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	<title type="text">Sara Daniel, Grand Reporter : enquete, article et reportage de guerreEurope &#187; Sara Daniel, Grand Reporter : enquete, article et reportage de guerre</title>
	<subtitle type="text">articles de Sara Daniel grand reporter à l&#039;Obs</subtitle>

	<updated>2020-01-13T13:50:18Z</updated>

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		<author>
			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[SYRIE. Le rêve trahi des Kurdes]]></title>
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		<updated>2019-11-11T10:28:05Z</updated>
		<published>2019-11-11T10:28:05Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" /><category scheme="http://sara-daniel.com" term="Push" />		<summary type="html"><![CDATA[Sara Daniel, envoyée  spéciale à la frontière turco syrienne
Ils se sont accrochés jusqu’au bout à leur rêve d’Etat. Mais la trahison des Etats-Unis et la détermination de la Turquie ont enterré  leurs]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2019/11/syrie-le-reve-trahi-des-kurdes"><![CDATA[<p><strong>Sara Daniel, envoyée  spéciale à la frontière turco syrienne</strong></p>
<p><em>Ils se sont accrochés jusqu’au bout à leur rêve d’Etat. Mais la trahison des Etats-Unis et la détermination de la Turquie ont enterré  leurs espoirs. </em></p>
<p><img class="alignright size-medium wp-image-3279" title="kurdistan-10-2019-1" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2019/11/kurdistan-10-2019-1-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></p>
<p>C’est un voyage désespérant le long d’une ligne de déroute serpentant dans la blondeur des blés poudrés où vole le duvet blanc des champs de coton voisins. Sur cette route champêtre, qui longe la frontière turco-syrienne, entre les moutons gardés par de minuscules chiens et les poules noires aux longues pattes graciles, ce sont désormais des pelotons de chars turcs triomphants qui labourent les prairies de leurs roulements de chenilles, et les paysans du coin qui les regardent ont les figures sombres d’un peuple vaincu. La frontière, elle-même, est un long mur de béton de 700 kilomètres, frère jumeau de celui qui sépare Israël de la Cisjordanie. Il a été érigé en 2017 par les Turcs pour se défendre des « terroristes ». C’est sur ce mur-là, qui a coupé les villages et les familles en deux, séparé brutalement les amis et les amants, que le vieux rêve du peuple kurde de former une entité s’est d’abord écrasé, avant d’exploser quand Erdogan a lancé l’opération « Source de paix » pour démanteler le petit Etat dans l’Etat qu’est le Rojava syrien.</p>
<p><strong>L’obsession d’Erdogan</strong></p>
<p>Le 9 octobre, les forces spéciales turques, appuyées par des islamistes syriens, ont franchi ce mur pour s’emparer d’une bande de terre de 120 kilomètres de long entre les villes syriennes de Tall Abyad et de Ras el Aïn. Les bombardements aériens ont fait des dizaines de morts et plus de <span style="text-decoration: underline;">300.000</span>personnes ont fui devant l’avancée des troupes au sol. Car aux yeux d’Erdogan, un mur ne suffisait plus. Le Rojava, proto-État révolutionnaire qui s’est constitué du côté de la Syrie depuis 2012, est en effet issu du PKK, un groupe révolutionnaire indépendantiste kurde, contre lequel le pouvoir central turc lutte sur son sol depuis 35 ans. Et c’est sans l’assentiment des Turcs que les Occidentaux se sont appuyés sur les YPG, branche armée syrienne du PKK, pour affronter l’Etat islamique. Or la guérilla kurde est depuis toujours l’obsession d’Erdogan, et voir naître un embryon de Kurdistan, ou qu’il soit, lui est à jamais intolérable. Ce n’est pas la semaine passée qu’il l’a annoncé ; il le martèle depuis le début de l’interminable guerre en Syrie. Trahison des Américains ou pas, le rêve était mort-né et les Kurdes ont sans doute péché par excès de naïveté en pensant pourvoir troquer six années de guerre faite à l’Etat islamique et des dizaines de milliers de morts contre la promesse d’un petit Etat autonome dont personne ne veut dans la région.</p>
<p><img class="alignright size-medium wp-image-3280" title="kurdistan-10-2019-2" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2019/11/kurdistan-10-2019-2-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></p>
<p>Le 13 octobre, les Kurdes, pour éviter un massacre annoncé, avaient d’ailleurs déjà si bien renoncé à leur rêve d’unité et d’autonomie qu’ils ont conclu un pacte faustien avec Bachar al-Assad et ses alliés russes. Et ceux-là se sont empressés d’entrer, à leur tour, de leur côté, sur le territoire du Rojava pour l’occuper et le réunir sous l’autorité de Damas. L’armée syrienne et le détachement russe ont avancé si rapidement qu’ils patrouillent déjà le long du mur de la frontière du côté de Kobané et de Qamishli, faisant barrage à de nouveaux assauts turcs. L’objectif d’Ankara est néanmoins en grande partie accompli : le territoire kurde est morcelé de part et d’autre de sa frontière et la guérilla kurde est affaiblie. Il reste à Erdogan à concrétiser la dernière ligne de l’accord de cessez-le-feu négocié par les Russes et les Américains, à savoir repousser la présence de toute force kurde à plus de 32 kilomètres de la frontière, pour faire, sans trop mentir, un V de la victoire devant ses supporters. Au final, c’est toutefois le contraire d’un no man’s land derrière leur frontière auxquels les Turcs aspirent, puisqu’ils annoncent qu’ils y installeront une grande partie des 3,6 millions de réfugiés syriens qui vivent actuellement en Turquie, en particulier les fidèles rebelles islamistes qu’ils ont pris sous leur aile depuis le début du conflit et qui combattent aujourd’hui à leurs côtés. Reste que Bachar el-Assad et Vladimir Poutine, les grands vainqueurs de cette courte guerre, sont réticents à voir s’installer dans leur nouvelle province ceux qu’ils combattent encore du côté d’Idlib.</p>
<p><img class="alignleft size-medium wp-image-3281" title="kurdistan-10-2019-3" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2019/11/kurdistan-10-2019-3-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></p>
<p><strong>Suruç/Kobané</strong></p>
<p>Dans le petit cimetière de cette bourgade agricole située à quelques centaines de mètres de Kobané en Syrie, les dates inscrites en rouge et bleu sur les pierres tombales parlent de l’histoire récente de la ville. Il y a ceux qui sont morts en 2014, en chassant l’Etat islamique de Kobané et qu’on a enterrés de ce côté-ci de la frontière. Il y a ceux qui sont morts en 2015 lorsqu’un attentat de ce même Etat islamique a ensanglanté la ville. Et puis il y a les trois hommes qui ont été tués en juin 2018, lorsqu’ils ont reproché à un cacique de l’AKP, le parti d’Erdogan, de venir faire campagne dans ce bastion du parti turc pro kurde (HDP). De l’autre côté de l’allée principale, il y a un grand champ vide où les stèles ont été détruites, la terre retournée, les os déblayés. C’est sans s’arrêter de marcher et en murmurant que les habitants de la ville nous racontent l’histoire du cimetière : « Ils ne voulaient pas que l’on fasse des combattants kurdes de Kobané, des héros, alors ils nous ont demandé de reprendre nos morts. » Ici la peur déforme les visages. La ville est sous haute surveillance du régime d’Ankara. « Si je vous parle, je serai arrêté dans les deux heures qui suivent notre discussion », murmure ce commerçant. « On ne peut se fier à personne, même dans nos familles, il y a des espions du régime. »</p>
<p>Depuis Suruç, on ne voit déjà plus flotter au-dessus de Kobané l’immense drapeau jaune  du PYD, le pendant politique syrien du PKK. Car la ville symbole, à partir de laquelle a été lancée la reconquête du territoire du califat islamique, est repassée sous le contrôle de Bachar el-Assad le 16 octobre, en vertu de l’accord que les YPG et les FDS (Forces démocratiques syriennes) ont scellé avec le régime syrien et les Russes. « J’espère qu’ils épargneront la vie des civils », soupire un homme qui n’a plus de nouvelle de sa famille restée à Kobané.</p>
<p><strong>Akçakale /Tall Abyad</strong></p>
<p>C’est depuis cette ville frontalière, majoritairement arabe, que l’armée turque a conduit ses opérations en Syrie. Ici les habitants, qui ont essuyé une pluie de roquettes tirées depuis le Rojava syrien, sont encore plus nationalistes que les Turcs. Les haut-parleurs de la ville diffusent en boucle des marches militaires ottomanes et la lecture de la sourate de la conquête tirée du Coran. Lorsque Tall Abyad, ville syrienne située à quelques centaines de mètres de l’autre côté du mur de béton, est tombée aux mains des YPG en 2015, une partie de ses habitants s’est réfugiée à Akçakale. Aujourd’hui, ils espèrent pouvoir rentrer chez eux dans une Syrie débarrassée des « terroristes kurdes » qui ont confisqué leurs maisons, « grâce au président Erdogan ». L’avenir répondra rapidement à la question de savoir si le « président el-Assad » est d’accord… Akçakale c’est aussi la ville qui délivre le permis des journalistes étrangers, un permis qui n’arrivera jamais et sans lequel il est interdit de poser une question. A un énième contrôle de police, les reporters reçoivent cette étrange mise en garde : « Écrivez ce que vous voyez. Et surtout ne nous fâchez pas ! »</p>
<p><strong>Nusaybin/Kamishli </strong></p>
<p>Des cratères béants et des vitres explosées défigurent les immeubles flambant neufs du nouveau quartier al-Furat de la ville kurde de Nusaybin. Ce sont pourtant les roquettes des YPG qui ont causé ces dégâts. Une troupe d’enfants désœuvrés depuis que l’école a fermé jouent les guides, montrent les impacts aux visiteurs. Ils s’y connaissent malheureusement : tous ont perdu plusieurs des membres de leur famille dans les opérations sanglantes et destructrices qu’Ankara avait lancé dans la région. La dernière fois, c’était l’été 2016 et l’opération s’appelait alors « Bouclier de l’Euphrate ». Le PKK avait rompu une trêve conclue avec Ankara, et cet ancien quartier de Nusaybin en a payé le prix. Les maisons avec jardins, les cafés, l’héritage d’une longue histoire, tout a été rasé par l’armée turque. Pour reloger les familles, le gouvernement a construit ces grands blocs de bâtiments de six étages couleur crème, qui s’étendent à perte de vue et entre lesquels le vent d’octobre s’engouffre dans un gémissement lugubre.</p>
<p>Les familles s’y étaient installées depuis à peine deux mois que l’opération « Source de paix » a commencé et elles ont dû replier bagage. Une jeune fille montre une cavité dans la rue. C’est là qu’a explosé le missile qui a tué sa tante, Fatma, et ses deux cousins. Son oncle est toujours dans le coma à l’hôpital. Elle dit : « Si vous pouviez ouvrir nos cœurs, vous verriez que nous portons tous des centaines de morts. » Les voisins montrent sur leur portables, la vidéo de l’agonie sanglante de Fatma. Personne ne veut croire que la roquette, ou l’obus, a été tiré par le YPG depuis la Syrie. Mais quel aurait été l’intérêt du régime turc de détruire les bâtiments qu’ils venaient d’achever de construire ?</p>
<p>« Erdogan veut nous faire peur,  nous chasser encore une fois et nous remplacer par des Arabes. Il veut nous éradiquer, comprenez-vous !? », se désespère un vieil homme. La déclaration, énoncée au milieu de la rue, est risquée. Hier, dans la rue adjacente, l’agence de presse turque IHA « Ihlas »  est venue faire un reportage. Lorsque le voisin interviewé a dit qu’il ne savait pas d’où avait été tiré le missile qui a détruit son appartement, refusant d’incriminer d’emblée les combattants kurdes syriens, la journaliste s’est mise à hurler en le menaçant.  L’homme a été suspendu de sa profession d’enseignant, puis incarcéré avec quatre autres personnes présentes pendant l’entretien…</p>
<p>Un étudiant kurde renvoie ,quant à lui, dos à dos le gouvernement turc et le PKK, qui a décidé de porter le combat dans les villes, au milieu des civils, quand il a pensé que le prestige de la prise de Kobané pouvait renverser la situation à l’avantage des Kurdes. « Résultat notre ville a été rasée. » Son frère est mort pendant la bataille, son père a rejoint le PKK dans les montagnes. Lui veut partir, il ne croit plus au fantasme du Kurdistan : « Cela n’a plus aucun sens depuis aujourd’hui » ; « on ne croit plus personne, tous finiront par nous trahir, même les Français qui se prétendaient nos amis. Regardez-nous, nous avons combattu leurs ressortissants fanatiques enrôlés par Daesh, puis nous les avons gardés dans nos prisons, mais, aujourd’hui, les Français se rangent du côté des plus forts, des Turcs, des Syriens et des Russes. Nous avons perdu notre rêve, mais l’Occident a perdu son âme. »</p>
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		<updated>2018-11-06T12:44:10Z</updated>
		<published>2018-11-06T12:18:37Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[edito, Sara Daniel
13 octobre 2018
Dans les journaux,  tous les jours, les révélations sur le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi s’égrènent. Un scénario de série B d’une violence inouïe où]]></summary>
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<p>13 octobre 2018</p>
