il est confronté à ses souvenirs, à ses traumatismes d&#8217;enfance et aux non-dits qui lui ont pourri l’existence. L&#8217;histoire semble être connue et s&#8217;inscrire dans la lignée des œuvres sur les relations filiales et les traumatismes qu’elles engendrent. Sauf que la fiction s&#8217;empare de ce qui aurait pu ressembler à un récit autobiographique pour emboîter souvenirs et scènes contemporaines au sein desquels virevoltent les idées, les indices et les remises en question. <em>Les Années souterraines</em> s’avère un jeu de piste où l&#8217;on accompagne le personnage principal dans sa quête psychique.</p>
<div class='rightQuote' >Rien n&#8217;est donné, rien n&#8217;est acquis, rien n&#8217;est évident</div>
<p>Psychologue clinicien de formation, Hugo Lindenberg ne se laisse jamais déborder par ses connaissances et par sa pratique. Au contraire, il met celle-ci au service du récit pour déployer une intrigue lancinante, qui se dévoile par petites touches. Rien n&#8217;y est donné, rien n&#8217;y est acquis, rien n&#8217;y est évident. La subtilité du propos n&#8217;a d&#8217;égal que la beauté de la langue, le roman étant truffé de formulations et de métaphores qui transcendent le fond.</p>
<div class='leftQuote' >Un effet de réel et une sincérité touchante</div>
<p>Ce séjour parisien prend peu à peu les atours du rêve et du conte. En quelques jours, le héros se réinvente une famille, et laisse se dessiner la vie qu’il aurait pu avoir s’il n’avait pas été exclu de son environnement natal, tel un cheminement de la réparation au sein d’ « un déjà-là semblable à celui des personnages des rêves, dont on ignore d&#8217;où ils viennent et par où ils s&#8217;évadent ».</p>
<p>Bien que tout semble être parfaitement pensé, <em>Les Années souterraines</em> ne semble jamais être fabriqué, produisant un effet de réel et une sincérité touchante.</p>
]]></content:encoded>
			</item>
		<item>
		<title>Nos Accords imparfaits de Cécile Dupuis et Gilles Marchand : l’alliance parfaite</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/01/les-accords-imparfaits-de-cecile-dupuis-et-gilles-marchand-lalliance-parfaite/133792/</link>
		<pubDate>Fri, 09 Jan 2026 12:25:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Que leur approche soit sociale ou historique, les romans de Gilles Marchand sont ancrés dans le réel. Mais dans les interstices de celui-ci apparaît toujours une touche magique et poétique via laquelle la lumière s&#8217;infiltre. Dans Nos Accords imparfaits, sa nouvelle BD, dessinée par Cécile Dupuis, autrice du très beau L&#8217;Ombre des pins (Rivages, 2022), Gilles [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Que leur approche soit sociale ou historique, les romans de Gilles Marchand sont ancrés dans le réel. Mais dans les interstices de celui-ci apparaît toujours une touche magique et poétique via laquelle la lumière s&#8217;infiltre. Dans <em>Nos Accords imparfaits</em>, sa nouvelle BD, dessinée par Cécile Dupuis, autrice du très beau <em>L&#8217;Ombre des pins </em>(Rivages, 2022), Gilles Marchand met son approche littéraire à nu. Après une première partie ultra réaliste, qui traite de la difficulté à trouver sa place dans le monde, des métiers précaires et des amours compliquées, la seconde partie ouvre une porte sur la magie et plonge le personnage principal dans un monde fantasque, métaphore de ses troubles psychologiques et labyrinthe à la fin duquel il pourrait trouver les solutions pour reprendre pied dans l’existence.</p>
<div class='rightQuote' >Joyeux, touchant, surprenant</div>
<p>Pour donner vie à son histoire, Cécile Dupuis déploie des trésors d&#8217;imagination et de fantaisie. Les cadres sont à la fois précis et mouvants. Chaque case peut prolonger la solitude du quotidien ou, au contraire, bousculer toutes les règles. C&#8217;est joyeux, touchant, surprenant et d&#8217;une richesse visuelle infinie. Énorme coup de cœur de ce début d’année.</p>
]]></content:encoded>
			</item>
		<item>
		<title>Le Visage de la nuit de Cécile Coulon : les deux faces du monstre</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2026/01/le-visage-de-la-nuit-de-cecile-coulon-les-deux-faces-du-monstre/133771/</link>
