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	<title type="text">Sara Daniel, Grand Reporter : enquete, article et reportage de guerreEurope » Sara Daniel, Grand Reporter : enquete, article et reportage de guerre</title>
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	<updated>2012-05-09T09:49:04Z</updated>

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		<title type="html"><![CDATA[L&#8217;insurgé]]></title>
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		<updated>2011-05-02T15:00:44Z</updated>
		<published>2010-12-16T14:57:32Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[Archange de la liberté d&#8217;informer ou génie paranoïaque? Julian Assange, fondateur du site WikiLeaks, essaime sur la Toile des centaines de milliers de documents secrets. Chantre de la transparence, il]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2010/12/linsurge"><![CDATA[<p><strong>Archange de la liberté d&#8217;informer ou génie paranoïaque? Julian Assange, fondateur du site WikiLeaks, essaime sur la Toile des centaines de milliers de documents secrets. Chantre de la transparence, il s&#8217;élève contre la « conspiration » des gouvernants. Qui le lui rendent bien</strong></p>
<p>Des pas qui crissent sur le gravier. Des silhouettes qui s&#8217;approchent furtivement dans la pénombre, des portes défoncées, et lui plaqué au sol par des hommes des forces spéciales. Aussi loin qu&#8217;il se souvienne, bien avant même d&#8217;avoir décroché le titre d&#8217;homme le plus détesté des autorités américaines, Julian Assange, 39 ans, a toujours eu une peur panique d&#8217;être arrêté. Cette peur, il l&#8217;a décrite dans un livre sur le monde des hackers, intitulé « Underground », auquel il a collaboré quand il avait 25 ans. Est-ce pour fuir ses cauchemars que le fondateur de WikiLeaks a décidé de quitter sa cachette et de se rendre de lui-même à la police de Londres? Aujourd&#8217;hui, seul l&#8217;Equateur accepterait de lui fournir un asile et un passeport, tandis que les Etats-Unis et leurs alliés, de la Suède qui a réclamé son extradition à l&#8217;Australie qui essaie de le déchoir de sa nationalité, tiennent les mailles du filet qui se resserre&#8230;<br />
Tandis que s&#8217;intensifie la contre-attaque des gouvernements contre WikiLeaks dans l&#8217;espoir de stopper la diffusion de centaines de milliers de télégrammes confidentiels émanant des ambassades; tandis que Hillary Clinton est contrainte de se répandre en excuses dans le monde entier après l&#8217;onde de choc de ce « 11-Septembre diplomatique », selon le mot d&#8217;un diplomate, Julian Assange est aux prises avec la justice de Stockholm pour une curieuse affaire de « viol » (voir encadré p. 98). Coup monté par ses ennemis qui comptent parmi les Etats les plus puissants de la planète ou accusation fondée? Il est sommé de rendre des comptes.</p>
<p>Chantre de la liberté d&#8217;informer, ayatollah de la transparence, prince des hackers, Julian Assange cultive sur sa personne le mystère. Il n&#8217;a jusqu&#8217;ici répondu aux questions de ceux qui l&#8217;ont approché que par des phrases sibyllines et des oracles prononcés d&#8217;une voix de baryton. Il se retourne à chaque instant pour voir qui le suit, ment pour se protéger, vit dans un monde paranoïaque où les rideaux sont toujours tirés et la lumière tamisée. Teint spectral, chevelure à la Andy Warhol blanchie brutalement alors qu&#8217;il essayait vainement d&#8217;obtenir la garde de son fils Daniel, le fondateur de WikiLeaks vient d&#8217;une petite ville du nord de l&#8217;Australie, Townsville, où il est né en 1971. Il a toujours refusé de préciser le mois de sa naissance, même à Raffi Khatchadourian, journaliste au « New Yorker », qui est le seul à avoir pu passer plusieurs semaines en sa compagnie. Claire, sa mère, une originale en révolte contre la société, ne tient pas en place, surtout après son mariage avec un musicien adepte d&#8217;une secte, dont elle finit par avoir peur. «Désormais nous devons disparaître», annonce-t-elle à son fils le jour de ses 11 ans. Il racontera avoir déménagé près de 37 fois avant d&#8217;avoir atteint l&#8217;âge de 14 ans&#8230; Pour que l&#8217;institution scolaire n&#8217;ait pas raison de sa liberté de penser, Claire n&#8217;envoie pas son fils à l&#8217;école. Il passe ses journées, seul, dans la nature ou à la bibliothèque municipale. Il décrira dans « Underground » son mépris pour l&#8217;école, qui « ne nourrissait pas » son « esprit». De ses curiosités d&#8217;autodidacte il a gardé une passion pour les mots savants. Il s&#8217;identifie encore aujourd&#8217;hui avec les héros fictifs ou réels qui ont peuplé son enfance, de Tom Sawyer à Soljenitsyne, avec le romantisme violent de ceux qui vivent à travers les livres.</p>
<p>A 16 ans, sa mère lui offre son premier ordinateur, et ce génie en informatique qui se fait appeler Mendax &#8211; d&#8217;après l&#8217;expression «splendide mendax» («menteur glorieux ») dans une des « Odes » d&#8217;Horace commence à pirater les systèmes des grandes entreprises, comme Nortel, les télécoms canadiennes ou ceux du ministère américain de la Défense. Avec des copains, il fonde le groupe des «subversifs internationaux». Quatre ans plus tard, il finit par être identifié et fait l&#8217;objet de 31 chefs d&#8217;accusation. Mais, faute de preuves, il sera relaxé. A cette époque, Julian Assange fait une dépression, passe la nuit sur les bancs publics dans les parcs et se met à haïr l&#8217;Etat et l&#8217;administration qui veut aussi le priver de Daniel, dont il n&#8217;obtiendra la garde partagée que des années plus tard&#8230;</p>