<p>Dans les journaux,  tous les jours, les révélations sur le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi s’égrènent. Un scénario de série B d’une violence inouïe où l’on imagine, comme l’ont expliqué les services turcs, les équipes de nettoyeurs venues du Royaume disposer du corps, du sang et des viscères de celui qui osait critiquer le régime. Et l’image de l’Arabie saoudite et celle de son jeune prince accusent le coup.</p>
<p>Dans le &laquo;&nbsp;Washington Post&nbsp;&raquo;, Khashoggi écrivait, jusqu’à ce qu’on l’assassine, que c’était la guerre sanglante qu’il conduisait au Yémen qui  nuirait le plus au Royaume. Mais ce sera finalement le meurtre, son meurtre, qui en exposant la nouvelle brutalité des barbouzes de la monarchie pétrolière, révèle la vraie nature du régime. Mohamed Ben Salman, MBS, dont les initiales sonnaient comme une promesse de modernité.</p>
<p>Pressé de tourner la page d’une monarchie empêtrée dans un folklore rétrograde, il voulait mettre au pas les autorités religieuses qui &laquo;&nbsp;salafisaient&nbsp;&raquo; l’islam dans le monde, passer au kärcher une dynastie adelphique où la lourdeur du consensus étouffait toutes les réformes.  Les plus grandes agences de publicité, et la crème des entrepreneurs sortis des universités américaines nous avait expliqué à nous les journalistes, et aux chercheurs, aux hommes d’affaires qu’un nouveau vent générationnel venait de souffler sur la monarchie pétrolière. Un colloque de jeunes Saoudiennes avait été organisé entre autres à l’Unesco pour vanter le plan de développement économique de MBS, &laquo;&nbsp;Vision 2030&#8243; et redorer l’image du Royaume. L’armée de princes séniles, caciques ventripotents n’avait-elle pas été mise brutalement à la retraite par le jeune héritier, pressé de mettre son pays à la page ?</p>
<p>Ses sujets louaient l’entrepreneur pressé qui avait au nom d’une opération anti-corruption, mis en résidence surveillée l’aristocratie des princes, sans aller jusqu&#8217;à remarquer, toutefois, que l’héritier ne s’était pas appliqué à lui même sa loi d’airain. On se félicitait du fait que MBS ait enfin accordé aux femmes le droit de conduire et les images joyeuses des premières Saoudiennes au volant avaient occulté le fait que cette permission avait été précédé de l’emprisonnement des militantes féministes du Royaume qui la réclamaient depuis des années (au rang desquelles Aisha al Manae). Le message était bien clair : l’acquis ne pouvait être que le fait du Prince pas le résultat d’un combat contestataire contre les lois du Royaume&#8230;</p>
<p>On ne parlait pas, ou si peu de son despotisme, de la manière dont il convoquait les hommes politiques de la région pour leur dicter sa loi (Mahmoud Abbas pour lui vendre Abou Dis comme capitale de la Palestine), ou les démissionner (Saad Hariri). D’ailleurs on ne parle pas politique en Arabie saoudite. On chuchote des rumeurs. Comme l’écrit l’universitaire Madawi al Rasheed, &laquo;&nbsp;le monarque mystique encourage les citoyens à s’en remettre à des rumeurs pour prévoir l’avenir et décoder la terreur quasi magique qu’inspire la royauté&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Pour l’occident, pour la France, il y avait des affaires à mener, des armes et des avions à livrer. Quant au reste… Panem et circenses. A l’ère de MBS la jeunesse pouvait enfin aller à des concerts, au cinéma, au cirque même à condition que les écuyères ne portent pas de collants.</p>
<p>Emerveillés par cette évolution sociétale, le peuple louait la  modernité du régime, miroir aux alouettes censé les détourner des revendications politiques. Mais le régime est désormais éclaboussé du sang indélébile de notre confrère. Il serait plus que temps que le gouvernement français s’en afflige.</p>
<p>Sara Daniel</p>
]]></content>
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		<author>
			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[De Kilis à Adan&#8230;LES ENFANTS SYRIENS, FORÇATS D’ERDOGAN]]></title>
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		<updated>2016-04-21T11:52:06Z</updated>
		<published>2016-04-21T11:42:39Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" /><category scheme="http://sara-daniel.com" term="Push" />		<summary type="html"><![CDATA[Ils ont 8 ans, 11 ans, 15 ans. Ils ont connu les horreurs de la guerre en Syrie. Aujourd’hui, ils travaillent sept jours sur sept, douze heures par jour pour des salaires de]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2016/04/de-kilis-a-adan-les-enfants-syriens-forcats-d%e2%80%99erdogan"><![CDATA[<p>Ils ont 8 ans, 11 ans, 15 ans. Ils ont connu les horreurs de la guerre en Syrie. Aujourd’hui, ils travaillent sept jours sur sept, douze heures par jour pour des salaires de misère et entretiennent souvent toute leur famille en Turquie. Pour eux, la malédiction continue<br />
<img class="alignnone size-medium wp-image-3200" title="turquie erdogan enfants nouvelobs sdaniel-2" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2016/04/turquie-erdogan-enfants-nouvelobs-sdaniel-2-300x300.jpg" alt="" width="438" height="438" /></p>
<p>DE NOTRE ENVOYÉE SPÉCIALE EN TURQUIE SARA DANIEL<br />
photos: EMIN OZMEN (AGENCE LE JOURNAL)<br />
LES GAVROCHES DE KILIS « S’il vous plaît, faites qu’il revienne ! » Mohamed Othman, 11 ans, un enfant syrien aux grands yeux graves, ne demande pas que la guerre s’arrête. Il est trop jeune pour se souvenir de la paix. Il n’est même pas effrayé par les tirs d’obus en provenance de Syrie qui font parfois trembler les vitres de sa nouvelle maison. Non, Mohamed voudrait seulement revoir son père parti il y a plusieurs semaines sans laisser d’adresse. Lorsque nous l’avons rencontré à Kilis dans la maison en béton nu occupée par sa famille, il servait le thé aux invités à cloche-pied, à cause de sa cheville cassée. Employé avec son frère jumeau dans une petite boulangerie où il travaille tous les jours de 6 heures du matin à 8 heures du soir pour 30 euros par mois, il est tombé dans l’escalier de la boutique, les bras chargés de galettes de ce pain rond non levé apprécié de part et d’autre de la frontière turco-syrienne. Sur le perron de sa maison, son oncle Ibrahim, un combattant d’Al-Nosra (un groupe apparenté à Al-Qaida), barbe noire et blouson de cuir, a failli en venir aux mains avec ses parents qui venaient d’accepter de nous recevoir. Ils ont excusé son accès de violence en nous expliquant que le djihadiste était gêné de raconter à des étrangers que la famille de huit personnes était entièrement entretenue par deux enfants de 11 ans. Dans cette petite ville frontalière de Turquie située à 50 kilomètres d’Alep, malgré la pluie battante qui obscurcit l ’horizon, on ne voit qu’eux. Au coin des rues, dans les échoppes ou les cafés, poussant des charrettes remplies d’ordures ou de marchandises, ces minuscules gavroches aux visages sales zigzaguent entre des fantômes noirs, ces femmes syriennes qui portent l’abaya assortie d’un niqab qui ne laisse même pas entrevoir les yeux. Comme si une armée de nains avait pris le contrôle économique de ce qui est devenu au ﬁl de la guerre une « petite Syrie » en territoire turc.</p>
<p><img class="alignleft size-large wp-image-3202" title="turquie erdogan enfants nouvelobs sdaniel-1" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2016/04/turquie-erdogan-enfants-nouvelobs-sdaniel-1-1024x619.jpg" alt="" width="640" height="386" /></p>
<p>A Kilis, havre de guerriers syriens et internationaux de toutes obédiences, porte d’entrée des combattants de l’Etat islamique vers le djihad, ce sont les enfants qui travaillent. Apprentis de 6 ans, serveurs de 8, ébénistes de 11, il n’est jamais trop tôt pour commencer à gagner le pain de la famille. Dans cette ville dont la population a doublé depuis le début du conﬂit, comme dans le reste de la Turquie, submergée par l’afflux de réfugiés syriens, on donne surtout du travail aux enfants, parce qu’ils sont bon marché, corvéables à merci et qu’ils ont encore moins de droits que leurs aînés. Même les Syriens qui arrivent à se mettre à leur compte en Turquie font travailler leurs enfants : Amar Allaoui, originaire d’Alep, est arrivé à Kilis il y a deux ans. Il a ouvert un magasin de meubles où il fait – travailler ses trois enfants de 12, 13 et 14 ans. Ils coupent les planches à la scie, et appliquent les champs sur les tranches au fer à repasser. « Je n’ai pas le choix, il faut bien survivre, soupire le papa, gêné. Et puis les écoles destinées aux Syriens sont loin et bondées, plus de quatre-vingts élèves par classe. Ils n’apprennent rien et sont toujours malades. » Amar compte quelques clients turcs mais pas d’amis. « Ils ne comprennent pas pourquoi on vit là au lieu de se battre pour notre pays… » Quand on lui demande comment il voit l’avenir de ses enfants, le marchand de meubles répond sèchement : « Je n’espère rien pour eux, à quoi bon ? » Alors que le taux de scolarisation des enfants en Syrie était de 99% pour l’école primaire et de 89% pour l’école secondaire avant la guerre, ﬁlles et garçons confondus, au cours de l’année scolaire 20142015, moins d’un quart des 700 000 enfants syriens qui vivaient en Turquie étaient scolarisés. Sous la pression de la communauté européenne, l’Etat turc a accordé en janvier dernier aux Syriens adultes le droit de travailler, mais les employeurs turcs préfèrent toujours embaucher leurs enfants au noir. Pas vraiment étonnant dans un pays où le travail des enfants est un ﬂéau national… « C’est toute une génération qu’on sacriﬁe. La Turquie est en train de produire des enfants analphabètes et un lumpen- prolétariat qui fait encore baisser le coût du travail », explique Soumaya. Jeune travailleuse sociale syrienne, elle est, elle aussi, employée au noir par une institution humanitaire turque prestigieuse. Cet afflux d’enfants ouvriers a des répercussions dans le monde entier. Récemment, les enseignes de prêt-à-porter Next et H&amp;M ont reconnu avoir fait travailler sans le savoir des enfants syriens dans leurs usines turques. Soumaya décrit des cas désespérants, des enfants utilisant de dangereuses machines-outils sans protection et qui se retrouvent à l’hôpital avec des membres broyés. Triste égalité des sexes dans l’oppression : les ﬁlles ne sont pas épargnées par ces labeurs de force. Leur situation est presque pire que celle des garçons, explique l’assistante sociale, car elles courent aussi le risque d’être « vendues », parfois dès l’âge de 8 ans, à des Turcs ou à des Syriens pour des mariages permanents ou temporaires (de la prostitution déguisée). A Gaziantep, pendant notre enquête, Fahri Ali, un garçon de 13 ans originaire de Jarabulus, en Syrie, qui travaillait dans un magasin de réparation de réfrigérateurs, a eu la tête tranchée parce qu’il refusait de donner les 50 livres turques (15 euros) de sa solde hebdomadaire à un homme qui venait d’être relâché de prison. Comme si les criminels de droit commun en Turquie adoptaient désormais les rites barbares des djihadistes syriens.</p>
<p><img class="alignright size-full wp-image-3203" title="turquie erdogan enfants nouvelobs sdaniel-3" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2016/04/turquie-erdogan-enfants-nouvelobs-sdaniel-3.jpg" alt="" width="507" height="762" /></p>
<p>LES THÉNARDIER D’ANTAKYA</p>
<p>Nous rencontrons Houdaï dans la zone industrielle d’Antakya, un repaire de Thénardier turcs qui emploient les enfants syriens à des travaux de carrosserie, de soudure ou de peinture. Houdaï repeint des meubles au pistolet douze heures par jour, sept jours sur sept pour 80 livres turques (25 euros) par semaine. Il est grand pour son âge, mais a toujours à 12 ans un visage d’enfant. Son bleu de travail est maculé de peinture, il est très pâle, porte des lunettes qui lui mangent le visage et se dandine d’un pied sur l’autre. Il voudrait écourter la conversation, car il a peur de perdre son travail. Et, pourtant, son job le tue à petit feu. Houdaï souffre d’une affection pulmonaire causée par les émanations de peinture. Le soir, il est pris de vomissements. La semaine dernière, il a passé six jours en soins intensifs à l’hôpital d’Antakya. A sa sortie, son patron l’a repris, mais la prochaine fois ? Dans la petite maison qu’elle partage avec deux autres familles syriennes, Asma, sa mère, licenciée d’économie de la faculté d’Alep, explique qu’elle a trois ﬁls, tous employés dans l’entreprise de peinture. De Houdaï, elle dit : « C’est un enfant, et je dois lui demander de travailler comme un homme. » Le matin, lorsqu’elle le réveille à 5 heures, il la supplie : « Encore cinq minutes, maman s’il te plaît ! » En Syrie, Houdaï était excellent en maths. Il aimerait bien reprendre l’école, mais affirme ne pas vouloir être « égoïste et décevoir sa mère ». Quand on lui demande s’il a des rêves, partir à Istanbul ou plus loin encore, sa mère l’empêche de répondre en haussant la voix : « Il est très malade, il ne peut ABSOLUMENT pas voyager. » Elle vit en réalité dans l’angoisse de perdre son gagne-pain. Son mari, après des mois de chômage, est reparti vivre en Syrie. « Au début, il faisait des allers-retours, et puis la police turque lui a tiré dessus un jour, à la frontière. Il a ﬁni par espacer ses visites, s’est remarié et on ne l’a plus vu. » Il y a un mois, le frère de Houdaï, Mustafa, 13 ans, a disparu. Grâce à des passeurs, il a rejoint son père, près d’Alep. « Je crois qu’il est reparti pour pouvoir enﬁn dormir », soupire Houdaï. Dans la maison, à l’étage au-dessus, ce sont encore les enfants qui entretiennent leur famille. Abdou, un petit garçon grassouillet de 