		<pubDate>Thu, 08 Jan 2026 06:30:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Alors que la fièvre risque de l’emporter, un enfant échappe de justesse à la mort, sauvé par l’intervention d’un guérisseur aux intentions troubles, racontées dans le précédent roman de Cécile Coulon. Mais ce miracle n’est pas sans conséquence et le garçon en conservera les stigmates toute sa vie. Défiguré et monstrueux, il est recueilli par [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Alors que la fièvre risque de l’emporter, un enfant échappe de justesse à la mort, sauvé par l’intervention d’un guérisseur aux intentions troubles, racontées dans le précédent roman de Cécile Coulon. Mais ce miracle n’est pas sans conséquence et le garçon en conservera les stigmates toute sa vie. Défiguré et monstrueux, il est recueilli par le prêtre de Fond du Puits, ce hameau glissé entre deux basses collines dont il est originaire. Caché dans l’église, à l’abri du regard des hommes, il consacre ses journées à l’étude, prodiguée par l’homme de foi et par la femme aveugle qui entretient les lieux. Seule salvation et espace de liberté pour lui : la possibilité de sortir la nuit, protégé par l’obscurité, pour parcourir la nature. Escapades pendant lesquelles, il prend l’habitude d’embaumer les animaux morts. Pendant ce temps, une nouvelle famille emménage à Fond du Puits : deux parents, une fille et un garçon dont le visage est si beau qu’il en rend fous celles et ceux qui croisent son regard, telle une réinvention du mythe de la méduse.</p>
<div class='rightQuote' >La beauté des monstres et les monstres de beauté</div>
<p>Suite directe de <em>La Langue des choses cachées</em>, <em>Le Visage de la nuit</em> étend son formidable univers sombre en s’intéressant, avec pudeur et sensibilité, à la figure du monstre, qu’il s’agisse du garçon le plus laid ou de son antagoniste, le garçon le plus beau. La beauté des monstres et les monstres de beauté y sont les deux faces d&#8217;une même pièce, celle de la malédiction des apparences. Une véritable tragédie où une jeune fille se retrouve tiraillée entre un frère trop beau et un être trop laid qui partagent un point commun, l’impossibilité d’être vus par leurs pairs.</p>
<p>Si dans le premier livre, il était question de l’écoute et des non-dits, ce second tome explore la question de l’image, de ce qu’on voit et de ce qu’on ne voit, rappelant combien Cécile Coulon est une autrice sensorielle. Dans les deux cas, il s’agit d’une histoire d&#8217;équilibre et de justice rendue. Mais à nouveau rien ne s’avérera juste ici. Réparer le monde implique toujours des conséquences et des sacrifices.</p>
<div class='leftQuote' >Un extraordinaire conte gothique</div>
<p>Le visage de la nuit, c&#8217;est aussi celui des entrailles de la terre et des corps, une autre forme de l’obscurité. Thanatopracteur, le garçon en arrive à la conclusion qu’« il n&#8217;y a rien dans l&#8217;organisme humain qui ne soit digne d&#8217;être exploré. » On peut lire ici un commentaire de l’écrivaine et poétesse sur sa propre pratique, elle qui n’a jamais peur de s’aventurer là où les démons sont tapis dans l’ombre.</p>
<p>Le résultat est un extraordinaire conte gothique, à l’image d’un film de Tim Burton où la féerie et la fantaisie auraient été remplacées par une poésie funeste. Cécile Coulon est en train de bâtir une saga intense et épurée, où chaque mot est à sa place et où chaque personnage devient un archétype mythologique – ces derniers sont toujours décrits par leur statut et pas par un nom. On a déjà hâte de retourner à Fond du Puits.</p>
]]></content:encoded>
			</item>
		<item>
		<title>Pionniers de Guillaume Grallet : le double visage des architectes de demain</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2025/12/pionniers-de-guillaume-grallet-le-double-visage-des-architectes-de-demain/133775/</link>