<p>Son ressentiment se nourrit de ses lectures. Par trois fois, le « Premier Cercle » de Soljenitsyne (« Quelle étrange similitude avec mes propres aventures!» écrira-t-il). Joseph K du « Procès » de Kafka, Winston Smith du « 1984 » d&#8217;Orwell le marquent aussi. Tous ces héros qui s&#8217;insurgent contre les systèmes totalitaires ou sont broyés par l&#8217;administration. Comme beaucoup de libertaires du Net, il perçoit l&#8217;Etat comme une machine qui corrompt la créativité et la vérité, un système de propagande. Assange traverse le Vietnam à moto, fait différents petits boulots puis décide de reprendre des études de maths et de physique à l&#8217;université de Melbourne. Mais la science n&#8217;aura pas raison de son rejet du système. Il confiera à un journaliste australien avoir été choqué d&#8217;apprendre que bon nombre de ses camarades de la faculté travaillaient déjà pour le Pentagone. Il enrage de voir que l&#8217;Australie n&#8217;est qu&#8217;une colonie des Etats-Unis. Il rédige alors un manifeste au titre évocateur: «La conspiration comme forme de gouvernement » dont les agents « oeuvrent au détriment de la population ». Contre eux, il rêve d&#8217;un réseau alimenté par tous les hommes de bonne volonté qui rétablirait enfin la transparence et la vérité.</p>
<p>La vérité contre les mensonges d&#8217;Etat: l&#8217;idée de WikiLeaks était née. «J&#8217;avais alors peint métaphoriquement tous les coins de ma chambre en noir. La création de WikiLeaks était la dernière des options qui me restaient », expliquera-t-il. Le hacker, qui essaie de se nourrir une fois tous les deux jours pour ne pas perdre de temps, s&#8217;enferme alors dans une maison près du campus de Melbourne, écrit des équations et dessine des diagrammes sur les murs. Il est rejoint par une petite équipe, toujours bénévole, qui l&#8217;aide à mettre au point des serveurs sécurisés afin de protéger les fuites que lui enverront les whistleblowers, les « siffleurs», comme on appelle aux Etats-Unis « ceux qui veulent porter à la connaissance de tous les comportements non éthiques de leurs gouvernements ou des grandes entreprises ».</p>
<p>En décembre 2006, WikiLeaks poste son premier document, signé par un chef rebelle somalien dont l&#8217;authenticité est questionnée. Et puis, en mars 2008, c&#8217;est le « projet B». Assange et son équipe débarquent à Reykjavik, en pleine éruption du volcan Eyjafjallajökull, pour mettre en place le décryptage d&#8217;une vidéo qui montre une attaque en juillet 2007 par deux hélicoptères Apache dans le district de New Baghdad, qui fera dix victimes dont deux employés de l&#8217;agence de presse Reuters. Les images, baptisées « meurtre collatéral », sont diffusées dans le monde entier. WikiLeaks devient la bête noire du Pentagone.</p>
<h2 id="titre-2">Le nouvel Albert Londres du Net</h2>
<p>Depuis, le site a mis en ligne les mails personnels de Sarah Palin, ex-gouverneur de l&#8217;Alaska, des mémos internes de l&#8217;Eglise de Scientologie, des documents classés secret-défense sur l&#8217;Afghanistan et l&#8217;Irak, puis les fameux télégrammes diplomatiques. Après des critiques essuyées pour avoir mis en danger des informateurs afghans dont il avait publié le nom, Julian Assange s&#8217;est associé à des journaux, et en particulier au quotidien britannique « Guardian », pour éditer et vérifier les informations qu&#8217;on lui transmettait. Pourtant, le fondateur de WikiLeaks ne porte pas la presse dans son coeur. Elle est, selon lui, une autre de ces institutions aux ordres de la « machine », et il tient les journalistes pour des lâches. « C&#8217;est une honte internationale que si peu de journalistes occidentaux aient été tués sur le champ de bataille », dit-il au «Guardian»&#8230; tout en annonçant la naissance, grâce à lui, d&#8217;un journalisme de type nouveau, le journalisme «scientifique », où tout le monde viendrait corroborer ou discuter les révélations mises en ligne par le nouvel Albert Londres du Net.</p>
<p>Une partie de l&#8217;équipe de WikiLeaks a pris ses distances avec l&#8217;aventure. Comme Daniel Domscheit-Berg, l&#8217;ex-numéro deux, renvoyé de l&#8217;organisation par Assange parce qu&#8217;il osait questionner les choix du gourou. D&#8217;anciens membres viennent d&#8217;annoncer la création d&#8217;un site concurrent: OpenLeaks, qui sera, lui, « transparent et démocratique ». Quant à Domscheit-Berg, il va bientôt publier un livre, « Inside WikiLeaks », qui promet de dire &#8211; enfin &#8211; toute la vérité sur Julian Assange.</p>
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		<title type="html"><![CDATA[Le monde vu d’ailleurs…]]></title>
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		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2008/01/le-monde-vu-dailleurs"><![CDATA[<p>Les atlas géopolitiques ou historiques reflètent d&#8217;habitude la vision du monde très occidentalo-centrée de ceux qui les écrivent. Pas celui-là. Car Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, auteur du «Rapport pour le président de la République sur la France et la mondialisation», et Pascal Boniface, directeur de l&#8217;Institut de Relations internationales et stratégiques, ne se sont pas contentés de recenser les grilles de lecture qui décryptent les rapports de force de notre monde. Les théories comme celle du choc des civilisations de Samuel Huntington ou celle d&#8217;un monde unipolaire dont les Etats-Unis seraient le centre sont illustrées ici par des textes courts et des cartes simples, mais la grande nouveauté de cet atlas est de présenter la planète vue d&#8217;ailleurs. Comment un Chinois, un Iranien, un Israélien ou un islamiste voient-ils le monde et leur propre place dans l&#8217;équation stratégique de l&#8217;époque ? Même si nos deux auteurs se sont gardés d&#8217;apporter une conclusion fermée à la présentation de ces visions antagonistes, elles désignent clairement les affrontements géopolitiques, énergétiques, écologiques et religieux de demain.</p>
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		<title type="html"><![CDATA[Pourquoi les Basques ont dit non à Madrid]]></title>
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		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[Le pari perdu de José Maria Aznar	
Malgré le terrorisme, le Parti nationaliste a remporté les élections. Et beaucoup de socialistes se demandent si leur alliance avec la droite n?est pas]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2001/01/pourquoi-les-basques-ont-dit-non-a-madrid"><![CDATA[<p>Le pari perdu de José Maria Aznar	</p>