11 ans, sanglé dans un pull bleu trop juste, travaille comme assistant couturier. Il lave les pièces de tissu, coupe les ﬁls, porte des rouleaux de coton. Dans son atelier, ils sont douze enfants, tous Syriens. Trois jours plus tôt, le patron a insulté Abdou en hurlant parce qu’il avait mélangé des étoffes. L’enfant a fait une crise d’épilepsie. Lorsqu’on arrive à lui parler sans que sa mère écoute, le petit garçon conﬁe, les yeux brillants, qu’il était le premier de sa classe en arabe, qu’il aime écrire et rêve de devenir professeur. Mais il sait que cela n’arrivera pas. Sa sœur vient d’avoir un bébé, et son mari l’a quitté. « Alors je vis dans la crainte que mon patron me dise qu’il n’a plus besoin de moi. » TRAFICS À HACIPASA Ce matin-là, Mohamed Ghanouchi, 16 ans, a eu de la chance. Il attendait sous le pont Narlica d’Antakya qu’on vienne le chercher pour du travail. Après s’être battu pour repousser d’autres candidats, il s’est hissé sur le pick-up d’Orman, un Turc replet d’une soixantaine d’années qui construit une maison dans la région de Hacipasa. Dans cette partie de Hatay, c’est le paradis du business avec la Syrie. Matériaux de construction, voitures, cigarettes et surtout pétrole, la contrebande a toujours fonctionné de part et d’autre de la frontière. Mais la guerre a décuplé les traﬁcs. Ici, dans ces champs d’oliviers et d’herbe grasse tapissés de coquelicots, sur des dizaines de kilomètres, la frontière n’est matérialisée que par des volutes légères de barbelés et, à certains endroits, par un cours d’eau, l’Oronte, que les Syriens ont baptisé le « ﬂeuve récalcitrant ». Il y a quelques mois encore les camions-citernes faisaient la queue devant le village de Hacipasa pour transporter le pétrole de Daech. Dans le village voisin, le contremaître de Mohamed, qui s’affaire au milieu des parpaings et des bétonneuses, remarque en souriant que, désormais, c’est la maind’œuvre, à défaut du matériel, qui vient de Syrie. A Idlib, Mohamed a vu un bâtiment soufflé par une bombe s’effondrer comme un château de cartes devant lui. Des corps éviscérés, des amis aux membres arrachés. A 16 ans, il dit : « Je suis encore en vie. Que demander de plus ? Nous sommes une génération sacriﬁée. » En Syrie, il était en seconde. Mais il ne se berce pas d’illusions : jamais il ne reprendra ses études. « Ça ne sert à rien d’espérer. L’espoir, ça vous coupe en deux, Ça vous tue. »</p>
<p>PROLÉTAIRES AGRICOLES DE L’ADANA</p>
<p><img class="alignleft size-full wp-image-3204" title="turquie erdogan enfants nouvelobs sdaniel-4" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2016/04/turquie-erdogan-enfants-nouvelobs-sdaniel-4.jpg" alt="" width="693" height="502" /></p>
<p>Il faut rouler longtemps sur les routes qui traversent les plaines fertiles de l’ancienne Cilicie, décrite dans les romans de Yaşar Kemal, pour trouver, au bout d’un chemin de terre, le campement de Tuzla. Là, une mer de tentes sales surplombe des champs de pastèques, qui alignent leurs mottes de terre recouvertes de nylon blanc. Aujourd’hui, le camp de travailleurs agricoles saisonniers est peuplé d’une majorité de Syriens. Ils ont pris la place des plus pauvres des Turcs, travailleurs kurdes ou anatoliens, chassés par cette nouvelle classe de prolétaires de guerre. Ce sont eux désormais qui se déplacent au gré des récoltes, betteraves et pommes de terre en Anatolie, tomates à Izmir, oranges et pastèques à Adana. Des fruits et légumes qui seront ensuite exportés dans toute l’Europe. « Ces Syriens, ils sont privilégiés ! » peste Hasim, l’intermédiaire turc qui règne sur cette main-d’œuvre sans exigence autre que de fuir les combats. Le Turc distribue le travail, prend sa commission, fait sa loi. Mieux vaut être dans ses petits papiers… En acceptant de travailler pour 7 euros la journée (encore moins pour les enfants), contre 20 pour les Kurdes, les Syriens ont cassé les prix, et la poignée de Turcs qui vivent dans le camp les haïssent pour cela. Entre les tentes posées à même la boue, dans les odeurs de putréfaction des égouts à ciel ouvert, les plus jeunes enfants, couverts de vermine, s’amusent à rouler dans des tonneaux vides ou à se battre. Les autres, un peu plus âgés ou adolescents, sont déjà dans les champs. Le camion est passé les prendre à 6 heures, les garçons devant, les ﬁlles dans la remorque, pour une longue journée de labeur. Pendant ce temps, les parents offrent le thé à Hasim dans l’espoir de monnayer une place pour un des leurs dans le camion du l endemain. Dans le camp, tout le monde est malade, les épidémies sont chroniques, et il n’y a pas de médicaments. Nijah Maraghe, une jeune ﬁlle gracile de 14 ans aux yeux brillants de ﬁèvre, n’a pas pu aller travailler aujourd’hui… Elle est arrivée ici il y a un an avec son oncle pour fuir les combats qui faisaient rage dans la région de Deir ez-Zor entre les troupes kurdes et celles de l’Etat islamique. A Tal Abyad, ils ont franchi la frontière encore ouverte. Tous les mois, son oncle se rend dans un bureau de change non officiel d’Antakya d’où il peut envoyer par mandat de l’argent aux parents de Nijah, qui vont le récupérer à Raqqa, pourtant sous contrôle de l’Etat islamique… Souvent, quand elle peut se dérober à la promiscuité oppressante du camp, la jeune ﬁlle regarde sur le portable familial les photos de ses parents, de ses frères et sœurs et elle pleure. Dans son village de Bab Ashab, près de Deir ez-Zor, elle était une enfant comme les autres qui aimait l’école, « plus pour mes amies que pour les études », reconnaît-elle. Ses parents avaient de la terre et faisaient travailler les autres. Et puis les groupes de rebelles se sont succédé à la tête du village : Al-Nosra, Jaysh a-Islam et enﬁn Daech, « qui a tout détruit ». Un jour qu’elle était partie au marché avec ses parents, Nijah a vu une tête décapitée au faîte d’un poteau électrique. « J’avais tellement peur de mourir, moi aussi… » En Syrie, elle ne se souvient pas d’avoir eu des rêves, même modestes : « J’étais si petite quand les choses ont commencé à devenir très graves… » Ce soir, elle espère seulement aller mieux. Pouvoir le lendemain passer douze heures le corps plié en deux sur les pousses de pastèque et acheter ce sac de pommes de terre qui nourrira sa famille pendant une semaine entière.<br />
Sara Daniel</p>
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			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[Jacques Beres, french doctor]]></title>
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		<updated>2013-02-13T11:11:03Z</updated>
		<published>2013-02-13T10:32:12Z</published>
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S&#8217;il n&#8217;en reste qu&#8217;un, ce sera ce  chirurgien de 71 ans. Par deux fois il s&#8217;est rendu clandestinement en Syrie. Il  témoigne de la violence du régime contre]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2013/02/jacques-beres-french-doctor"><![CDATA[<table border="0" cellspacing="0" cellpadding="0" width="100%">
<tbody>
<tr>
<td colspan="2" height="5">
<table border="0" cellspacing="0" cellpadding="0" width="100%">
<tbody>
<tr>
<td><span style="font-family: Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;"><strong></p>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">S&#8217;il n&#8217;en reste qu&#8217;un, ce sera ce  chirurgien de 71 ans. Par deux fois il s&#8217;est rendu clandestinement en Syrie. Il  témoigne de la violence du régime contre les  soignants.</span></div>
<p></strong></span></td>
</tr>
<tr>
<td>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">Il  a l&#8217;air impatienté de ceux qui reviennent de l&#8217;enfer. Pâtre revêche à la  crinière et à la barbe blanches, qui s&#8217;agace de devoir mettre les formes, parler  du temps qu&#8217;il fait ou de ces élections qui mobilisent les Français. Jacques  Bérès, 71 ans, est le seul médecin occidental à s&#8217;être rendu clandestinement en  Syrie, dans la ville de Homs puis dans la région d&#8217;Idlib au cours d&#8217;un deuxième  voyage dont il a failli ne pas revenir. Dans ce café qui longe le Luxembourg,  sur lequel s&#8217;abat une averse digne d&#8217;une mousson du Vietnam, le pays où il a  fait son baptême de chirurgien de guerre pendant l&#8217;offensive du Têt en février  1968, il évoque, encore plein de la fatigue de son voyage, ces visions qui le  hantent. Comme le visage de ce gosse de 10 ans, gavroche blond coiffé d&#8217;une  casquette. « <em>Il avait été presque coupé en deux par un obus, ses viscères  sortaient de son ventre. Je n&#8217;arrive pas à l&#8217;oublier.</em> »</span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">En  février dernier, Jacques Bérès a traversé la frontière libano-syrienne à moto  puis à cheval. Arrivé dans la banlieue de Homs, la capitale de la résistance,  pilonnée par les forces de Bachar al-Assad, il a dû, courbé en deux, emprunter  une canalisation d&#8217;égout de deux kilomètres qui serpentait sous terre. Puis, à  mi-chemin du tunnel, il a réussi à charger sur une motocyclette son matériel  médical et ce « dermatome », une machine à greffer la peau dont il a fait cadeau  aux médecins de la ville martyre. A Homs, pendant quinze jours, il a opéré 89  patients dont 9 sont morts sur le billard. Les autres ont succombé avant même  d&#8217;avoir été opérés, de trop attendre. « <em>On ne savait plus où donner de la  tête, il y avait des brancards partout. Et puis j&#8217;ai dû partir, épuisé par ces  nuits sans sommeil</em> », dit-il, agacé par ce corps qui ne voulait plus rien  entendre.</span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">Bérès interrompt son récit, sa  femme vient de le rejoindre. Il veut la protéger, rendre l&#8217;atmosphère moins  lourde, c&#8217;est pourtant elle qui toujours l&#8217;encourage à partir. Danièle, à la  chevelure blanche assortie à celle de son mari et qui le regarde avec une  tendresse mêlée d&#8217;admiration. <em>«On n&#8217;a qu&#8217;une vie, alors je veux qu&#8217;il la vive  comme il l&#8217;entend. Et puis ce n&#8217;est pas une tête brûlée, il fait  particulièrement attention</em> », répète-t-elle comme un viatique contre  l&#8217;angoisse qui monte lorsque les chaînes d&#8217;info relaient le bruit des mortiers  et le décompte des morts. Mais la belle du docteur, qui consacre son temps de  retraitée à l&#8217;association de lutte contre le sida Aides, est-elle dupe? Sans  doute pas. Depuis son retour, son homme est là sans l&#8217;être tout à fait. Il court  les plateaux et les forums pour dire ce qu&#8217;il a vu. « <em>Ce n&#8217;est pas le tout de  jouer aux cow-boys, de faire monter l&#8217;adrénaline. Après, il faut témoigner:  c&#8217;est la base de notre médecine humanitaire telle qu&#8217;on l&#8217;a définie avec  Kouchner.</em> »</span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">Il  se méfie des indignations grandiloquentes, n&#8217;est pas toujours d&#8217;accord avec les  prises de position de Bernard-Henri Lévy qui, pourtant, a financé la moitié de  son voyage. <em>« Aucune ONG ne voulait prendre le risque de m&#8217;envoyer en Syrie.  Trop dangereux, trop cher en assurances, mais l&#8217;association de BHL, France Syrie  Démocratie, a fini par accepter de payer la moitié de mon aventure.</em> »  L&#8217;autre moitié, c&#8217;est une association islamique de Seine-Saint-Denis, UAM 93,  qui l&#8217;a prise en charge. Improbable attelage! Jacques Bérès ne préconise rien,  ni intervention étrangère ni nécessité d&#8217;armer l&#8217;opposition. Il ne sait même pas  si les ONG doivent prendre le risque d&#8217;envoyer des médecins en Syrie. Son choix  est celui de raconter. Au cours de son dernier voyage, il y a un mois à peine,  dans le nord du pays, il a vu un médecin et deux pharmaciens se faire tuer: <em>«  En Syrie, aujourd&#8217;hui, c&#8217;est aussi dangereux d&#8217;être pris en train de soigner un  blessé que les armes à la main.</em> » Jamais le chirurgien n&#8217;avait vu une  dictature se déchaîner avec une telle violence contre la profession médicale. «  <em>Toutes les pharmacies que j&#8217;ai pu croiser dans le Nord ont été pillées ou  brûlées. Impossible même de trouver dans la région d&#8217;Idlib un cachet d&#8217;aspirine.  Les maladies chroniques, les cancers que l&#8217;on ne peut soigner se multiplient. En  Syrie, les hôpitaux sont les cibles prioritaires des chars. Ce blocus  thérapeutique est une innovation dans la barbarie.</em> »</span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">Sa  vie est une épopée au service de l&#8217;humanitaire, mais il en façonne le récit à la  manière humble des hommes de terrain. Pendant sa khâgne à Louisle-Grand, Bérès  côtoie Régis Debray et Clément Rosset, qui, à 19 ans, a déjà écrit un ouvrage  remarqué: « la Philosophie tragique <em>».</em> Paul Thorez, le fils de Maurice,  sort de son casier à l&#8217;internat des coussins de soie sauvage sur lesquels son  groupe de copains, potaches surdoués, affectent de dormir pendant les cours de  philo. « <em>Mes camarades étaient extraordinaires, je n&#8217;étais pas à la  hauteur</em> », juge Bérès. Faute de devenir un grand philosophe, il sera  chirurgien: « <em>Ca me convenait bien. Les opérations des os, c&#8217;est de  l&#8217;ébénisterie ; le vasculaire, de la plomberie.</em> » Il évoque avec humour sa  première expérience de chirurgien de guerre au Vietnam, lorsque, âgé de 26 ans,  il rejoint les Viêt-cong éberlués pour se mettre à leur service, et eux qui, en  guise de bienvenue, simulent son exécution&#8230; Même la création de Médecins sans  Frontières en décembre 1971 qui va pourtant bouleverser l&#8217;histoire de  l&#8217;humanitaire, il l&#8217;évoque comme le fruit de l&#8217;impatience de jeunes gens ivres  d&#8217;aventure. <em>« La Croix-Rouge avait beaucoup tardé à nous envoyer dans le  golfe du Bengale après le passage du cyclone de Bhola qui avait fait 500 000  morts, alors on a pris les choses en main.</em> » Du Biafra à la Libye en passant  par le Rwanda, on le retrouve sur toutes les lignes de front. Et puis, en 2006,  de passage à Paris, il propose à Augustin Legrand de soigner les sans-abris qui  occupent les tentes du canal Saint-Martin, à Paris. « <em>Comme j&#8217;étais le plus  vieux, ils m&#8217;ont nommé président des Enfants du Canal.</em> » Dans un mois,  l&#8217;association s&#8217;installera dans ses locaux définitifs, rue Vésale, dans le 5e  arrondissement, l&#8217;« <em>ancienne permanence de Tiberi »</em>! Il est fer de ce  lieu de 800 mètres carrés qui offrira des chambres individuelles aux mal-logés.  Mais il avoue que ce qu&#8217;il aime le plus, c&#8217;est la chirurgie de guerre. <em>«Je  hais la bureaucratie, j&#8217;ai besoin d&#8217;avoir les mains dans le cambouis.</em> » Au  cours de son voyage près d&#8217;Idlib, à la frontière turque, alors qu&#8217;il n&#8217;avait que  dix minutes pour évacuer une localité attaquée par les chars, il s&#8217;est senti  faiblir. <em>« Il faut que j&#8217;arrête avant de devenir un danger pour les autres.  De me faire tuer bêtement. Je ne sais plus sauter des camions en marche. Je vais  arrêter. Un jour&#8230; Pas maintenant.</em> »</span></div>