		<pubDate>Wed, 31 Dec 2025 08:04:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Durant la dernière décennie, le journaliste Guillaume Grallet s’est intéressé à celles et ceux aux manettes des intelligences artificielles, faisant le pied de grue devant le siège de telle entreprise dans l&#8217;espoir d&#8217;en interviewer le fondateur ou traversant le monde à l’improviste, guidé par l&#8217;opportunité de rencontrer un génie des sciences. Ces entretiens sont la [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Durant la dernière décennie, le journaliste Guillaume Grallet s’est intéressé à celles et ceux aux manettes des intelligences artificielles, faisant le pied de grue devant le siège de telle entreprise dans l&#8217;espoir d&#8217;en interviewer le fondateur ou traversant le monde à l’improviste, guidé par l&#8217;opportunité de rencontrer un génie des sciences. Ces entretiens sont la matière première de <em>Pionniers</em>, un essai riche et complexe sous forme de portraits des architectes du monde numérique de demain. Avec en ligne de mire cette question posée par l’auteur : « Faut-il que l&#8217;homme soit devenu fou, mi-apprenti sorcier, mi-tête brûlée, pour tenter de répliquer ce qu&#8217;il a lui-même du mal à appréhender : son intelligence ? » Un questionnement qui commence réellement en mars 2016 avec la victoire de l’IA AlphaGo, développée par DeepMind, contre Lee Sedol, champion du monde de jeu de Go.</p>
<div class='rightQuote' >Un panorama érudit des forces en présence</div>
<p>Au programme de l’ouvrage, on retrouve une grosse partie des stars de l’écosystème : les têtes de pont Mark Zuckerberg (Meta) et Sam Altman (OpenAI) –, les fondateurs des principales IA – Aravind Srinivas (Perplexity), Dario Amodei (Claude), Demis Hassabis (DeepMind), Arthur Mensch (Mistral) – et des messageries instantanées – Meredith Whittaker (Signal) et Pavel Durov (Telegram), ou encore Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn. Seul nom qui manque volontairement à l’appel : Elon Musk. Pour ne pas glorifier celui qui représente une menace pour les démocraties, sans pour autant l’exclure du corpus qui sans lui serait incomplet, l’auteur a la bonne idée d’aborder le personnage sous l’angle de sa mère, Maye Musk. Au final, le panel s’avère complet et, à travers lui, Guillaume Grallet dresse un panorama érudit des forces en présence, en soulignant les points de rencontre et les polarisations, les ambiguïtés et les doubles messages.</p>
<p>Du Sénégal à la Silicon Valley, chacune des personnalités présentées dans le livre possède sa propre vision et son propre agenda, partageant points de vue et désaccords avec ses homologues. S’ils proviennent de régions du monde et de milieux sociaux différents, ils révèlent tous, pour le pire et pour le meilleur, « une exigence de penser le monde différemment ». Ils sont, successivement ou conjointement, scientifiques issus du milieu universitaire, entrepreneurs férus de philosophie, grands lecteurs passionnés par les échecs, le jeu de Go et Donjons et Dragons. Ces profils à la fois semblables et hétéroclites permettent à l’essai de tout aborder : les menaces actuelles (crises écologiques, perturbateurs endocriniens, addiction aux écrans, mondialisation et uniformisation des pratiques…) ; les divergences irréconciliables (sur l’open source, sur la protection des données personnelles, sur le cadre légal, sur le rôle que doit jouer l’Europe…) ; et les enjeux de demain (l’attrait du transhumanisme, la mise en place d’un revenu universel, le retour à l’isolement, la nécessité de déconnecter…).</p>
<div class='leftQuote' >Une ambiguïté au cœur de <em>Pionniers</em></div>
<p>La carrière d’un bon nombre des protagonistes a débuté par l’écriture d’une thèse et s’est poursuivie avec la publication d’essais, dans lesquels ils alertent souvent sur les risques et les dangers de l’intelligence artificielle. Une ambiguïté au cœur de <em>Pionniers,</em> qui en fait sa force. Ces hommes et ces femmes sont présentés par Guillaume Grallet tels des pharmakon, à la fois remèdes aux maux de la société et poisons à même de nous anéantir. Certaines têtes pensantes des IA en sont aussi les premiers pourfendeurs. Une posture schizophrénique qui rappelle celle des savants fous, incapables de mettre un terme à leurs recherches, tout en se détestant pour les méfaits que celles-ci produiront.</p>