<p>Malgré le terrorisme, le Parti nationaliste a remporté les élections. Et beaucoup de socialistes se demandent si leur alliance avec la droite n?est pas une erreur historique</p>
<p>«Ils voulaient nous envoyer les chars. Déclarer l?état de siège et nous mettre sous tutelle. Mais nous avons finalement décidé de nous passer de Madrid!» Edurne, emmaillotée dans le drapeau basque comme dans sa dignité retrouvée, est venue fêter la victoire du Parti nationaliste dans le petit temple néoclassique de l?hôtel Carlton de Bilbao. Pour la première fois depuis la rupture de la trêve décidée par l?ETA, la jeune femme ose crier avec la foule des slogans pour l?indépendance du Pays basque. Elle n?a plus peur qu?on la prenne pour une terroriste: «Regardez les chiffres! Nous avons fait ravaler aux &laquo;&nbsp;espagnolistes&nbsp;&raquo; leurs leçons de démocratie?» Au Carlton, les jeunes avaient sorti leurs tee-shirts irrédentistes. Et derrière une colonne dorique, un policier de la Ertzainza, la police basque, venu savourer la victoire, donnait une petite leçon de psychologie indépendantiste: «C?est un peu comme un jeune qui veut quitter la maison. Si ses parents le laissent partir, il gardera de bons rapports avec eux. Autrement, ce sera la rupture?» Lorsque Edurne croise ses amis, elle tombe dans leurs bras en criant «33 !». C?est le nombre de sièges obtenu par le Parti nationaliste. Et puis, plus bas, mais avec le même enthousiasme, «7 !». 7 comme le nombre de sièges obtenus par Euskal Herritarrok, vitrine légale de l?ETA. 7 comme la déconfiture du parti des terroristes, qui a perdu la moitié de ses sièges et plus de 85 000 voix. 33 et 7. Grâce à ces chiffres, Edurne a retrouvé sa fierté de patriote basque.</p>
<p>Sur le perron du petit temple, un journaliste de «Cambio 16», Gorka Landaburu, fait les cent pas, fébrile. Il n?a toujours pas digéré les résultats. Comme la grande majorité des observateurs politiques, il s?attendait à une percée décisive des partis qui avaient passé un pacte contre le terrorisme: le Parti populaire de José Maria Aznar et le Parti socialiste. «Le Pays basque s?est exprimé avec clarté, dit-il. On peut être démocrate et nationaliste. L?erreur de Madrid? Avoir mis tout le monde dans le même sac: le Parti nationaliste basque et l?ETA, les terroristes et les nationalistes. Les électeurs basques viennent de refuser cette confusion.»</p>
<p>Ah, l?arrogance de Madrid! Même les plus «constitutionnalistes» des Basques ont été choqués par le manque de délicatesse des hommes d?Aznar. «Je ne suis pas nationaliste, dit d?emblée Iñaki, mais ils ont cherché à criminaliser la moitié de la population basque. Lorsqu?on parle notre langue, on est déjà coupables à leurs yeux.» Cela fait longtemps que les Basques mettent en cause les méthodes musclées du juge Baltasar Garzon, qui interpelle à tour de bras les nationalistes soupçonnés d?apporter leur soutien à l?ETA, et les relâche faute de preuves. Les Basques ont aussi dénoncé l?interdiction, à la veille des élections, de l?organisation de la jeunesse d?Euskal Herritarrok: Haika. Une interdiction perçue comme une man?uvre électorale par l?ensemble de la population.</p>
<p>Les nationalistes ont la jubilation électorale revancharde: «Dehors, Don Tranquilo, tu peux remballer tes affaires!» Jaime Major Oreja, ancien ministre de l?Intérieur, surnommé «Don Tranquilo», est le grand perdant de ces élections. Parachuté de Madrid comme un général dans un territoire occupé pour sauver le Pays basque des griffes des terroristes, l?homme d?Aznar a échoué. Et pourtant beaucoup pensaient que ce Basque de San Sebastian serait le premier chef du gouvernement autonome non nationaliste depuis la mort de Franco.</p>
<p>Les socialistes, eux, ont fait les frais de l?accord contre nature passé avec la droite espagnole. Au début de la campagne électorale, Felipe Gonzalez a exhorté ses amis du Pays basque à renouer des liens avec les nationalistes modérés, leurs alliés traditionnels. Aujourd?hui, beaucoup d?entre eux regrettent de ne pas l?avoir écouté. Teo Uriarte, conseiller du candidat socialiste à la présidence basque, explique pourquoi cette alliance-là était impossible: «Notre vocation est d?être un pont entre le nationalisme modéré et la droite constitutionnelle, c?est vrai. Mais nous avons vu trop de nos hommes politiques assassinés. Et l?indifférence du PNV a été totale. Eux, ils ne sont jamais menacés, accuse Uriarte. Comment l?expliquez-vous?» Uriarte n?a toujours pas pardonné aux nationalistes démocrates l?accord qu?ils ont passé avec la vitrine politique de l?organisation terroriste. Ex-membre de l?ETA, Uriarte a été condamné à mort à Burgos pour avoir commandité l?assassinat de Meliton Manzanas, symbole de la répression franquiste. Trente ans plus tard, c?est l?ETA qui veut sa mort. Il y a quelques jours, il avait rendez-vous dans un café de Bilbao avec un journaliste du «País» et un autre conseiller socialiste. La table voisine était occupée par leurs six gardes du corps «Ici, pour nous, c?est Beyrouth », explique Uriarte. Résigné, il ajoute: «Le droit de vivre libre? Ce sera pour une prochaine fois?»</p>
<p>Rassemblés dans un autre café de Bilbao, des étudiants, membres de l?organisation pacifiste Gesto por la Paz, discutent politique: ils pensent, eux, que le résultat des élections n?aura aucune incidence sur le nombre des attentats. «Même si le PNV réussit à organiser un référendum pour l?indépendance, la question de la réunification de la partie française du Pays basque restera en suspens?», affirme Rafael, étudiant en médecine. Chacun voudrait partir ailleurs, en Europe. Certains vivent déjà à Madrid, «pour échapper à la pesanteur de la vie à Bilbao». Et à la menace de l?ETA, qui, élections ou pas, continue à planer sur leur destin.</p>
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		<title type="html"><![CDATA[La «reine de la mort»]]></title>