<table border="1" width="100%">
<tbody>
<tr valign="middle">
<td valign="middle"><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;"><strong>BIO EXPRESS</strong> <strong>1941</strong> Naissance à Paris. <strong>1959</strong> Renvoyé de khâgne au lycée Louis-le-Grand, il  choisit de devenir chirurgien. <strong>20 décembre 1971</strong> Crée Médecins sans  Frontières avec Bernard Kouchner et Max Récamier. <strong>Mars 1980</strong> Rejoint  Médecins du Monde. <strong>2007</strong> Président des Enfants du Canal. <strong>Février-mars  2012</strong> Missions en Syrie. </span></td>
</tr>
</tbody>
</table>
<table border="1" width="100%">
<tbody>
<tr valign="middle">
<td valign="middle"><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;"><strong>MOT A MOT</strong> <em>En Syrie, les  hôpitaux sont les cibles prioritaires des chars. Ce blocus thérapeutique est une  innovation dans la barbarie.</em> Jacques Bérès </span></td>
</tr>
</tbody>
</table>
</td>
</tr>
</tbody>
</table>
</td>
</tr>
<tr>
<td colspan="2" height="5">
<div>
<p><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: xx-small;"><strong>SARA DANIEL </strong></span></p>
</div>
</td>
</tr>
</tbody>
</table>
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			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[La menace salafiste]]></title>
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		<published>2013-02-13T10:26:50Z</published>
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Comment comprendre le salafisme et  sa dérive djihadiste dont Mohamed Merah est l&#8217;acteur terrifiant? Décryptage de  l&#8217;auteur de «Quatre-Vingt-Treize», un essai capital sur l&#8217;islam en  France




Le Nouvel]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2013/02/la-menace-salafiste"><![CDATA[<table border="0" cellspacing="0" cellpadding="0" width="100%">
<tbody>
<tr>
<td colspan="2" height="5">
<table border="0" cellspacing="0" cellpadding="0" width="100%">
<tbody>
<tr>
<td><span style="font-family: Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;"><strong></p>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">Comment comprendre le salafisme et  sa dérive djihadiste dont Mohamed Merah est l&#8217;acteur terrifiant? Décryptage de  l&#8217;auteur de «Quatre-Vingt-Treize», un essai capital sur l&#8217;islam en  France</span></div>
<p></strong></span></td>
</tr>
<tr>
<td>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;"><strong><em>Le Nouvel Observateur Fin  2011, vous écriviez dans votre livre « Quatre-Vingt-Treize » que « le champ du  salafisme français était en pleine ébullition », un salafisme « qui exprime  fondamentalement le refus radical de toute intégration à la société française ».  Et duquel s&#8217;est réclamé Mohamed Merah.</em> </strong></span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;"><strong>Gilles Kepel</strong> L&#8217;un des  phénomènes qui m&#8217;a le plus frappé entre mon enquête pour « les Banlieues de  l&#8217;islam », parue en 1987, et mes deux récents essais, c&#8217;est qu&#8217;il y a vingt-cinq  ans le salafisme en France n&#8217;existait pas. A l&#8217;époque, le mouvement qui m&#8217;avait  le plus intéressé était le <em>tabligh</em> (en arabe, « propagation » de  l&#8217;islam), un mouvement de réislamisation piétiste qui s&#8217;adressait, par  l&#8217;intermédiaire de prédicateurs et de missionnaires itinérants, plutôt à des  travailleurs immigrés peu éduqués et généralement marocains. Aujourd&#8217;hui, le  salafisme est une représentation de l&#8217;islam extrêmement rigoriste basée sur une  sorte de vénération absolue pour les grands ulémas d&#8217;Arabie saoudite. Ce  mouvement ne pourrait pas exister avec cette ampleur sans internet. On n&#8217;imagine  pas un salafiste sans un ordinateur! C&#8217;est sur internet que les disciples vont  demander des fatwas à leur directeur de conscience en Arabie pour savoir par  exemple s&#8217;ils ont le droit de mettre leurs enfants à la crèche, de se marier  avec une non-musulmane, s&#8217;ils doivent immigrer tout de suite ou rester en  France&#8230; Ce salafisme actuel prône une vision complètement décontextualisée de  la religion. Cela aboutit au fait que ceux qui s&#8217;en réclament ne peuvent plus  vivre dans la société française et sont pris dans une logique au sens propre de  désintégration. Récemment, le très bon film de Philippe Faucon qui décrivait ce  type d&#8217;embrigadement religieux n&#8217;avait pas par hasard pour titre « la  Désintégration ». Apparemment, dans le cas de Mohamed Merah, le salafisme a  basculé dans le djihad et la violence absolue alors que, dans la plupart des  cas, il se traduit par une volonté d&#8217;émigration définitive hors de France.  Idéalement vers l&#8217;Arabie saoudite, mais, ironie de l&#8217;histoire, les Saoudiens  refusent de donner des visas aux jeunes salafistes français! Du coup, ces  dernières années, un certain nombre d&#8217;entre eux sont allés se former surtout à  Damaj, au nord du Yémen. Mais aujourd&#8217;hui ils en partent car la région est en  guerre civile et les houthistes chiites les assaillent. Le paradoxe est que ces  salafistes français qui ont fui la France vont quérir la protection du consulat  français pour être rapatriés en France, pays impie et impur, où au moins on ne  va pas les tuer. D&#8217;autres allaient en Egypte, mais la situation y est de plus en  plus difficile. Alors certains aujourd&#8217;hui retournent au bled, en Algérie ou au  Maroc, que leurs parents avaient quitté pour venir en France. Mais, comme il n&#8217;y  a toujours pas de travail au bled, on ne réinstalle que les femmes qui peuvent y  porter le niqab, interdit en France.</span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;"><strong><em>Quelle est la spécificité du  salafisme et du djihadisme en France? Quelle est cette minorité radicale de  salafistes djihadistes alors qu&#8217;on sait que la version quiétiste du salafisme  est majoritaire en France?</em> </strong></span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">Les  salafistes ne sont en France que quelques milliers, mais du fait que l&#8217;Arabie  saoudite, grâce à sa puissance financière et l&#8217;organisation de ses imams, est en  passe d&#8217;imposer sa norme à l&#8217;ensemble du monde musulman sunnite, ils sont, en  dépit de leur petit nombre, en train d&#8217;incarner la pureté islamique. Au point  que les grands ulémas marocains et l&#8217;université Al-Azhar, en Egypte, essaient de  bâtir une digue pour résister à la salafisation. Cet enjeu se joue aussi très  fortement dans l&#8217;islam de France aujourd&#8217;hui.</span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">Le  salafisme passe désormais principalement par internet, même si un certain nombre  de prédicateurs dans les mosquées resocialisent les jeunes dans une logique  salafiste avec des signes très visibles tels que le port de la barbe, la femme  en niqab, la ségrégation des sexes&#8230; Dans un premier temps, jusqu&#8217;aux années  2000, les sites salafistes (qui se comptent aujourd&#8217;hui par dizaines et  s&#8217;excommunient les uns les autres) publiaient des textes dans un français  calamiteux, mal traduit de l&#8217;arabe, mais, ces dernières années, la qualité des  traductions s&#8217;est beaucoup améliorée, notamment sur l&#8217;un des sites qui fait  autorité comme salafis.com. Mais le salafisme, qui se développe dans un monde de  contamination informatique, est lui-même exposé à l&#8217;interactivité de l&#8217;internet  2.0. Auparavant, le salafisme était une autorité religieuse qu&#8217;on consultait.  Mais aujourd&#8217;hui tout le monde commence sur la Toile à s&#8217;autoproclamer imam et à  faire circuler des injonctions contradictoires. La guerre des sites bat son  plein. Ce phénomène du 2.0 est très préoccupant car on poste sur les sites  toutes sortes de choses. Quelqu&#8217;un comme Mohamed Merah avait l&#8217;intention d&#8217;y  mettre ses vidéos monstrueuses d&#8217;assassinats. On est vraiment passé dans une  autre logique du salafisme djihadiste.</span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;"><strong><em>Comment passe-t-on de  salafiste quiétiste à salafiste djihadiste?</em> </strong></span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">Le  salafisme quiétiste, majoritaire en France, n&#8217;est pas violent et vit dans la  dévotion de l&#8217;ordre saoudien, qui n&#8217;est pas avare de ressources. Les salafistes  quiétistes vivent dans une autoexclusion sociale, un peu à la manière de  certaines sectes du judaïsme comme les satmars à New York ou des sectes  protestantes comme les amish. Pour comprendre comment certains basculent dans le  djihadisme, il faut revenir aux années 1980 en Afghanistan, où s&#8217;est inventée  cette espèce d&#8217;hybridation islamiste entre des Frères musulmans radicalisés,  dont Ayman al-Zawahiri était le symbole, et des salafistes tel Ben Laden. Ce  bouillon de culture afghan a produit Al-Qaida. Aujourd&#8217;hui cette organisation a  été détruite dans sa logique pyramidale depuis 2005 et l&#8217;échec du djihad en  Irak, dont Ben Laden espérait au départ qu&#8217;il serait son Afghanistan bis, en  combattant cette fois-ci les Américains au lieu des Soviétiques. L&#8217;échec irakien  a été patent car les chiites et l&#8217;Iran ont profité de la situation pour  contrôler le pouvoir. Une révolution idéologique dans le salafisme djihadiste  s&#8217;est alors produite avec l&#8217;apparition, sur le web là encore, du Syrien Abou  Moussab al-Souri (que Bachar al-Assad vient de libérer pour introduire davantage  de confusion dans l&#8217;opposition syrienne). Al-Souri s&#8217;était rendu célèbre dès les  années 1990 quand, basé à Londres, il était le coéditeur d&#8217;« El Ansar », le  journal du GIA algérien. Puis il est parti en Afghanistan et s&#8217;est opposé à la  stratégie d&#8217;Al-Qaida en disant qu&#8217;il était suicidaire de vouloir s&#8217;opposer comme  un quasi-Etat aux Etats-Unis. Pour lui, c&#8217;était livrer les djihadistes au  massacre. Il a donc proposé une nouvelle stratégie, diffusée sur internet, avec  le texte « Appel à la résistance islamique globale ». Il y développe la théorie  qu&#8217;il appelle « la méthode et non l&#8217;organisation »: il ne faut plus fonctionner  de manière pyramidale, mais former des individus formatés intellectuellement et  entraînés au maniement des armes, puis les renvoyer dans leur pays et développer  à travers eux, sans organisation structurée que les services de renseignement  seraient capables d&#8217;identifier et de traquer, une sorte de terrorisme de  proximité. La cible est d&#8217;abord les « traîtres » dans les rangs des musulmans,  puis les ennemis, en premier lieu les juifs. Car cibler Israël est ce qui  rapporte le plus de popularité, y compris chez les laïques. Pour lui, il faut  développer la guerre d&#8217;escarmouche où l&#8217;on multiplie les actes de violence sans  pitié. En visant les hérétiques, on contraint les musulmans à accepter la norme  djihadiste ; en ciblant les juifs et les « croisés » chrétiens, on suscite des  adhésions. D&#8217;un côté, terroriser les musulmans et de l&#8217;autre, tuer, y compris  des enfants, délibérément, en prétendant venger « oeil pour oeil, dent pour dent  » les enfants de Gaza victimes des Israéliens.</span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;"><strong><em>Peut-on dire que Merah a agi  selon cette logique?