<p>Dario Amodei, qui dirige Anthropic, illustre cette ambivalence. Il est à la fois un des acteurs phares de l&#8217;IA et un lanceur d&#8217;alerte sur les dangers de celle-ci. « Un revenu universel est toujours mieux que rien. C&#8217;est mieux que de ne rien donner, mais ce n&#8217;est pas la société idéale. J&#8217;aimerais un monde où chacun peut contribuer. Ce serait dystopique d&#8217;avoir une poignée de personnes gagnant des milliards pendant que le gouvernement distribue l&#8217;argent aux masses », écrit-il, tout en étant un des architectes de cette dystopie. Dans son essai <em>Machines of Loving Grace </em>(2024), Dario Amodei explique qu’il ne faut pas vanter les mérites de l’IA parce que les discours grandiloquents sur les super-intelligences frôlent parfois le messianisme, avant de se contredire en valorisant celles-ci une centaine de pages durant. Même Elon Musk, qui semble souvent prêt à tout détruire sur son passage pour atteindre ses objectifs, dit que « l&#8217;utilisation de l&#8217;IA pour de mauvaises raisons, à des fins de manipulations, doit nous préoccuper ». Alors qu’il est à la tête de X, première plateforme de manipulations au monde.</p>
<div class='rightQuote' >Un essai passionnant, où l’intelligence et la recherche servent encore de socle commun</div>
<p>Cette équivocité traverse le livre de part en part. Au point que lorsque les « pionniers » disent respecter les croyances, mais privilégier l&#8217;élévation scientifique, on devine entre les lignes leur croyance dans un Dieu IA, dont il faut se prémunir de la foudre. C’est ainsi que le fraudeur Sam Bankman-Fried, fondateur de FTX, plateforme centralisée d&#8217;échange de cryptomonnaies, est aussi le créateur d’un fonds dédié notamment à « la préparation à des catastrophes mondiales, y compris les risques biologiques et climatiques, la réduction de la pauvreté dans le monde et l&#8217;amélioration de la santé publique, ainsi que la réduction des risques existentiels liés à l&#8217;IA avancée et aux pandémies ». Que Signal, l’application d’échange de messages chiffrée et sécurisée, est à la fois utilisée par des terroristes et par des militants progressistes. Que Palantir, bras armé de la société de surveillance américaine, organise les secours après l&#8217;ouragan Sandy, et est devenu un acteur essentiel de la lutte contre les abus sexuels sur les enfants. Et que son fondateur, Alex Karp, est également passionné par le philosophe Théodore Adorno, qui analyse les dérives totalitaires du capitalisme et les méfaits de la concentration du pouvoir. Autre contradiction : ces « pionniers » prédisent un futur aux frontières ouvertes, où tout le monde communiquerait avec tout le monde, mais privilégient pour eux-mêmes un isolement radical, afin de s’extraire de l’intensité numérique.</p>
<p><em>Pionniers </em>s’inscrit dans la droite lignée de ces ambivalences. Guillaume Grallet ne cache jamais sa fascination pour ces pionniers, mais laisse transparaître, entre les lignes, la peur et les inquiétudes qu’ils lui inspirent. Il en ressort un essai passionnant, où l’intelligence et la recherche servent encore de socle commun, mais où chaque espoir s’accompagne d’un retour de bâton potentiel. Il ne s’y agit pas d&#8217;identifier les gentils et les méchants, de distinguer ceux qui ont tort et ceux qui ont raison, mais de mettre en lumière la complexité des questions posées.</p>
]]></content:encoded>
			</item>
		<item>
		<title>Un lieu ensoleillé pour personnes sombres de Mariana Enriquez : poétique des spectres</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2025/10/un-lieu-ensoleille-pour-personnes-sombres-de-mariana-enriquez-poetique-des-spectres/133756/</link>
		<pubDate>Mon, 27 Oct 2025 22:11:17 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Mariana Enriquez continue d&#8217;explorer la zone de démarcation entre un réel dévasté – aussi bien d&#8217;un point de vue socio-politique (misère exponentielle, coupes budgétaires, accroissement du nombre de SDF et de drogués, inégalités sociales, gentrification, délaissement des campagnes, répercussions du Covid&#8230;) qu&#8217;intime (traumatismes d&#8217;enfance, transmission des souffrances, maladies physiques et mentales, désengagement amoureux, solitude&#8230;) – [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Mariana Enriquez continue d&#8217;explorer la zone de démarcation entre un réel dévasté – aussi bien d&#8217;un point de vue socio-politique (misère exponentielle, coupes