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		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2001/01/la%c2%abreine-de-la-mort%c2%bb"><![CDATA[<p>C?est une femme de 40 ans au teint mat et aux boucles brunes qui lui donnent un air de terroriste sud-américaine. La dernière fois que la police a aperçu Maria Soledad Iparraguirre Guenechea, c?était en 1997. A l?époque, Marisol se faisait déjà appeler «Anboto», reine des divinités de la mythologie basque, symbole de la terre, matrice des tempêtes et de la foudre. Mais elle n?était pas encore le chef de l?appareil militaire d?ETA. Depuis qu?elle supervise l?action des 20 commandos qui sévissent en Espagne, détermine les cibles et les attentats, administre l?organisation, «la reine» sème la mort.</p>
<p>Chaque jour des bus flambent, des voitures explosent, les émeutes, les passages à tabac, les actes de vandalisme se multiplient. A Bilbao, tous les matins, les journalistes et les hommes politiques, flanqués de gardes du corps, choisissent un nouvel itinéraire pour brouiller les pistes et semer ceux qui les ont condamnés à mort. A Saint-Sébastien, les profs d?université commencent chaque journée à quatre pattes sous leur voiture, à la recherche d?une possible bombe-ventouse. A Vitoria ou à Pampelune, les entrepreneurs paient des vigiles armés pour accompagner leurs enfants à l?école&#8230; Depuis qu?ETA a rompu la trêve en novembre 1999, on commet aussi des attentats dans les cimetières. Les fanatiques de la «basquitude» ne respectent même plus les morts.</p>
<p>Cette guerre contre l?Etat est aussi une guerre civile au sein des Basques. Chacun est sommé de choisir son camp. Tous les week-ends, les dizaines de milliers de personnes qui manifestent pour la paix croisent ceux qui sont venus, aussi nombreux, soutenir les prisonniers ou les «héros » tombés pour «l?Euskadi». «L?Euskadi», ce rêve de Pays basque dont les frontières n?existent que dans la tête des indépendantistes. Pour séparer les cortèges, «l?Ertzainza», la police basque forme un cordon de sécurité voué aux gémonies, déchirée entre sa fidélité à la patrie basque et son devoir de neutralité. La liste des morts s?allonge. L?heure n?est plus aux compromis: aux prochaines élections qui auront lieu le 13 mai, un seul choix: pour ou contre l?indépendance.</p>
<p>Au Pays basque français, les membres de Haika, le mouvement de jeunes où ETA puise sa relève, scrutent la frontière avec envie et impatience. Ils savent que la contagion menace l?Hexagone. Ils voudraient déjà en être. La plupart n?ont pas pris la peine de se déplacer aux meetings tenus par le parti de la gauche nationaliste Abertzaleen Batasuna pour les municipales françaises: «C?est du temps perdu, on ferait mieux de faire tous des attentats!», explique Firmin, un jeune «natio» de 17 ans qui vit à Bayonne. Le lycéen boutonneux sait que c?est du côté espagnol que va se décider son avenir de poseur de bombes.</p>
<p>«Anboto», la «reine de la mort», est montée sur le trône de la terreur à 38 ans, après la cascade d?arrestations qui a décapité ETA. Elle est née dans une ferme, un jour d?avril 1961, à Escoriaza, un petit village du Guipuzcoa. Ses parents, des agriculteurs, sont des militants indépendantistes de la première heure. Niés dans leur culture par le franquisme et interdits d?_expression, nombreux sont les Basques qui se reconnaissent alors dans une nouvelle organisation marxiste et nationaliste, dont le sigle ETA signifie «Pays basque et liberté». En août 1968, l?organisation commet son premier assassinat, accueilli par les vivats d?une Espagne qui rêve de démocratie. ETA abat un des symboles de la répression franquiste, le chef de la police d?Irún, Meliton Manzanas.</p>
<p>A la mort de Franco, la démocratie s?annonce. Pourtant, les parents d?«Anboto» refusent de déposer les armes. Malgré la nouvelle constitution de 1978 et la naissance de l?Euskadi, région largement autonome, ils continuent la lutte. Pour eux comme pour tous les nationalistes basques, le compte n?y est pas: sans la Navarre et les trois provinces françaises, la communauté autonome n?est qu?un leurre. ETA se lance dans le tout ou rien, multipliant les meurtres, décuplant la violence.</p>
<p>A cette époque, «Anboto» a 19 ans à peine. La cave de l?exploitation agricole familiale est un «zulo», une cache qui abrite un commando d?ETA après ses attentats. Trois tonnes de dynamite, provenant du vol du dépôt de munitions de Santander, y sont entreposées. Au milieu de l?été 1980, la police surgit. Toute la famille est arrêtée, sauf le père qui parvient à s?échapper. Il ne sortira plus de la clandestinité. L?année suivante, «Anboto» s?enrôle à son tour dans le commando Madrid. C?est là qu?elle voit son fiancé tomber sous le feu de la Guardia Civil. Depuis ce jour, c?est une enragée.</p>
<p>Pour la jeune pasionaria basque, la violence nationaliste est légitime et la répression une preuve supplémentaire que le fascisme n?est pas mort. Démocratie ou pas, les militants se persuadent que rien n?a changé depuis Franco. Plongés dans la clandestinité, isolés du monde réel, ils continuent de vivre et de craindre, d?espérer et de haïr comme au temps héroïque du Caudillo: «Les derniers coups sont très durs, écrit le père d?&nbsp;&raquo;Anboto&nbsp;&raquo; à sa fille, en 1992 après l?opération de la police qui décapite l?organisation. Nous devons nous maintenir debout de quelque manière que ce soit, continue-t-il, vous profitant de votre jeunesse et moi de mon expérience. Vive nous et les nôtres!»</p>
<p>Il est si fier de sa fille, Santiago, depuis que la «petite» appartient au brelan de terroristes qui commande le comité exécutif de «l?organisation». Trois «appareils» le composent, militaire, politique, logistique. Antza, un ancien poète, organise les trafics d?armes et les contacts avec les terroristes amis dans le monde entier. Il a conduit les négociations avec l?Etat espagnol au moment de la trêve, mais s?est soumis depuis au camp guerrier d?«Anboto» qui s?impatientait du silence des armes. Lopez de la Calle, un vieux de la vieille, vient de reprendre du service à la tête de la logistique. Il était assigné à résidence dans la Creuse. Il s?est fait la belle il y a deux mois pour rempiler.</p>