</em> </strong></span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">Merah a-t-il lu l&#8217;« Appel à la  résistance » d&#8217;Al-Souri, on n&#8217;en sait rien, mais ses meurtres s&#8217;inscrivent très  directement dans cette logique. Même si les militaires qu&#8217;il a tués n&#8217;étaient  pas tous musulmans, leurs noms ont pu le faire croire. Par ailleurs, il a filmé  ses meurtres pour diffuser un message terrible sur internet. Il y regardait des  décapitations et des exécutions, qui relèvent de cette obscénité du web, où l&#8217;on  regarde énormément de la violence et du porno. De 1996 à 2012, la France a été à  l&#8217;abri du djihadisme de la génération précédente puisque le dernier terroriste a  été Khaled Kelkal, qui présente d&#8217;ailleurs des similarités avec Merah. Tous deux  sont des Franco-Algériens. Seize ans après, Merah fait signe à Kelkal. Autre  fait troublant, Merah a tué le 19 mars, jour du 50e anniversaire des accords  d&#8217;Evian. Les djihadistes adorent les commémorations, les symboles, les actions  répétitives et simultanées, qui sont pour eux un signe de puissance  mobilisatrice. On a connu souvent des séries de deux attentats simultanés: les  deux tours du World Trade Center, les attentats de Londres et de Madrid&#8230; et  les meurtres de Montauban et de Toulouse. Merah était imprégné inconsciemment de  cette exemplarité.</span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;"><strong><em>Il paraîtrait que Mohamed  Merah se serait islamisé en prison. Est-ce le principal terrain de recrutement  des salafistes en France?</em> </strong></span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">Là  encore, c&#8217;est un signe de ressemblance entre Merah et Kelkal. C&#8217;est en prison  que Kelkal a été réislamisé par un recruteur. C&#8217;est dans ces moments de  faiblesse qu&#8217;un prosélyte musulman vous dit que si vous êtes en prison c&#8217;est de  la faute de la société. Que pour vous en sortir, il faut remettre en cause les  valeurs que la France impie vous a inculquées. Qu&#8217;on ne peut retrouver les  valeurs de la religion que dans une logique radicale et salafiste et mettre la  révolte qui s&#8217;est exprimée dans la délinquance au service du  djihad.</span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;"><strong><em>Entre « les Banlieues de  l&#8217;islam » et « Banlieue de la République », que vous avez publié cette année, il  s&#8217;est écoulé vingt-cinq ans. Comment l&#8217;islam s&#8217;est-il développé dans les  banlieues avec la construction de mosquées, la pratique du ramadan, l&#8217;expansion  de la consommation halal?</em> </strong></span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">En  vingt-cinq ans, l&#8217;islam en France est devenu islam de France. L&#8217;année du  basculement, c&#8217;est 1989 avec l&#8217;affaire du voile qui a été un détonateur. L&#8217;islam  a connu trois âges en France. Le premier est celui « des darons » (terme utilisé  par les jeunes en banlieues pour parler des « pères »), les pères qui arrivent  après la guerre pour reconstruire la France. Ils pratiquent un islam populaire  et maraboutique et sont prêts à des accommodements religieux, d&#8217;autant qu&#8217;ils  croient que la France n&#8217;est qu&#8217;un pays de passage. Le deuxième âge est l&#8217;islam «  des Frères » ou « des blédards ». Les autorités françaises, de Joxe à Sarkozy,  ont essayé de mettre en place une structure consistoriale de l&#8217;islam de France  qui échapperait aux autorités des pays d&#8217;origine. Mais le personnel disponible  qui allait gérer le culte musulman en France est venu du bled. Ce sont des  jeunes Frères musulmans, tunisiens puis marocains, dont la langue est plutôt  l&#8217;arabe. L&#8217;univers des darons, c&#8217;était l&#8217;usine. Pour cette deuxième génération,  le monde privilégié d&#8217;intervention n&#8217;était pas le monde du travail mais l&#8217;école.  L&#8217;objectif étant de réislamiser les enfants des darons et d&#8217;éviter que l&#8217;école  française en fasse des petits Français laïques. Donc, en 1989, l&#8217;affaire du  voile est un marqueur qui signifie que des Français musulmans sont en droit, en  tant que Français, de réclamer l&#8217;application de la charia pour ce qui les  concerne. Le troisième âge, c&#8217;est l&#8217;islam « des jeunes », celui du quartier, de  la participation politique et du halal.</span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;"><strong><em>Pourquoi, selon vous, le  halal constitue-t-il un fort marqueur identitaire?</em> </strong></span></div>
<div><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;">Le  halal au départ est une question purement sociale. En banlieue pauvre, la  boucherie à la découpe a perdu pied devant les supermarchés. Les boucheries  traditionnelles ont alors été bradées et remplacées par des boucheries halal  pour répondre à la demande d&#8217;un marché communautaire. La viande y est moins  chère car souvent de second choix, et les plus pauvres, non musulmans aussi, s&#8217;y  approvisionnent. Ainsi, par exemple à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, il n&#8217;y a  plus que des boucheries halal, hors supermarchés. C&#8217;est par ailleurs en France  un marché d&#8217;à peu près 5 milliards d&#8217;euros par an qui suscite des appétits. Ce  sont les mosquées de Paris, d&#8217;Evry et de Lyon qui donnent le label halal, et les  islamistes de troisième génération se battent pour un code alimentaire plus  strict, copié sur la kashrout des juifs. Il n&#8217;est pas dû au hasard que le  fournisseur de viande halal le plus ultra soit juif &#8211; il est du reste  régulièrement sommé de se justifier de ne pas financer l&#8217;Etat d&#8217;Israël avec  l&#8217;argent des consommateurs musulmans sur les sites web de « Vigilance halal »!  On est dans cette espèce de « rivalité mimétique » avec le judaïsme, une espèce  de cashérisation du halal. Le contrôle du halal est une manière de contrôler  politiquement la communauté musulmane, d&#8217;où des confits entre salafistes et  Frères musulmans. Autre paradoxe: les opposants les plus résolus à la conception  ultrarigoriste d&#8217;un halal sur le modèle casher sont les salafistes, qui  soupçonnent les Frères de vouloir accumuler un trésor de guerre. On a donc sur  le halal une situation très confuse. Depuis les logiques de rupture face à  l&#8217;intégration laïque jusqu&#8217;aux confits internes pour l&#8217;hégémonie politique sur  l&#8217;islam de France.</span></div>
<table border="1" width="100%">
<tbody>
<tr valign="middle">
<td valign="middle"><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: x-small;"><strong>GILLES KEPEL, </strong>professeur à  Sciences-Po, membre de l&#8217;Institut universitaire de France, est l&#8217;auteur de  nombreux ouvrages sur l&#8217;islam contemporain: du « Prophète et Pharaon » (1984,  nouvelle version en Folio) et des « Banlieues de l&#8217;islam » (1987) à l&#8217;enquête «  Banlieue de la République » (Gallimard) paru cette année. Il vient de publier  chez Gallimard « Quatre-Vingt-Treize », un livre fondamental pour comprendre  l&#8217;islam en France. </span></td>
</tr>
</tbody>
</table>
</td>
</tr>
</tbody>
</table>
</td>
</tr>
<tr>
<td colspan="2" height="5">
<div>
<p><span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: xx-small;"><strong>GILLES ANQUETIL </strong></span>,  <span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: xx-small;"><strong>FRANCOIS ARMANET </strong></span>, <span style="font-family: Verdana,Arial,Helvetica,sans-serif; font-size: xx-small;"><strong>SARA  DANIEL </strong></span></p>
</div>
</td>
</tr>
</tbody>
</table>
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		<author>
			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[L&#8217;insurgé]]></title>
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		<updated>2011-05-02T15:00:44Z</updated>
		<published>2010-12-16T14:57:32Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[Archange de la liberté d&#8217;informer ou génie paranoïaque? Julian Assange, fondateur du site WikiLeaks, essaime sur la Toile des centaines de milliers de documents secrets. Chantre de la transparence, il]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2010/12/linsurge"><![CDATA[<p><strong>Archange de la liberté d&#8217;informer ou génie paranoïaque? Julian Assange, fondateur du site WikiLeaks, essaime sur la Toile des centaines de milliers de documents secrets. Chantre de la transparence, il s&#8217;élève contre la « conspiration » des gouvernants. Qui le lui rendent bien</strong></p>
<p>Des pas qui crissent sur le gravier. Des silhouettes qui s&#8217;approchent furtivement dans la pénombre, des portes défoncées, et lui plaqué au sol par des hommes des forces spéciales. Aussi loin qu&#8217;il se souvienne, bien avant même d&#8217;avoir décroché le titre d&#8217;homme le plus détesté des autorités américaines, Julian Assange, 39 ans, a toujours eu une peur panique d&#8217;être arrêté. Cette peur, il l&#8217;a décrite dans un livre sur le monde des hackers, intitulé « Underground », auquel il a collaboré quand il avait 25 ans. Est-ce pour fuir ses cauchemars que le fondateur de WikiLeaks a décidé de quitter sa cachette et de se rendre de lui-même à la police de Londres? Aujourd&#8217;hui, seul l&#8217;Equateur accepterait de lui fournir un asile et un passeport, tandis que les Etats-Unis et leurs alliés, de la Suède qui a réclamé son extradition à l&#8217;Australie qui essaie de le déchoir de sa nationalité, tiennent les mailles du filet qui se resserre&#8230;<br />
Tandis que s&#8217;intensifie la contre-attaque des gouvernements contre WikiLeaks dans l&#8217;espoir de stopper la diffusion de centaines de milliers de télégrammes confidentiels émanant des ambassades; tandis que Hillary Clinton est contrainte de se répandre en excuses dans le monde entier après l&#8217;onde de choc de ce « 11-Septembre diplomatique », selon le mot d&#8217;un diplomate, Julian Assange est aux prises avec la justice de Stockholm pour une curieuse affaire de « viol » (voir encadré p. 98). Coup monté par ses ennemis qui comptent parmi les Etats les plus puissants de la planète ou accusation fondée? Il est sommé de rendre des comptes.</p>
<p>Chantre de la liberté d&#8217;informer, ayatollah de la transparence, prince des hackers, Julian Assange cultive sur sa personne le mystère. Il n&#8217;a jusqu&#8217;ici répondu aux questions de ceux qui l&#8217;ont approché que par des phrases sibyllines et des oracles prononcés d&#8217;une voix de baryton. Il se retourne à chaque instant pour voir qui le suit, ment pour se protéger, vit dans un monde paranoïaque où les rideaux sont toujours tirés et la lumière tamisée. Teint spectral, chevelure à la Andy Warhol blanchie brutalement alors qu&#8217;il essayait vainement d&#8217;obtenir la garde de son fils Daniel, le fondateur de WikiLeaks vient d&#8217;une petite ville du nord de l&#8217;Australie, Townsville, où il est né en 1971. Il a toujours refusé de préciser le mois de sa naissance, même à Raffi Khatchadourian, journaliste au « New Yorker », qui est le seul à avoir pu passer plusieurs semaines en sa compagnie. Claire, sa mère, une originale en révolte contre la société, ne tient pas en place, surtout après son mariage avec un musicien adepte d&#8217;une secte, dont elle finit par avoir peur. «Désormais nous devons disparaître», annonce-t-elle à son fils le jour de ses 11 ans. Il racontera avoir déménagé près de 37 fois avant d&#8217;avoir atteint l&#8217;âge de 14 ans&#8230; Pour que l&#8217;institution scolaire n&#8217;ait pas raison de sa liberté de penser, Claire n&#8217;envoie pas son fils à l&#8217;école. Il passe ses journées, seul, dans la nature ou à la bibliothèque municipale. Il décrira dans « Underground » son mépris pour l&#8217;école, qui « ne nourrissait pas » son « esprit». De ses curiosités d&#8217;autodidacte il a gardé une passion pour les mots savants. Il s&#8217;identifie encore aujourd&#8217;hui avec les héros fictifs ou réels qui ont peuplé son enfance, de Tom Sawyer à Soljenitsyne, avec le romantisme violent de ceux qui vivent à travers les livres.</p>
<p>A 16 ans, sa mère lui offre son premier ordinateur, et ce génie en informatique qui se fait appeler Mendax &#8211; d&#8217;après l&#8217;expression «splendide mendax» («menteur glorieux ») dans une des « Odes » d&#8217;Horace commence à pirater les systèmes des grandes entreprises, comme Nortel, les télécoms canadiennes ou ceux du ministère américain de la Défense. Avec des copains, il fonde le groupe des «subversifs internationaux». Quatre ans plus tard, il finit par être identifié et fait l&#8217;objet de 31 chefs d&#8217;accusation. Mais, faute de preuves, il sera relaxé. A cette époque, Julian Assange fait une dépression, passe la nuit sur les bancs publics dans les parcs et se met à haïr l&#8217;Etat et l&#8217;administration qui veut aussi le priver de Daniel, dont il n&#8217;obtiendra la garde partagée que des années plus tard&#8230;</p>