budgétaires, accroissement du nombre de SDF et de drogués, inégalités sociales, gentrification, délaissement des campagnes, répercussions du Covid&#8230;) qu&#8217;intime (traumatismes d&#8217;enfance, transmission des souffrances, maladies physiques et mentales, désengagement amoureux, solitude&#8230;) – et le monde de l&#8217;indicible habité par les fantômes et les monstres, où les corps subissent des mutations, et où tout peut apparaître / disparaître en une fraction de seconde. Chez Enriquez, les deux univers se juxtaposent. Les manifestations paranormales ne font pas partie du socle social – on y préfère les explications rationnelles –, mais elles ne sont pas non plus de l&#8217;ordre de l&#8217;impossible. Ici le fantastique est une possibilité dont on souhaite se détourner, mais une possibilité tout de même. Comme si tous les personnages étaient des non croyants, qui gardaient l&#8217;esprit ouvert sur les phénomènes inexplicables.</p>
<div class='rightQuote' >Des textes qui fourmillent de détails, avec des personnages croqués intensément en quelques paragraphes</div>
<p>Il en résulte, comme toujours chez l&#8217;autrice, des textes qui fourmillent de détails, avec des personnages croqués intensément en quelques paragraphes, permettant toujours de raconter en filigrane l’Argentine d’aujourd’hui – et ce, sans avoir besoin de citer Javier Milei. On peut être plongé, plusieurs pages durant, dans la vie des habitants de Buenos Aires, au point d’oublier être au sein d&#8217;un recueil de nouvelles fantastiques, où l’angoisse peut surgir à chaque ligne.</p>
<p>Mariana Enriquez impose simultanément sa rigueur documentaire et son goût pour l’imaginaire. <em>Un lieu ensoleillé pour personnes sombres</em> interroge la nature des fantômes : Sont-ils la conséquence de la cruauté humaine ? Symbolisent-ils les méfaits du capitalisme, du repli sur soi ou de la superficialité ? Doit-on les fuir, les aider ou cohabiter avec eux ? Mais surtout peuvent-ils constituer un danger plus grave que les humains rongés par le vice et par la haine des femmes ?</p>
<div class='leftQuote' >Accumulation des idées et générosité envers les personnages</div>
<p>L’autrice n’apporte jamais de réponse. Ses nouvelles ne se finissent pas quand les arcs des protagonistes sont résolus, mais lorsque le climax poétique ou sensible est atteint. Non seulement on ne sait pas quand les fantômes vont se manifester, mais on ne sait pas non plus jauger le risque de se retrouver prisonnier avec eux dès la page suivante.</p>
<p>Une fois de plus Mariana Enriquez remporte la mise par l’accumulation des idées, par sa générosité envers ses personnages, et par sa délicatesse. Des atouts sublimés par les fenêtres qu’elle ouvre sur le monde inquiétant des ombres.</p>
]]></content:encoded>
			</item>
		<item>
		<title>Et toute la vie devant nous d’Olivier Adam : La sincérité envers et contre tous</title>
		<link>https://www.playlistsociety.fr/2025/10/et-toute-la-vie-devant-nous-dolivier-adam-la-sincerite-envers-et-contre-tous/133752/</link>
		<pubDate>Tue, 21 Oct 2025 05:30:46 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

		<guid isPermaLink="false">https://www.playlistsociety.fr/?p=33752</guid>
		<description><![CDATA[Toute la vie de Paul, Sarah et Alex de 1985 à 2025. Un trio, lié par un traumatisme d’enfance dont ils ont gardé le secret, qui s’autoproclame « les inséparables », mais qui ne cesse de s’éloigner, puis de se rapprocher, dans un mouvement similaire à celui d’une marée. Le triangle amoureux est un des sous-genres phares [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Toute la vie de Paul, Sarah et Alex de 1985 à 2025. Un trio, lié par un traumatisme d’enfance dont ils ont gardé le secret, qui s’autoproclame « les inséparables », mais qui ne cesse de s’éloigner, puis de se rapprocher, dans un mouvement similaire à celui d’une marée.</p>
<p>Le triangle amoureux est un des sous-genres phares du drame romantique. Olivier Adam le mélange ici avec un autre genre, celui du roman social, qui raconte la transition d’un milieu à un autre, où s’entremêlent cités, résidences pavillonnaires et quartiers bourgeois. Les deux approches s’imbriquent naturellement sans jamais se cannibaliser, évoquant à la fois la richesse de <em>Leurs enfants après eux</em> de Nicolas Mathieu et la sincérité émotionnelle des films de Christophe Honoré, avec qui Olivier Adam partage le goût des références culturelles, savamment utilisées pour décrire les personnages ou faire avancer l’intrigue.</p>