<p>Comment comprendre qu?ETA puisse terroriser un pays pour contester un statut d?autonomie qui ferait pâlir d?envie tous les séparatistes du monde? Dans la communauté autonome, les institutions votent les lois, rendent la justice et collectent la totalité des impôts. La majorité de la population envoie ses enfants dans des «Ikastolak », ces écoles où l?enseignement peut se faire entièrement en basque. «Même au bout de cinq processus de Matignon, les Corses n?en auraient pas encore autant», s?énerve Gorka Landaburu, du magazine «Cambio 16». Le journaliste, qui est le fils du premier vice-président du gouvernement basque, ne comprend plus rien aux revendications des terroristes. «Ils se complaisent dans le rôle de victimes et pourtant ce sont des bourreaux!» En Espagne comme en France, ils ont confisqué le patriotisme basque. On ne peut condamner leur violence haut et fort sans être aussitôt soupçonné d?être un traître au Pays basque, à la solde des «gouvernements fascistes de José Maria Aznar et de Lionel Jospin».</p>
<p>ETA ne règne pas seulement par la terreur. Son recrutement use de méthodes plus subtiles et éprouvées. Concerts de rock ou de rap basques, manifestations folk où l?on chante les chants basques à pleins poumons, meetings alternatifs féministes ou homosexuels basques, l?organisation s?étend dans une ambiance trépidante. La jeunesse «abertzale» (nationaliste) commence par s?amuser. ETA lui offre d?abord de partager la fête. Pour séduire, l?organisation a changé de peau, s?arrimant au goût du jour, surfant sur la vague de l?antimondialisation, épousant la solidarité entre les petits peuples opprimés par le grand capital&#8230; Inaki, 20 ans, étudiant, raconte comment on saute le pas: «Un copain te demande de tenir la buvette à la fête d?Untel. Pour lui rendre service, tu acceptes. Puis il te rappelle pour coller les affiches du comité de soutien aux prisonniers. Toi, bien sûr, tu es d?accord: tu as forcément un ami qui a fait de la prison. C?est comme ça, poursuit-il de son élocution tranquille, que tu deviens un militant presque sans t?en apercevoir. Un autre jour, on te demande si tu peux héberger un patriote, sans te préciser qu?il est dans la lutte armée. Tu prêtes une voiture, tu caches un peu d?engrais qui sert à fabriquer les bombes artisanales. Ça y est: tu &laquo;&nbsp;en&nbsp;&raquo; es&#8230;»</p>
<p>La plupart de ces militants ne passeront jamais directement au meurtre. Les commandos qui mettent aujourd?hui l?Espagne à feu et à sang ne comptent que 60 jusqu?au-boutistes. Ils sont appuyés par 500 ou 600 militants purs et durs. Mais il y a les autres, les sans-grade, solidaires, qui un jour ou l?autre prêteront main-forte. Et ceux qui, après vingt ans de vie rangée, redonnent un coup de main à l?occasion. «L?organisation» passe son temps à recenser les gens «sur qui elle peut compter». Plus de 200 000 personnes, 17% des électeurs basques espagnols, qui ont voté pour Euskal Herritarok, la branche politique d?ETA, aux dernières élections. Combien seront-ils aux législatives de mai prochain?</p>
<p>Au siège du parti du Premier ministre espagnol, le Parti populaire à Saint-Sébastien, le député Gustavo de Aristegui se tient sur le pied de guerre. Dans le couloir, deux malabars munis de talkies-walkies et de revolvers gardent sa porte. Aristegui allie didactisme et fermeté pour dévoiler la stratégie de Madrid: «Au centre, l?organisation terroriste, dit-il, esquissant en même temps un croquis tel un chef d?état-major à la veille de la bataille. Tout autour, la souricière: le dispositif allie répression policière et judiciaire, coopération internationale, mobilisation de la société civile et union sacrée des partis politiques.» Petit silence: «Problème, l?union sacrée n?existe pas; les socialistes ont fait alliance avec nous. Pas le PNV (Parti nationaliste basque)», martèle-t-il en détachant les syllabes. Le député du PP, loin de s?en plaindre, s?en frotte carrément les mains: «Désormais le jeu est clair: en refusant de nous rejoindre, les soi-disant nationalistes modérés du PNV qui nous gouvernaient jusqu?alors montrent que leur destin se confond avec celui d?ETA. Il n?existe pas de nationalisme modéré. CQFD.»</p>
<p>Au PNV, on renvoie la politesse aux hommes d?Aznar: «Il n?existe pas de droite démocratique. Chez nous, elle ne s?est jamais repentie du franquisme!», lance un cadre du parti. «Pourquoi le gouvernement espagnol a-t-il accordé à Meliton Manzanas, première cible d?ETA, mais grand tortionnaire franquiste, une décoration posthume destinée aux victimes du terrorisme?», renchérit Gorka Aguire, porte-parole du PNV. Les anciens tenants du dialogue, crispés sur la défensive, n?ont plus grand-chose à proposer. Madrid s?apprête à rafler la mise: Jaime Mayor Oreja, ministre de l?Intérieur d?Aznar, vient de démissionner. Il brigue la magistrature suprême dans le gouvernement basque. Si les urnes lui donnent la victoire, on risque l?embrasement. La «Anboto» est prête. La police a trouvé des croquis montrant qu?avec ses lieutenants, depuis sa planque en France, elle cherche à mettre au point des explosifs encore plus meurtriers. Le vol de dynamite commis la semaine dernière en Isère montre qu?«Anboto», depuis la France, reconstitue ses stocks d?armes.</p>
<p>La France, c?est le quartier général et la base arrière d?ETA. «Anboto» et la direction du mouvement terroriste se trouvent en région parisienne. Les camps d?entraînement militaire sont dans les Landes; les fabriques de faux papiers à Bayonne; le lieu de villégiature des soldats de l?organisation qui ont besoin de se mettre au vert à Hendaye; la maison de retraite des prisonniers qu?on n?a pas extradés vers l?Espagne à Anglet? Jusqu?à présent, la France, sanctuaire de fait des terroristes d?ETA, était à l?abri de leurs débordements violents. Mais lorsque le joueur de football Bixente Lizarazu a reçu une lettre d?ETA lui commandant de payer l?impôt révolutionnaire, les services de police y ont vu le signe annonciateur de futurs attentats en France. D?autres signes étaient déjà venus étayer cette crainte.</p>