<p>Son ressentiment se nourrit de ses lectures. Par trois fois, le « Premier Cercle » de Soljenitsyne (« Quelle étrange similitude avec mes propres aventures!» écrira-t-il). Joseph K du « Procès » de Kafka, Winston Smith du « 1984 » d&#8217;Orwell le marquent aussi. Tous ces héros qui s&#8217;insurgent contre les systèmes totalitaires ou sont broyés par l&#8217;administration. Comme beaucoup de libertaires du Net, il perçoit l&#8217;Etat comme une machine qui corrompt la créativité et la vérité, un système de propagande. Assange traverse le Vietnam à moto, fait différents petits boulots puis décide de reprendre des études de maths et de physique à l&#8217;université de Melbourne. Mais la science n&#8217;aura pas raison de son rejet du système. Il confiera à un journaliste australien avoir été choqué d&#8217;apprendre que bon nombre de ses camarades de la faculté travaillaient déjà pour le Pentagone. Il enrage de voir que l&#8217;Australie n&#8217;est qu&#8217;une colonie des Etats-Unis. Il rédige alors un manifeste au titre évocateur: «La conspiration comme forme de gouvernement » dont les agents « oeuvrent au détriment de la population ». Contre eux, il rêve d&#8217;un réseau alimenté par tous les hommes de bonne volonté qui rétablirait enfin la transparence et la vérité.</p>
<p>La vérité contre les mensonges d&#8217;Etat: l&#8217;idée de WikiLeaks était née. «J&#8217;avais alors peint métaphoriquement tous les coins de ma chambre en noir. La création de WikiLeaks était la dernière des options qui me restaient », expliquera-t-il. Le hacker, qui essaie de se nourrir une fois tous les deux jours pour ne pas perdre de temps, s&#8217;enferme alors dans une maison près du campus de Melbourne, écrit des équations et dessine des diagrammes sur les murs. Il est rejoint par une petite équipe, toujours bénévole, qui l&#8217;aide à mettre au point des serveurs sécurisés afin de protéger les fuites que lui enverront les whistleblowers, les « siffleurs», comme on appelle aux Etats-Unis « ceux qui veulent porter à la connaissance de tous les comportements non éthiques de leurs gouvernements ou des grandes entreprises ».</p>
<p>En décembre 2006, WikiLeaks poste son premier document, signé par un chef rebelle somalien dont l&#8217;authenticité est questionnée. Et puis, en mars 2008, c&#8217;est le « projet B». Assange et son équipe débarquent à Reykjavik, en pleine éruption du volcan Eyjafjallajökull, pour mettre en place le décryptage d&#8217;une vidéo qui montre une attaque en juillet 2007 par deux hélicoptères Apache dans le district de New Baghdad, qui fera dix victimes dont deux employés de l&#8217;agence de presse Reuters. Les images, baptisées « meurtre collatéral », sont diffusées dans le monde entier. WikiLeaks devient la bête noire du Pentagone.</p>
<h2 id="titre-2">Le nouvel Albert Londres du Net</h2>
<p>Depuis, le site a mis en ligne les mails personnels de Sarah Palin, ex-gouverneur de l&#8217;Alaska, des mémos internes de l&#8217;Eglise de Scientologie, des documents classés secret-défense sur l&#8217;Afghanistan et l&#8217;Irak, puis les fameux télégrammes diplomatiques. Après des critiques essuyées pour avoir mis en danger des informateurs afghans dont il avait publié le nom, Julian Assange s&#8217;est associé à des journaux, et en particulier au quotidien britannique « Guardian », pour éditer et vérifier les informations qu&#8217;on lui transmettait. Pourtant, le fondateur de WikiLeaks ne porte pas la presse dans son coeur. Elle est, selon lui, une autre de ces institutions aux ordres de la « machine », et il tient les journalistes pour des lâches. « C&#8217;est une honte internationale que si peu de journalistes occidentaux aient été tués sur le champ de bataille », dit-il au «Guardian»&#8230; tout en annonçant la naissance, grâce à lui, d&#8217;un journalisme de type nouveau, le journalisme «scientifique », où tout le monde viendrait corroborer ou discuter les révélations mises en ligne par le nouvel Albert Londres du Net.</p>
<p>Une partie de l&#8217;équipe de WikiLeaks a pris ses distances avec l&#8217;aventure. Comme Daniel Domscheit-Berg, l&#8217;ex-numéro deux, renvoyé de l&#8217;organisation par Assange parce qu&#8217;il osait questionner les choix du gourou. D&#8217;anciens membres viennent d&#8217;annoncer la création d&#8217;un site concurrent: OpenLeaks, qui sera, lui, « transparent et démocratique ». Quant à Domscheit-Berg, il va bientôt publier un livre, « Inside WikiLeaks », qui promet de dire &#8211; enfin &#8211; toute la vérité sur Julian Assange.</p>
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		<title type="html"><![CDATA[Le monde vu d’ailleurs…]]></title>
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		<updated>2011-04-04T20:09:19Z</updated>
		<published>2008-01-01T00:00:00Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[Les atlas géopolitiques ou historiques reflètent d&#8217;habitude la vision du monde très occidentalo-centrée de ceux qui les écrivent. Pas celui-là. Car Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, auteur du]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2008/01/le-monde-vu-dailleurs"><![CDATA[<p>Les atlas géopolitiques ou historiques reflètent d&#8217;habitude la vision du monde très occidentalo-centrée de ceux qui les écrivent. Pas celui-là. Car Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, auteur du «Rapport pour le président de la République sur la France et la mondialisation», et Pascal Boniface, directeur de l&#8217;Institut de Relations internationales et stratégiques, ne se sont pas contentés de recenser les grilles de lecture qui décryptent les rapports de force de notre monde. Les théories comme celle du choc des civilisations de Samuel Huntington ou celle d&#8217;un monde unipolaire dont les Etats-Unis seraient le centre sont illustrées ici par des textes courts et des cartes simples, mais la grande nouveauté de cet atlas est de présenter la planète vue d&#8217;ailleurs. Comment un Chinois, un Iranien, un Israélien ou un islamiste voient-ils le monde et leur propre place dans l&#8217;équation stratégique de l&#8217;époque ? Même si nos deux auteurs se sont gardés d&#8217;apporter une conclusion fermée à la présentation de ces visions antagonistes, elles désignent clairement les affrontements géopolitiques, énergétiques, écologiques et religieux de demain.</p>
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		<author>
			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[Pourquoi les Basques ont dit non à Madrid]]></title>
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		<updated>2011-04-04T20:07:32Z</updated>
		<published>2001-01-01T00:00:00Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[Le pari perdu de José Maria Aznar	
Malgré le terrorisme, le Parti nationaliste a remporté les élections. Et beaucoup de socialistes se demandent si leur alliance avec la droite n?est pas]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2001/01/pourquoi-les-basques-ont-dit-non-a-madrid"><![CDATA[<p>Le pari perdu de José Maria Aznar	</p>
<p>Malgré le terrorisme, le Parti nationaliste a remporté les élections. Et beaucoup de socialistes se demandent si leur alliance avec la droite n?est pas une erreur historique</p>
<p>«Ils voulaient nous envoyer les chars. Déclarer l?état de siège et nous mettre sous tutelle. Mais nous avons finalement décidé de nous passer de Madrid!» Edurne, emmaillotée dans le drapeau basque comme dans sa dignité retrouvée, est venue fêter la victoire du Parti nationaliste dans le petit temple néoclassique de l?hôtel Carlton de Bilbao. Pour la première fois depuis la rupture de la trêve décidée par l?ETA, la jeune femme ose crier avec la foule des slogans pour l?indépendance du Pays basque. Elle n?a plus peur qu?on la prenne pour une terroriste: «Regardez les chiffres! Nous avons fait ravaler aux &laquo;&nbsp;espagnolistes&nbsp;&raquo; leurs leçons de démocratie?» Au Carlton, les jeunes avaient sorti leurs tee-shirts irrédentistes. Et derrière une colonne dorique, un policier de la Ertzainza, la police basque, venu savourer la victoire, donnait une petite leçon de psychologie indépendantiste: «C?est un peu comme un jeune qui veut quitter la maison. Si ses parents le laissent partir, il gardera de bons rapports avec eux. Autrement, ce sera la rupture?» Lorsque Edurne croise ses amis, elle tombe dans leurs bras en criant «33 !». C?est le nombre de sièges obtenu par le Parti nationaliste. Et puis, plus bas, mais avec le même enthousiasme, «7 !». 7 comme le nombre de sièges obtenus par Euskal Herritarrok, vitrine légale de l?ETA. 7 comme la déconfiture du parti des terroristes, qui a perdu la moitié de ses sièges et plus de 85 000 voix. 33 et 7. Grâce à ces chiffres, Edurne a retrouvé sa fierté de patriote basque.</p>
<p>Sur le perron du petit temple, un journaliste de «Cambio 16», Gorka Landaburu, fait les cent pas, fébrile. Il n?a toujours pas digéré les résultats. Comme la grande majorité des observateurs politiques, il s?attendait à une percée décisive des partis qui avaient passé un pacte contre le terrorisme: le Parti populaire de José Maria Aznar et le Parti socialiste. «Le Pays basque s?est exprimé avec clarté, dit-il. On peut être démocrate et nationaliste. L?erreur de Madrid? Avoir mis tout le monde dans le même sac: le Parti nationaliste basque et l?ETA, les terroristes et les nationalistes. Les électeurs basques viennent de refuser cette confusion.»</p>
<p>Ah, l?arrogance de Madrid! Même les plus «constitutionnalistes» des Basques ont été choqués par le manque de délicatesse des hommes d?Aznar. «Je ne suis pas nationaliste, dit d?emblée Iñaki, mais ils ont cherché à criminaliser la moitié de la population basque. Lorsqu?on parle notre langue, on est déjà coupables à leurs yeux.» Cela fait longtemps que les Basques mettent en cause les méthodes musclées du juge Baltasar Garzon, qui interpelle à tour de bras les nationalistes soupçonnés d?apporter leur soutien à l?ETA, et les relâche faute de preuves. Les Basques ont aussi dénoncé l?interdiction, à la veille des élections, de l?organisation de la jeunesse d?Euskal Herritarrok: Haika. Une interdiction perçue comme une man?uvre électorale par l?ensemble de la population.</p>
<p>Les nationalistes ont la jubilation électorale revancharde: «Dehors, Don Tranquilo, tu peux remballer tes affaires!» Jaime Major Oreja, ancien ministre de l?Intérieur, surnommé «Don Tranquilo», est le grand perdant de ces élections. Parachuté de Madrid comme un général dans un territoire occupé pour sauver le Pays basque des griffes des terroristes, l?homme d?Aznar a échoué. Et pourtant beaucoup pensaient que ce Basque de San Sebastian serait le premier chef du gouvernement autonome non nationaliste depuis la mort de Franco.</p>
<p>Les socialistes, eux, ont fait les frais de l?accord contre nature passé avec la droite espagnole. Au début de la campagne électorale, Felipe Gonzalez a exhorté ses amis du Pays basque à renouer des liens avec les nationalistes modérés, leurs alliés traditionnels. Aujourd?hui, beaucoup d?entre eux regrettent de ne pas l?avoir écouté. Teo Uriarte, conseiller du candidat socialiste à la présidence basque, explique pourquoi cette alliance-là était impossible: «Notre vocation est d?être un pont entre le nationalisme modéré et la droite constitutionnelle, c?est vrai. Mais nous avons vu trop de nos hommes politiques assassinés. Et l?indifférence du PNV a été totale. Eux, ils ne sont jamais menacés, accuse Uriarte. Comment l?expliquez-vous?» Uriarte n?a toujours pas pardonné aux nationalistes démocrates l?accord qu?ils ont passé avec la vitrine politique de l?organisation terroriste. Ex-membre de l?ETA, Uriarte a été condamné à mort à Burgos pour avoir commandité l?assassinat de Meliton Manzanas, symbole de la répression franquiste. Trente ans plus tard, c?est l?ETA qui veut sa mort. Il y a quelques jours, il avait rendez-vous dans un café de Bilbao avec un journaliste du «País» et un autre conseiller socialiste. La table voisine était occupée par leurs six gardes du corps «Ici, pour nous, c?est Beyrouth », explique Uriarte. Résigné, il ajoute: «Le droit de vivre libre? Ce sera pour une prochaine fois?»</p>
<p>Rassemblés dans un autre café de Bilbao, des étudiants, membres de l?organisation pacifiste Gesto por la Paz, discutent politique: ils pensent, eux, que le résultat des élections n?aura aucune incidence sur le nombre des attentats. «Même si le PNV réussit à organiser un référendum pour l?indépendance, la question de la réunification de la partie française du Pays basque restera en suspens?», affirme Rafael, étudiant en médecine. Chacun voudrait partir ailleurs, en Europe. Certains vivent déjà à Madrid, «pour échapper à la pesanteur de la vie à Bilbao». Et à la menace de l?ETA, qui, élections ou pas, continue à planer sur leur destin.</p>
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		<author>
			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[La «reine de la mort»]]></title>
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		<updated>2011-04-04T20:08:32Z</updated>
		<published>2001-01-01T00:00:00Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[C?est une femme de 40 ans au teint mat et aux boucles brunes qui lui donnent un air de terroriste sud-américaine. La dernière fois que la police a aperçu Maria]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2001/01/la%c2%abreine-de-la-mort%c2%bb"><![CDATA[<p>C?est une femme de 40 ans au teint mat et aux boucles brunes qui lui donnent un air de terroriste sud-américaine. La dernière fois que la police a aperçu Maria Soledad Iparraguirre Guenechea, c?était en 1997. A l?époque, Marisol se faisait déjà appeler «Anboto», reine des divinités de la mythologie basque, symbole de la terre, matrice des tempêtes et de la foudre. Mais elle n?était pas encore le chef de l?appareil militaire d?ETA. Depuis qu?elle supervise l?action des 20 commandos qui sévissent en Espagne, détermine les cibles et les attentats, administre l?organisation, «la reine» sème la mort.</p>