<div class='rightQuote' >De l’impossibilité d’être un transfuge de classe</div>
<p>Paul, Sarah et Alex se rencontrent dans l’allée qui sépare leurs maisons, dans un quartier peuplé par une classe moyenne, où l’on retrouve aussi bien ceux qui ont péniblement réussi à s’extraire de la pauvreté, et ceux originellement plus aisés qui ont vu leur pouvoir d’achat s’effondrer à cause des crises économiques. Des classes moyennes qui vivent dans des pavillons de banlieue modestes, à proximité des cités, mais aussi de belles maisons de la petite bourgeoisie. À l’adolescence, en raison de leur proximité géographique, les frontières entre ces différents mondes sont poreuses. Tout semble encore possible pour les trois adolescents. Olivier Adam décrit alors comment les gouffres se créent, avec d’un côté le mépris des plus riches – lors d’une scène dans un parc huppé – et de l’autre le sentiment de trahison des plus pauvres – avec une soirée où s’incrustent des connaissances qui habitent dans une tour à côté. Quand Paul, Sarah et Alex sont surnommés « Les inséparables », c’est une question d’instinct grégaire, tant ils ne pourront jamais trouver leur place ailleurs : écrivain à succès, Paul se réfugiera en Bretagne pour une vie loin des amitiés littéraires ; Sarah quittera un mari fier de sa réussite et complaisant avec les idées les plus à droite ; Alex compromettra sa carrière par rejet de la bourgeoisie.</p>
<div class='leftQuote' >Le roman traverse les évolutions sociales et les affres qui hier étaient tus</div>
<p>En cela, <em>Et toute la vie devant nous </em>traite du refus de changer de classe, de l’impossibilité d’être un transfuge, au-delà des apparences. Ici le milieu originel n’est pas un lieu à fuir, mais un lieu vers lequel on revient sans cesse, comme en pèlerinage, animé par un sentiment de nostalgie, mais aussi de crainte. Chacun échoue à s’émanciper. Alex devient ce qu&#8217;il dénonce. Sarah s’avère être, au fond d&#8217;elle, ce qu&#8217;elle tente d&#8217;enfouir, à savoir une femme sous l&#8217;emprise d’hommes toxiques. Quant à Paul, il se trompe sur lui-même, enfermé dans un romantisme égocentré.</p>
<p>Au fil de quatre décennies, le roman traverse les évolutions sociales et les affres qui hier étaient tus : l’homophobie, l’anorexie, la domination des prédateurs… C’est un texte sur la désillusion et la résignation, rappelant que l’existence humaine se résume souvent à avoir des rêves, puis à accepter qu’ils ne se réalisent pas.</p>
<p>Fidèle à sa bibliographie, Olivier Adam met en scène des déclinaisons de Paul et Sarah, protagonistes dont il ne cesse de réinventer les vies. La persévérance avec laquelle l’auteur poursuit son œuvre, sans changer son fusil d’épaule, creusant le même sillon, avec acharnement, pour gratter chaque fois une nouvelle couche, est particulièrement touchante. Surtout, il le fait sans cynisme. On sent qu’Olivier Adam n’attend plus rien de sa « carrière », qu’il persiste par nécessité, heureux de pouvoir continuer d’écrire, trouvant son ambition non pas dans le succès, mais dans l&#8217;humilité et la sincérité.</p>
<div class='rightQuote' >La sincérité est la clef de voûte du roman</div>
<p>Cette sincérité est la clef de voûte du roman. À travers les mots prononcés par Alex à l’encontre des romans de Paul – « Il fait tout pour qu&#8217;on le confonde avec son héros. Pour que le lecteur pense que tout ce qu&#8217;il raconte, c&#8217;est du vécu. En partie au moins. C&#8217;est tellement roublard » –, l’auteur illustre les reproches que l’on peut faire à sa propre œuvre. Cette technique de l’écrivain se servant à lui-même les critiques les plus acerbes pour les désamorcer peut agacer tant elle est manipulatrice. Mais il ne s’agit pas de cela dans <em>Et toute la vie devant nous</em>. Olivier Adam n’a de compte à rendre à personne. Ces critiques, on les lui a déjà adressées. Il ne se les réapproprie pas. Il les met en scène pour prendre lui-même du recul sur son œuvre, et faire ce pas de côté qui permet à l’écrivain d’observer ses failles via un autre angle, celui d’un de ses personnages. Il s’avère alors particulièrement lucide quand il dénonce la manière dont l’écriture peut transformer les traumatismes d’autrui en sujet artistique, en reléguant au second plan le souci de réparer les victimes.</p>