<p>D?abord il y eut les «assises de la jeunesse basque», rassemblant quelque 20 000 personnes à Cambo-les-Bains en avril dernier. Dans la petite ville des Pyrénées-Atlantiques, les jeunesses nationalistes du Pays basque français (Gasteriak) et du Pays basque espagnol (Jarrai) fusionnaient, ne devenant plus qu?une seule et même organisation. Le juge Garzon a arrêté la semaine dernière leurs principaux dirigeants. Son nom: Haika («Debout!», en basque). Lors du meeting, deux hommes cagoulés sont apparus pour exhorter les jeunes à «continuer la lutte» au nom d?ETA. Dans les milieux indépendantistes, on assure que ce moment-là marquait un vrai tournant historique.</p>
<p>«Il était urgent de dépasser le schéma de la partition qu?on nous impose depuis trop longtemps, explique Igor, étudiant en droit et militant d?Haika côté espagnol. Pour répondre à la répression redoublée, il est plus indispensable que jamais de s?unir.» Côté français, à Bayonne, Yves entonne le même refrain. Sur son pull rouge on peut lire «Amnistia». Sans le moindre humour, il explique sa vie de jeune «résistant» dans un pays «occupé». L?autonomie dont jouit le Pays basque espagnol ne suscite chez lui ni enthousiasme ni envie. Au contraire: «Une aumône! Un piège pour mieux nous diviser», s?exclame le gosse, qui parle déjà comme un apparatchik et truffe son discours de mots basques. Et de conclure, définitif: «L?indépendance, c?est pour tout le Pays basque ou cela n?est pas!»</p>
<p>La France, décidément, est dans le viseur des nationalistes, tous âges confondus. Arnaldo Otegi, le chef d?EH, la branche politique d?ETA: «Nous nous sommes trompés en pensant qu?il fallait d?abord conquérir le Sud (le côté espagnol) avant de s?attaquer au Nord.» C?est-à-dire le côté français. Coiffure en brosse et boucle d?oreille, «l?historique» reçoit, lui, sans protection dans son bureau de Saint-Sébastien. On dit qu?il a rêvé autrefois de devenir le Gerry Adams du Pays basque, du nom du leader de l?IRA artisan de la paix? Depuis, «on» l?a rappelé à l?ordre. Et il a changé de refrain. L?institution phare désormais, celle que tout bon politique nationaliste s?efforce de mettre en avant, s?appelle Udalbitza. Pour notre extrémiste basque, c?est «un embryon d?Etat parallèle». Tout simplement. En 1998, les accords de Lizarra signés par tous les mouvements nationalistes basques, de chaque côté des Pyrénées, débouchent sur la création d?une nouvelle entité à cheval sur les frontières, chargée de jeter les bases des conditions culturelles et politiques du futur Etat basque. Udalbitza, généreusement financé par le gouvernement de la Région autonome basque, fait fi des frontières et réunit tout ce que les sept provinces réclamées par les indépendantistes comptent de maires irrédentistes. «Plus de ce F3 que nous loue l?Etat espagnol, Biscaye, Alava, Guipuzcoa, énumère Otegi. Installons-nous tout de suite dans notre propre F7 (avec la Navarre espagnole plus les trois provinces françaises basques: le Labourd, la Soule et la Basse-Navarre!)»</p>
<p>Le 13 mai prochain, l?égérie des terroristes s?en réjouit, le bail autonomiste risque d?arriver à expiration. La reine de la terreur, symbole de la terre, matrice des tempêtes et de la foudre, est persuadée qu?elle va enfin pouvoir donner toute sa mesure&#8230;</p>
<p>Sara Daniel</p>
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		<updated>2011-04-04T20:06:34Z</updated>
		<published>2000-01-01T00:00:00Z</published>
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Venues de Slovénie, du Kazakhstan ou de Roumanie, elles échouent un joursur ce marché de tous les trafics. Vendues comme une marchandise pour aller peuplerles bordels de l?après-guerre,]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2000/01/trafic-de-femmes-les-damnees-de%c2%ab-larizona-%c2%bb"><![CDATA[<p>à Brcko (Bosnie-Herzégovine)</p>
<p>Venues de Slovénie, du Kazakhstan ou de Roumanie, elles échouent un joursur ce marché de tous les trafics. Vendues comme une marchandise pour aller peuplerles bordels de l?après-guerre, à 50 marks la demi-heure. Reportage</p>
<p>«Alors, c?est pas merveilleux, l?Arizona ?» D?un regard, Irudin embrasse le vaste campement de baraques en bois où les derniers trafiquants achèvent de ranger leurs marchandises. La nuit vient de tomber sur « l?Arizona», le plus grand marché de contrebande de Bosnie-Herzégovine. Les gardiens ont descendu la barrière qui défend l?entrée de cette forêt de stands contre les visites importunes. Les regards des marchands sont hostiles. Désormais les transactions ont lieu à guichets fermés. Les camions se mettent côte à côte et, à l?abri des bâches en plastique, avec pour seul éclairage des lampes à pétrole, on transvase, on fait les prix de denrées qu?on imagine moins anodines que celles de la journée.</p>
<p>Nous sommes dans la région de Brcko, à la frontière entre la République serbe de Bosnie et la Fédération croato-musulmane. Ici tout se marchande, tout s?achète et se vend sans taxes: les cassettes bulgares, les derniers gadgets à cristaux liquides venus de Taïwan, l?héroïne turque, la fripe chinoise, les cigarettes de Macédoine et même les armes. Les Croates marchandent avec les Serbes qui négocient avec les Bosniaques, avant que chacun regagne sa zone «ethniquement pure». Même les soldats de la Sfor (force multinationale de stabilisation de la paix) viennent jusqu?ici faire des affaires.</p>
<p>Irudin aime les Américains, l?ONU, l?Otan et le libre-échange. On le comprend. Car si, de l?avis de la représentante de l?ONU à Sarajevo, Madeleine Rees, l?Arizona est un cauchemar pour la police internationale, «la matérialisation de l?enfer sur la terre», cette Babel de la contrebande est née des bonnes intentions des hommes de la Sfor. Partant du principe que le commerce rapproche les hommes, ce sont eux qui ont entériné la légalisation, en 1995, de ce marché né de manière informelle pendant la guerre. La réussite a été totale: les marchands se soucient peu ici de savoir si les gens avec qui ils commercent sont tsiganes, musulmans ou chinois. Et puis la machine s?est emballée: dans un monde déréglementé aux frontières perméables, l?Arizona est devenu un monstre incontrôlable. Des filières mafieuses bien rodées y acheminent toutes sortes d?articles, au gré des impulsions perverses du marché.</p>