<p>Chaque jour des bus flambent, des voitures explosent, les émeutes, les passages à tabac, les actes de vandalisme se multiplient. A Bilbao, tous les matins, les journalistes et les hommes politiques, flanqués de gardes du corps, choisissent un nouvel itinéraire pour brouiller les pistes et semer ceux qui les ont condamnés à mort. A Saint-Sébastien, les profs d?université commencent chaque journée à quatre pattes sous leur voiture, à la recherche d?une possible bombe-ventouse. A Vitoria ou à Pampelune, les entrepreneurs paient des vigiles armés pour accompagner leurs enfants à l?école&#8230; Depuis qu?ETA a rompu la trêve en novembre 1999, on commet aussi des attentats dans les cimetières. Les fanatiques de la «basquitude» ne respectent même plus les morts.</p>
<p>Cette guerre contre l?Etat est aussi une guerre civile au sein des Basques. Chacun est sommé de choisir son camp. Tous les week-ends, les dizaines de milliers de personnes qui manifestent pour la paix croisent ceux qui sont venus, aussi nombreux, soutenir les prisonniers ou les «héros » tombés pour «l?Euskadi». «L?Euskadi», ce rêve de Pays basque dont les frontières n?existent que dans la tête des indépendantistes. Pour séparer les cortèges, «l?Ertzainza», la police basque forme un cordon de sécurité voué aux gémonies, déchirée entre sa fidélité à la patrie basque et son devoir de neutralité. La liste des morts s?allonge. L?heure n?est plus aux compromis: aux prochaines élections qui auront lieu le 13 mai, un seul choix: pour ou contre l?indépendance.</p>
<p>Au Pays basque français, les membres de Haika, le mouvement de jeunes où ETA puise sa relève, scrutent la frontière avec envie et impatience. Ils savent que la contagion menace l?Hexagone. Ils voudraient déjà en être. La plupart n?ont pas pris la peine de se déplacer aux meetings tenus par le parti de la gauche nationaliste Abertzaleen Batasuna pour les municipales françaises: «C?est du temps perdu, on ferait mieux de faire tous des attentats!», explique Firmin, un jeune «natio» de 17 ans qui vit à Bayonne. Le lycéen boutonneux sait que c?est du côté espagnol que va se décider son avenir de poseur de bombes.</p>
<p>«Anboto», la «reine de la mort», est montée sur le trône de la terreur à 38 ans, après la cascade d?arrestations qui a décapité ETA. Elle est née dans une ferme, un jour d?avril 1961, à Escoriaza, un petit village du Guipuzcoa. Ses parents, des agriculteurs, sont des militants indépendantistes de la première heure. Niés dans leur culture par le franquisme et interdits d?_expression, nombreux sont les Basques qui se reconnaissent alors dans une nouvelle organisation marxiste et nationaliste, dont le sigle ETA signifie «Pays basque et liberté». En août 1968, l?organisation commet son premier assassinat, accueilli par les vivats d?une Espagne qui rêve de démocratie. ETA abat un des symboles de la répression franquiste, le chef de la police d?Irún, Meliton Manzanas.</p>
<p>A la mort de Franco, la démocratie s?annonce. Pourtant, les parents d?«Anboto» refusent de déposer les armes. Malgré la nouvelle constitution de 1978 et la naissance de l?Euskadi, région largement autonome, ils continuent la lutte. Pour eux comme pour tous les nationalistes basques, le compte n?y est pas: sans la Navarre et les trois provinces françaises, la communauté autonome n?est qu?un leurre. ETA se lance dans le tout ou rien, multipliant les meurtres, décuplant la violence.</p>
<p>A cette époque, «Anboto» a 19 ans à peine. La cave de l?exploitation agricole familiale est un «zulo», une cache qui abrite un commando d?ETA après ses attentats. Trois tonnes de dynamite, provenant du vol du dépôt de munitions de Santander, y sont entreposées. Au milieu de l?été 1980, la police surgit. Toute la famille est arrêtée, sauf le père qui parvient à s?échapper. Il ne sortira plus de la clandestinité. L?année suivante, «Anboto» s?enrôle à son tour dans le commando Madrid. C?est là qu?elle voit son fiancé tomber sous le feu de la Guardia Civil. Depuis ce jour, c?est une enragée.</p>
<p>Pour la jeune pasionaria basque, la violence nationaliste est légitime et la répression une preuve supplémentaire que le fascisme n?est pas mort. Démocratie ou pas, les militants se persuadent que rien n?a changé depuis Franco. Plongés dans la clandestinité, isolés du monde réel, ils continuent de vivre et de craindre, d?espérer et de haïr comme au temps héroïque du Caudillo: «Les derniers coups sont très durs, écrit le père d?&nbsp;&raquo;Anboto&nbsp;&raquo; à sa fille, en 1992 après l?opération de la police qui décapite l?organisation. Nous devons nous maintenir debout de quelque manière que ce soit, continue-t-il, vous profitant de votre jeunesse et moi de mon expérience. Vive nous et les nôtres!»</p>
<p>Il est si fier de sa fille, Santiago, depuis que la «petite» appartient au brelan de terroristes qui commande le comité exécutif de «l?organisation». Trois «appareils» le composent, militaire, politique, logistique. Antza, un ancien poète, organise les trafics d?armes et les contacts avec les terroristes amis dans le monde entier. Il a conduit les négociations avec l?Etat espagnol au moment de la trêve, mais s?est soumis depuis au camp guerrier d?«Anboto» qui s?impatientait du silence des armes. Lopez de la Calle, un vieux de la vieille, vient de reprendre du service à la tête de la logistique. Il était assigné à résidence dans la Creuse. Il s?est fait la belle il y a deux mois pour rempiler.</p>
<p>Comment comprendre qu?ETA puisse terroriser un pays pour contester un statut d?autonomie qui ferait pâlir d?envie tous les séparatistes du monde? Dans la communauté autonome, les institutions votent les lois, rendent la justice et collectent la totalité des impôts. La majorité de la population envoie ses enfants dans des «Ikastolak », ces écoles où l?enseignement peut se faire entièrement en basque. «Même au bout de cinq processus de Matignon, les Corses n?en auraient pas encore autant», s?énerve Gorka Landaburu, du magazine «Cambio 16». Le journaliste, qui est le fils du premier vice-président du gouvernement basque, ne comprend plus rien aux revendications des terroristes. «Ils se complaisent dans le rôle de victimes et pourtant ce sont des bourreaux!» En Espagne comme en France, ils ont confisqué le patriotisme basque. On ne peut condamner leur violence haut et fort sans être aussitôt soupçonné d?être un traître au Pays basque, à la solde des «gouvernements fascistes de José Maria Aznar et de Lionel Jospin».</p>
<p>ETA ne règne pas seulement par la terreur. Son recrutement use de méthodes plus subtiles et éprouvées. Concerts de rock ou de rap basques, manifestations folk où l?on chante les chants basques à pleins poumons, meetings alternatifs féministes ou homosexuels basques, l?organisation s?étend dans une ambiance trépidante. La jeunesse «abertzale» (nationaliste) commence par s?amuser. ETA lui offre d?abord de partager la fête. Pour séduire, l?organisation a changé de peau, s?arrimant au goût du jour, surfant sur la vague de l?antimondialisation, épousant la solidarité entre les petits peuples opprimés par le grand capital&#8230; Inaki, 20 ans, étudiant, raconte comment on saute le pas: «Un copain te demande de tenir la buvette à la fête d?Untel. Pour lui rendre service, tu acceptes. Puis il te rappelle pour coller les affiches du comité de soutien aux prisonniers. Toi, bien sûr, tu es d?accord: tu as forcément un ami qui a fait de la prison. C?est comme ça, poursuit-il de son élocution tranquille, que tu deviens un militant presque sans t?en apercevoir. Un autre jour, on te demande si tu peux héberger un patriote, sans te préciser qu?il est dans la lutte armée. Tu prêtes une voiture, tu caches un peu d?engrais qui sert à fabriquer les bombes artisanales. Ça y est: tu &laquo;&nbsp;en&nbsp;&raquo; es&#8230;»</p>
<p>La plupart de ces militants ne passeront jamais directement au meurtre. Les commandos qui mettent aujourd?hui l?Espagne à feu et à sang ne comptent que 60 jusqu?au-boutistes. Ils sont appuyés par 500 ou 600 militants purs et durs. Mais il y a les autres, les sans-grade, solidaires, qui un jour ou l?autre prêteront main-forte. Et ceux qui, après vingt ans de vie rangée, redonnent un coup de main à l?occasion. «L?organisation» passe son temps à recenser les gens «sur qui elle peut compter». Plus de 200 000 personnes, 17% des électeurs basques espagnols, qui ont voté pour Euskal Herritarok, la branche politique d?ETA, aux dernières élections. Combien seront-ils aux législatives de mai prochain?</p>
<p>Au siège du parti du Premier ministre espagnol, le Parti populaire à Saint-Sébastien, le député Gustavo de Aristegui se tient sur le pied de guerre. Dans le couloir, deux malabars munis de talkies-walkies et de revolvers gardent sa porte. Aristegui allie didactisme et fermeté pour dévoiler la stratégie de Madrid: «Au centre, l?organisation terroriste, dit-il, esquissant en même temps un croquis tel un chef d?état-major à la veille de la bataille. Tout autour, la souricière: le dispositif allie répression policière et judiciaire, coopération internationale, mobilisation de la société civile et union sacrée des partis politiques.» Petit silence: «Problème, l?union sacrée n?existe pas; les socialistes ont fait alliance avec nous. Pas le PNV (Parti nationaliste basque)», martèle-t-il en détachant les syllabes. Le député du PP, loin de s?en plaindre, s?en frotte carrément les mains: «Désormais le jeu est clair: en refusant de nous rejoindre, les soi-disant nationalistes modérés du PNV qui nous gouvernaient jusqu?alors montrent que leur destin se confond avec celui d?ETA. Il n?existe pas de nationalisme modéré. CQFD.»</p>
<p>Au PNV, on renvoie la politesse aux hommes d?Aznar: «Il n?existe pas de droite démocratique. Chez nous, elle ne s?est jamais repentie du franquisme!», lance un cadre du parti. «Pourquoi le gouvernement espagnol a-t-il accordé à Meliton Manzanas, première cible d?ETA, mais grand tortionnaire franquiste, une décoration posthume destinée aux victimes du terrorisme?», renchérit Gorka Aguire, porte-parole du PNV. Les anciens tenants du dialogue, crispés sur la défensive, n?ont plus grand-chose à proposer. Madrid s?apprête à rafler la mise: Jaime Mayor Oreja, ministre de l?Intérieur d?Aznar, vient de démissionner. Il brigue la magistrature suprême dans le gouvernement basque. Si les urnes lui donnent la victoire, on risque l?embrasement. La «Anboto» est prête. La police a trouvé des croquis montrant qu?avec ses lieutenants, depuis sa planque en France, elle cherche à mettre au point des explosifs encore plus meurtriers. Le vol de dynamite commis la semaine dernière en Isère montre qu?«Anboto», depuis la France, reconstitue ses stocks d?armes.</p>
<p>La France, c?est le quartier général et la base arrière d?ETA. «Anboto» et la direction du mouvement terroriste se trouvent en région parisienne. Les camps d?entraînement militaire sont dans les Landes; les fabriques de faux papiers à Bayonne; le lieu de villégiature des soldats de l?organisation qui ont besoin de se mettre au vert à Hendaye; la maison de retraite des prisonniers qu?on n?a pas extradés vers l?Espagne à Anglet? Jusqu?à présent, la France, sanctuaire de fait des terroristes d?ETA, était à l?abri de leurs débordements violents. Mais lorsque le joueur de football Bixente Lizarazu a reçu une lettre d?ETA lui commandant de payer l?impôt révolutionnaire, les services de police y ont vu le signe annonciateur de futurs attentats en France. D?autres signes étaient déjà venus étayer cette crainte.</p>
<p>D?abord il y eut les «assises de la jeunesse basque», rassemblant quelque 20 000 personnes à Cambo-les-Bains en avril dernier. Dans la petite ville des Pyrénées-Atlantiques, les jeunesses nationalistes du Pays basque français (Gasteriak) et du Pays basque espagnol (Jarrai) fusionnaient, ne devenant plus qu?une seule et même organisation. Le juge Garzon a arrêté la semaine dernière leurs principaux dirigeants. Son nom: Haika («Debout!», en basque). Lors du meeting, deux hommes cagoulés sont apparus pour exhorter les jeunes à «continuer la lutte» au nom d?ETA. Dans les milieux indépendantistes, on assure que ce moment-là marquait un vrai tournant historique.</p>
<p>«Il était urgent de dépasser le schéma de la partition qu?on nous impose depuis trop longtemps, explique Igor, étudiant en droit et militant d?Haika côté espagnol. Pour répondre à la répression redoublée, il est plus indispensable que jamais de s?unir.» Côté français, à Bayonne, Yves entonne le même refrain. Sur son pull rouge on peut lire «Amnistia». Sans le moindre humour, il explique sa vie de jeune «résistant» dans un pays «occupé». L?autonomie dont jouit le Pays basque espagnol ne suscite chez lui ni enthousiasme ni envie. Au contraire: «Une aumône! Un piège pour mieux nous diviser», s?exclame le gosse, qui parle déjà comme un apparatchik et truffe son discours de mots basques. Et de conclure, définitif: «L?indépendance, c?est pour tout le Pays basque ou cela n?est pas!»</p>