<p>D’un point de vue stylistique, narratif et intellectuel, <em>Et toute la vie devant nous</em> est le travail d’un écrivain en pleine possession de ses moyens, qui construit son œuvre envers et contre tous, avec, encore une fois, une belle sincérité.</p>
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		<title>Il pleut sur la parade de Lucie-Anne Belgy : les identités recomposées</title>
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		<pubDate>Tue, 30 Sep 2025 05:30:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[Benjamin Fogel]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Analyses et critiques]]></category>
		<category><![CDATA[Littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Lucie est née dans une famille catholique, avec une mère qui a coupé les ponts avec la religion, après de mauvais traitements subis par sa fille. Jonas, lui, vient d’une famille juive ashkénaze, avec un père qui a trouvé Dieu, au moment du décès du sien. De l’union de Lucie et Jonas est né Ariel, [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Lucie est née dans une famille catholique, avec une mère qui a coupé les ponts avec la religion, après de mauvais traitements subis par sa fille. Jonas, lui, vient d’une famille juive ashkénaze, avec un père qui a trouvé Dieu, au moment du décès du sien. De l’union de Lucie et Jonas est né Ariel, un jeune garçon qui a 5 ans aujourd’hui, et qui ne réussit pas à trouver sa place au sein des autres enfants. Incapable de gérer ses frustrations, il est dévoré par des crises de jalousies, ne supporte pas qu’on le rejette, et se montre violent envers ses camarades, au point que lui et ses parents se retrouvent mis au ban de la société. Que dit le comportement d’Ariel de son histoire familiale ? Qu’est-ce que Lucie et Jonas lui ont-ils transmis contre leur volonté ? Les croyances, l’absence de croyances et le rejet de croyances planent sur le roman, alors que Lucie et Jonas ne conservent de celles-ci qu’une approche strictement culturelle. Être catholique ou être juif ne signifie pas pour eux croire en Dieu, mais ancre leur identité, et trace un chemin, où, sans marcher dans les pas de ses ancêtres, il ne faut pas perdre de vue leur sillon.</p>
<div class='rightQuote' >Lucie-Anne Belgy n’offre aucune réponse toute faite, et fait preuve d’humilité</div>
<p>Dans <em>Il pleut sur la parade</em>, son premier roman, Lucie-Anne Belgy creuse la question vertigineuse des traumatismes que l’on transmet à nos enfants, et des mauvaises décisions que l’on prend en matière d’éducation, en croyant bien faire. On y trouve des questionnements psychologiques, un regard sur les thérapies pour enfants, et une exploration des peurs qui se transmettent par l’ADN, avec en filigrane l’idée qu’Ariel pourrait porter en lui le poids de la Shoah. À ces interrogations, Lucie-Anne Belgy n’offre aucune réponse toute faite, et fait preuve d’humilité face à la complexité de la vie où il y a trop de paramètres en jeu, pour résoudre les problèmes, en jouant sur un seul indicateur – ce qu’aurait adoré pouvoir faire Lucie, l’héroïne.</p>
<div class='leftQuote' >Naviguer entre ses héritages, tout en les adaptant à la modernité</div>
<p>Les personnages sont au bord de la rupture, mais ne perdent pas de vue leur objectif : accompagner Ariel, et être, dans la mesure du possible, des personnes descentes. Sans complaisance, mais aussi sans donner de leçon, Lucie-Anne Belgy tâtonne pour trouver la voie du milieu, loin des convictions inflexibles et des avis tranchés. Elle propose de naviguer entre ses héritages, tout en les adaptant à la modernité, pour n’en conserver que ce qui peut soutenir et aider. En réfléchissant sur ce qu’on leur a transmis, Lucie et Jonas révèlent la seule chose qui compte : ceux qu’ils vont, eux, transmettre. Une réussite pour un résultat sensible et humble.</p>
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