<p>Irudin n?aime pas les armes, et encore moins la drogue: «Moi, ma passion, dit-il, ce sont les femmes.» Alors sur le marché de l?Arizona, c?est ce segment ? un des plus porteurs du moment ? qu?il a choisi. Les femmes, il les achète, les revend, les aiguille selon leurs atouts vers la dizaine de bordels que compte le marché. Son motel, poétiquement baptisé l?Orchidée, sert en quelque sorte de gare de triage: les plus belles iront à l?Acapulco, les autres au Why Not ou au Sharm. «Aujourd?hui je viens d?en recevoir trois. Je vous les aurais bien présentées, mais elles ne parlent que slovène, ou roumain, je crois?» Irudin propose de faire le tour du propriétaire. Il montre avec fierté les chambres de 5 mètres carrés, qui «disposent toutes de l?eau courante». Dans l?une d?entre elles, une jeune femme blonde épuisée est étendue sur le lit, la jambe bandée. «Elle s?est foulé la cheville en sortant du bateau», explique le propriétaire du motel.</p>
<p>Pour la grande majorité des filles vendues dans les maisons de passe de Bosnie, le trajet est invariablement le même. Après un séjour à Belgrade, les jeunes femmes, venues de Slovénie, du Kazakhstan ou de Roumanie, traversent la Save, rivière qui sépare la Croatie de la Bosnie, à quelques kilomètres de l?Arizona. On les retrouve alors soit dans les motels du marché, soit dans des baraques en bois disséminées dans la forêt alentour, où elles attendent d?être vendues.</p>
<p>Il y a deux ans, Hazim faisait du trafic de femmes sur le marché de l?Arizona. Après quelques déboires avec la police, il a fini par changer de «secteur». Il explique la méthode qui avait fait de lui le roi de la nuit en Bosnie: «D?abord, j?allais enregistrer les filles à la police, qui leur accordait un permis de séjour d?un an. Lorsqu?elles avaient passé trois mois dans mon club de l?Arizona, je les vendais environ 3000 deutschemarks à un intermédiaire pour des boîtes de Sarajevo.» Hazim était un expert: «Au premier coup d??il, je pouvais estimer la valeur des filles. Je les examinais, leur demandais si elles connaissaient une danse orientale. On arrivait toujours à trouver un prix qui satisfasse tout le monde.»</p>
<p>En 1998, se souvient-il, un propriétaire de night-club gagnait en moyenne 25000 DM par mois (le salaire mensuel moyen est de 250 DM). Lui ne comprend toujours pas pourquoi la police a fini par s?en prendre à lui: «Il y avait des hommes politiques dans mon club. Et les policiers locaux prélevaient un tiers des transactions. Alors pourquoi? Ils ont dû vouloir me remplacer par quelqu?un?»</p>
<p>Pour atteindre l?Acapulco, il faut emprunter la route de terre battue qui traverse l?Arizona. Quand on s?éloigne des petites maisonnettes de bois pour s?enfoncer dans la campagne, on aperçoit les lumières des bordels de fortune. Mais l?Acapulco, c?est différent. A écouter les marchands, c?est la Rolls de la maison close. Les très jeunes femmes qui dansent ici ont toutes l?air de top models internationaux. Elles sont une trentaine, assises en cercle, qui se relaient sur la piste de danse. Lorsqu?elles plaisent à un client, c?est le serveur qui récupère les 50 marks que coûte la demi-heure. D?un claquement de doigts, il envoie la fille dans une chambre. Ici, on nous a défendu de parler avec le personnel. Les sommes en jeu sont trop importantes. Et le gérant des lieux, un malabar armé d?un détecteur de métaux, n?a pas l?air de vouloir faire la conversation.</p>
<p>En Bosnie, l?an dernier, environ 200 femmes retenues contre leur volonté ont réussi à déposer plainte devant l?International Police Task Force (IPTF), la police de l?ONU. Toutes ont été reconduites dans leur pays d?origine. Une goutte d?eau, quand on sait que les 500 bordels de Bosnie regorgent de ces esclaves de l?après-guerre froide. La police locale est souvent complice. La loi n?a pas prévu la notion de travail forcé ou d?esclavage. Alors les organismes internationaux assistent quasi impuissants à cette traite des Blanches, devenue une branche florissante de l?économie?</p>
<p>Madeleine Rees, qui dirige à Sarajevo l?antenne du Haut Commissariat des Nations unies pour les droits de l?homme, a fait de la lutte contre le trafic des femmes sa priorité. Par conviction personnelle bien sûr. Mais aussi parce qu?elle sait que c?est la présence de la communauté internationale en Bosnie qui a créé le marché de la prostitution. 40000 agents internationaux sont aujourd?hui présents en Bosnie, dont 19800 soldats de la Sfor. «Et comme toujours lorsqu?il y a quelque part une concentration d?hommes qui portent uniforme, le marché de la prostitution explose», déplore Madeleine Rees. Alors l?ONU multiplie les colloques et les campagnes de sensibilisation en direction de ces hommes. Parfois, les mesures prises sont plus coercitives. Comme lorsque l?Organisation internationale pour les Migrations (OIM) a décidé d?afficher les numéros d?immatriculation des voitures internationales vues en stationnement devant les bordels de Sarajevo?</p>
<p>Au sein de la police de l?ONU à Sarajevo, c?est une femme flic de Philadelphie, Maureen Kelly, qui est chargée de lutter contre la traite des femmes. Elle est gênée lorsqu?on évoque l?implication des forces internationales dans la consommation et le trafic du sexe. «Nous devrions montrer l?exemple», soupire-t-elle. Mais il ne se passe pas un mois sans que les journaux de Bosnie dénoncent des faits où sont impliqués des soldats de la Sfor ou, plus grave, des agents de la police internationale. Il y a quelques mois, un quotidien racontait le cas d?un agent de l?IPTF qui avait acheté pour son usage personnel une jeune fille de 14 ans, légèrement retardée?</p>