<p>La France, décidément, est dans le viseur des nationalistes, tous âges confondus. Arnaldo Otegi, le chef d?EH, la branche politique d?ETA: «Nous nous sommes trompés en pensant qu?il fallait d?abord conquérir le Sud (le côté espagnol) avant de s?attaquer au Nord.» C?est-à-dire le côté français. Coiffure en brosse et boucle d?oreille, «l?historique» reçoit, lui, sans protection dans son bureau de Saint-Sébastien. On dit qu?il a rêvé autrefois de devenir le Gerry Adams du Pays basque, du nom du leader de l?IRA artisan de la paix? Depuis, «on» l?a rappelé à l?ordre. Et il a changé de refrain. L?institution phare désormais, celle que tout bon politique nationaliste s?efforce de mettre en avant, s?appelle Udalbitza. Pour notre extrémiste basque, c?est «un embryon d?Etat parallèle». Tout simplement. En 1998, les accords de Lizarra signés par tous les mouvements nationalistes basques, de chaque côté des Pyrénées, débouchent sur la création d?une nouvelle entité à cheval sur les frontières, chargée de jeter les bases des conditions culturelles et politiques du futur Etat basque. Udalbitza, généreusement financé par le gouvernement de la Région autonome basque, fait fi des frontières et réunit tout ce que les sept provinces réclamées par les indépendantistes comptent de maires irrédentistes. «Plus de ce F3 que nous loue l?Etat espagnol, Biscaye, Alava, Guipuzcoa, énumère Otegi. Installons-nous tout de suite dans notre propre F7 (avec la Navarre espagnole plus les trois provinces françaises basques: le Labourd, la Soule et la Basse-Navarre!)»</p>
<p>Le 13 mai prochain, l?égérie des terroristes s?en réjouit, le bail autonomiste risque d?arriver à expiration. La reine de la terreur, symbole de la terre, matrice des tempêtes et de la foudre, est persuadée qu?elle va enfin pouvoir donner toute sa mesure&#8230;</p>
<p>Sara Daniel</p>
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			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[Trafic de femmes, les damnées de« l’Arizona »]]></title>
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		<updated>2011-04-04T20:06:34Z</updated>
		<published>2000-01-01T00:00:00Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[à Brcko (Bosnie-Herzégovine)
Venues de Slovénie, du Kazakhstan ou de Roumanie, elles échouent un joursur ce marché de tous les trafics. Vendues comme une marchandise pour aller peuplerles bordels de l?après-guerre,]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2000/01/trafic-de-femmes-les-damnees-de%c2%ab-larizona-%c2%bb"><![CDATA[<p>à Brcko (Bosnie-Herzégovine)</p>
<p>Venues de Slovénie, du Kazakhstan ou de Roumanie, elles échouent un joursur ce marché de tous les trafics. Vendues comme une marchandise pour aller peuplerles bordels de l?après-guerre, à 50 marks la demi-heure. Reportage</p>
<p>«Alors, c?est pas merveilleux, l?Arizona ?» D?un regard, Irudin embrasse le vaste campement de baraques en bois où les derniers trafiquants achèvent de ranger leurs marchandises. La nuit vient de tomber sur « l?Arizona», le plus grand marché de contrebande de Bosnie-Herzégovine. Les gardiens ont descendu la barrière qui défend l?entrée de cette forêt de stands contre les visites importunes. Les regards des marchands sont hostiles. Désormais les transactions ont lieu à guichets fermés. Les camions se mettent côte à côte et, à l?abri des bâches en plastique, avec pour seul éclairage des lampes à pétrole, on transvase, on fait les prix de denrées qu?on imagine moins anodines que celles de la journée.</p>
<p>Nous sommes dans la région de Brcko, à la frontière entre la République serbe de Bosnie et la Fédération croato-musulmane. Ici tout se marchande, tout s?achète et se vend sans taxes: les cassettes bulgares, les derniers gadgets à cristaux liquides venus de Taïwan, l?héroïne turque, la fripe chinoise, les cigarettes de Macédoine et même les armes. Les Croates marchandent avec les Serbes qui négocient avec les Bosniaques, avant que chacun regagne sa zone «ethniquement pure». Même les soldats de la Sfor (force multinationale de stabilisation de la paix) viennent jusqu?ici faire des affaires.</p>
<p>Irudin aime les Américains, l?ONU, l?Otan et le libre-échange. On le comprend. Car si, de l?avis de la représentante de l?ONU à Sarajevo, Madeleine Rees, l?Arizona est un cauchemar pour la police internationale, «la matérialisation de l?enfer sur la terre», cette Babel de la contrebande est née des bonnes intentions des hommes de la Sfor. Partant du principe que le commerce rapproche les hommes, ce sont eux qui ont entériné la légalisation, en 1995, de ce marché né de manière informelle pendant la guerre. La réussite a été totale: les marchands se soucient peu ici de savoir si les gens avec qui ils commercent sont tsiganes, musulmans ou chinois. Et puis la machine s?est emballée: dans un monde déréglementé aux frontières perméables, l?Arizona est devenu un monstre incontrôlable. Des filières mafieuses bien rodées y acheminent toutes sortes d?articles, au gré des impulsions perverses du marché.</p>
<p>Irudin n?aime pas les armes, et encore moins la drogue: «Moi, ma passion, dit-il, ce sont les femmes.» Alors sur le marché de l?Arizona, c?est ce segment ? un des plus porteurs du moment ? qu?il a choisi. Les femmes, il les achète, les revend, les aiguille selon leurs atouts vers la dizaine de bordels que compte le marché. Son motel, poétiquement baptisé l?Orchidée, sert en quelque sorte de gare de triage: les plus belles iront à l?Acapulco, les autres au Why Not ou au Sharm. «Aujourd?hui je viens d?en recevoir trois. Je vous les aurais bien présentées, mais elles ne parlent que slovène, ou roumain, je crois?» Irudin propose de faire le tour du propriétaire. Il montre avec fierté les chambres de 5 mètres carrés, qui «disposent toutes de l?eau courante». Dans l?une d?entre elles, une jeune femme blonde épuisée est étendue sur le lit, la jambe bandée. «Elle s?est foulé la cheville en sortant du bateau», explique le propriétaire du motel.</p>
<p>Pour la grande majorité des filles vendues dans les maisons de passe de Bosnie, le trajet est invariablement le même. Après un séjour à Belgrade, les jeunes femmes, venues de Slovénie, du Kazakhstan ou de Roumanie, traversent la Save, rivière qui sépare la Croatie de la Bosnie, à quelques kilomètres de l?Arizona. On les retrouve alors soit dans les motels du marché, soit dans des baraques en bois disséminées dans la forêt alentour, où elles attendent d?être vendues.</p>
<p>Il y a deux ans, Hazim faisait du trafic de femmes sur le marché de l?Arizona. Après quelques déboires avec la police, il a fini par changer de «secteur». Il explique la méthode qui avait fait de lui le roi de la nuit en Bosnie: «D?abord, j?allais enregistrer les filles à la police, qui leur accordait un permis de séjour d?un an. Lorsqu?elles avaient passé trois mois dans mon club de l?Arizona, je les vendais environ 3000 deutschemarks à un intermédiaire pour des boîtes de Sarajevo.» Hazim était un expert: «Au premier coup d??il, je pouvais estimer la valeur des filles. Je les examinais, leur demandais si elles connaissaient une danse orientale. On arrivait toujours à trouver un prix qui satisfasse tout le monde.»</p>
<p>En 1998, se souvient-il, un propriétaire de night-club gagnait en moyenne 25000 DM par mois (le salaire mensuel moyen est de 250 DM). Lui ne comprend toujours pas pourquoi la police a fini par s?en prendre à lui: «Il y avait des hommes politiques dans mon club. Et les policiers locaux prélevaient un tiers des transactions. Alors pourquoi? Ils ont dû vouloir me remplacer par quelqu?un?»</p>
<p>Pour atteindre l?Acapulco, il faut emprunter la route de terre battue qui traverse l?Arizona. Quand on s?éloigne des petites maisonnettes de bois pour s?enfoncer dans la campagne, on aperçoit les lumières des bordels de fortune. Mais l?Acapulco, c?est différent. A écouter les marchands, c?est la Rolls de la maison close. Les très jeunes femmes qui dansent ici ont toutes l?air de top models internationaux. Elles sont une trentaine, assises en cercle, qui se relaient sur la piste de danse. Lorsqu?elles plaisent à un client, c?est le serveur qui récupère les 50 marks que coûte la demi-heure. D?un claquement de doigts, il envoie la fille dans une chambre. Ici, on nous a défendu de parler avec le personnel. Les sommes en jeu sont trop importantes. Et le gérant des lieux, un malabar armé d?un détecteur de métaux, n?a pas l?air de vouloir faire la conversation.</p>
<p>En Bosnie, l?an dernier, environ 200 femmes retenues contre leur volonté ont réussi à déposer plainte devant l?International Police Task Force (IPTF), la police de l?ONU. Toutes ont été reconduites dans leur pays d?origine. Une goutte d?eau, quand on sait que les 500 bordels de Bosnie regorgent de ces esclaves de l?après-guerre froide. La police locale est souvent complice. La loi n?a pas prévu la notion de travail forcé ou d?esclavage. Alors les organismes internationaux assistent quasi impuissants à cette traite des Blanches, devenue une branche florissante de l?économie?</p>
<p>Madeleine Rees, qui dirige à Sarajevo l?antenne du Haut Commissariat des Nations unies pour les droits de l?homme, a fait de la lutte contre le trafic des femmes sa priorité. Par conviction personnelle bien sûr. Mais aussi parce qu?elle sait que c?est la présence de la communauté internationale en Bosnie qui a créé le marché de la prostitution. 40000 agents internationaux sont aujourd?hui présents en Bosnie, dont 19800 soldats de la Sfor. «Et comme toujours lorsqu?il y a quelque part une concentration d?hommes qui portent uniforme, le marché de la prostitution explose», déplore Madeleine Rees. Alors l?ONU multiplie les colloques et les campagnes de sensibilisation en direction de ces hommes. Parfois, les mesures prises sont plus coercitives. Comme lorsque l?Organisation internationale pour les Migrations (OIM) a décidé d?afficher les numéros d?immatriculation des voitures internationales vues en stationnement devant les bordels de Sarajevo?</p>
<p>Au sein de la police de l?ONU à Sarajevo, c?est une femme flic de Philadelphie, Maureen Kelly, qui est chargée de lutter contre la traite des femmes. Elle est gênée lorsqu?on évoque l?implication des forces internationales dans la consommation et le trafic du sexe. «Nous devrions montrer l?exemple», soupire-t-elle. Mais il ne se passe pas un mois sans que les journaux de Bosnie dénoncent des faits où sont impliqués des soldats de la Sfor ou, plus grave, des agents de la police internationale. Il y a quelques mois, un quotidien racontait le cas d?un agent de l?IPTF qui avait acheté pour son usage personnel une jeune fille de 14 ans, légèrement retardée?</p>
<p>La semaine dernière, c?est le témoignage d?une jeune femme dans le journal «Sloboda Bosna» (Bosnie libre) qui a ému le pays. Extraits: «Je viens d?une famille traditionnelle de Prnjavor, fruit du mariage d?un Serbe et d?une musulmane. Parce que je suis pauvre, j?ai dû accepter un job de &laquo;&nbsp;serveuse&nbsp;&raquo; dans la guesthouse Vila. Bien sûr, très vite, j?ai dû offrir d?autres services? Mon patron, qui m?avait confisqué mon passeport et mon argent, ne voulait pas me laisser partir. Ce n?est pas un secret que les membres de la communauté internationale sont nos clients les plus assidus. Mais j?ai été surprise par l?attitude d?un policier de l?IPTF. Il s?appelle Madu Pilal, c?était un de mes clients réguliers. Je lui ai donc demandé de l?aide. Il m?a insultée en me disant que cela ne faisait pas partie de son travail. Il m?a menacée parce qu?il avait peur que je révèle son nom. Mais le pire m?attendait à la boîte. Mon patron m?a battue parce que j?avais tout raconté. Finalement, j?ai réussi à m?échapper. Maintenant que je suis à l?abri, je voulais témoigner parce que cet homme ternit la réputation de la police internationale? Et si l?IPTF ne nous aide pas, qui le fera?»</p>
<p>C?est la question en effet. Et c?est bien pourquoi cette histoire a fait tant de bruit en Bosnie, où l?on attend beaucoup de l?International Police Task Force, dont la mission est de rappeler la police locale à un comportement plus humain envers les habitants.</p>
<p>Madeleine Rees ne peut se résoudre à considérer cette exploitation sexuelle des femmes comme un mal nécessaire, un dommage «collatéral» de guerre. Selon elle, les internationaux doivent comprendre que ce n?est pas leur désir sexuel qu?on veut réprimer. «Nous ne leur demandons qu?une chose: de s?assurer que les filles sont majeures et consentantes et de nous prévenir s?ils remarquent un cas d?esclavage.» Plus facile à dire qu?à faire, quand les filles en question ne parlent pas la langue du pays et sont constamment sous la surveillance de leur «propriétaire». Un homme souvent armé, et qui dispose d?appuis au sein de la police locale. Au reste, comme le remarque amèrement Fredric Larsson, un acien officier de la Sfor qui travaille aujourd?hui pour l?OIM, «certains bataillons de la Sfor se fichent pas mal de savoir si les filles qui les accueillent sont consentantes ou non?».</p>
<p>Les mêmes causes produisant inévitablement les mêmes effets, c?est Pristina, au Kosovo, qui est en passe de devenir demain la capitale mondiale de la traite des femmes. Les migrations des filles esclaves se déplacent au gré des guerres et des interventions humanitaires qui les accompagnent. «Nous avons voulu prévenir nos homologues en poste à Pristina de la gravité du problème qui les attendait, rapporte Fredric Larsson, mais le problème ne semblait pas les concerner?»</p>
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