<p>La semaine dernière, c?est le témoignage d?une jeune femme dans le journal «Sloboda Bosna» (Bosnie libre) qui a ému le pays. Extraits: «Je viens d?une famille traditionnelle de Prnjavor, fruit du mariage d?un Serbe et d?une musulmane. Parce que je suis pauvre, j?ai dû accepter un job de &laquo;&nbsp;serveuse&nbsp;&raquo; dans la guesthouse Vila. Bien sûr, très vite, j?ai dû offrir d?autres services? Mon patron, qui m?avait confisqué mon passeport et mon argent, ne voulait pas me laisser partir. Ce n?est pas un secret que les membres de la communauté internationale sont nos clients les plus assidus. Mais j?ai été surprise par l?attitude d?un policier de l?IPTF. Il s?appelle Madu Pilal, c?était un de mes clients réguliers. Je lui ai donc demandé de l?aide. Il m?a insultée en me disant que cela ne faisait pas partie de son travail. Il m?a menacée parce qu?il avait peur que je révèle son nom. Mais le pire m?attendait à la boîte. Mon patron m?a battue parce que j?avais tout raconté. Finalement, j?ai réussi à m?échapper. Maintenant que je suis à l?abri, je voulais témoigner parce que cet homme ternit la réputation de la police internationale? Et si l?IPTF ne nous aide pas, qui le fera?»</p>
<p>C?est la question en effet. Et c?est bien pourquoi cette histoire a fait tant de bruit en Bosnie, où l?on attend beaucoup de l?International Police Task Force, dont la mission est de rappeler la police locale à un comportement plus humain envers les habitants.</p>
<p>Madeleine Rees ne peut se résoudre à considérer cette exploitation sexuelle des femmes comme un mal nécessaire, un dommage «collatéral» de guerre. Selon elle, les internationaux doivent comprendre que ce n?est pas leur désir sexuel qu?on veut réprimer. «Nous ne leur demandons qu?une chose: de s?assurer que les filles sont majeures et consentantes et de nous prévenir s?ils remarquent un cas d?esclavage.» Plus facile à dire qu?à faire, quand les filles en question ne parlent pas la langue du pays et sont constamment sous la surveillance de leur «propriétaire». Un homme souvent armé, et qui dispose d?appuis au sein de la police locale. Au reste, comme le remarque amèrement Fredric Larsson, un acien officier de la Sfor qui travaille aujourd?hui pour l?OIM, «certains bataillons de la Sfor se fichent pas mal de savoir si les filles qui les accueillent sont consentantes ou non?».</p>
<p>Les mêmes causes produisant inévitablement les mêmes effets, c?est Pristina, au Kosovo, qui est en passe de devenir demain la capitale mondiale de la traite des femmes. Les migrations des filles esclaves se déplacent au gré des guerres et des interventions humanitaires qui les accompagnent. «Nous avons voulu prévenir nos homologues en poste à Pristina de la gravité du problème qui les attendait, rapporte Fredric Larsson, mais le problème ne semblait pas les concerner?»</p>
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			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[Erignac : histoire d’un fiasco]]></title>
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		<published>2000-01-01T00:00:00Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[Retour sur un bogue politique, policier et judiciaire
Sept mois après l?arrestation de ses complices, l?assassin présumé du préfet de la région Corse court toujours. La disparition d?Yvan Colonna demeure ainsi]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2000/01/erignac-histoire-dun-fiasco"><![CDATA[<p>Retour sur un bogue politique, policier et judiciaire</p>
<p>Sept mois après l?arrestation de ses complices, l?assassin présumé du préfet de la région Corse court toujours. La disparition d?Yvan Colonna demeure ainsi le symbole d?un énorme cafouillage dans une enquête où l?Etat n?a pourtant pas lésiné sur les moyens. Mais entre guerre des polices, méfiances judiciaires et calculs politiques, tout semble avoir été réuni pour aboutir à ce ratage. Navrant.</p>
<p>? Qui est responsable de la fuite d?Yvan Colonna? C?est une brouille tenace, une haine tranquille comme seuls les petits villages en connaissent. Une querelle d?opérette qui a pour horizon la mer toute proche et pour cadre les ruelles en pente de Cargèse. Ici, dans ce petit bourg de Corse-du-Sud, la rue du Docteur-Dragacci croise la rue Colonna. Mais cela fait dix ans que Démétrius Dragacci n?adresse plus la parole à Jean-Yves Colonna, dix ans que l?ancien chef de la PJ d?Ajaccio ignore ostensiblement le père de l?assassin présumé du préfet Erignac. Tout a toujours opposé les deux hommes. Tout, sauf leurs enfants qui jouaient ensemble, ce qui est banal dans un village. D?origine modeste, Dragacci avait connu son heure de gloire au temps de Pasqua en luttant contre les poseurs de bombes. Ancien député PS des Alpes-Maritimes, proche de Danielle Mitterrand, Jean-Yves Colonna, qui possède une belle propriété près de la plage, était chargé d?entretenir le dialogue avec ces indépendantistes que Dragacci harcelait. A l?origine de la brouille entre les deux hommes, il n?y a pourtant aucun conflit d?idées. Il y a bien plus grave: une demande de mutation refusée. Lorsqu?il était en poste au cabinet du ministère de l?Intérieur, le père d?Yvan Colonna aurait jugé Dragacci trop intransigeant pour le recommander. En Corse, une trahison de voisin, ça ne se pardonne pas. Tout le monde avait donc entendu parler de la dispute, à Cargèse, en Corse, chez les flics. Tout le monde apparemment, sauf le premier responsable de l?enquête Erignac: le commissaire Roger Marion. Aujourd?hui numéro deux de la police judiciaire, l?ex-chef de la DNAT (Division nationale antiterroriste) n?est pas expert en querelles de voisinage. Devant la commission d?enquête sur la Corse de l?Assemblée nationale, il a donc accusé Dragacci d?avoir averti le père Colonna que son fils était surveillé. Faut-il que Roger Marion se soit senti acculé par les questions des parlementaires pour avoir porté des accusations aussi graves que peu fondées devant des députés abasourdis? Et pourtant tous les services de police s?accordent à le dire ? consensus assez rare dans cette affaire pour mériter d?être souligné ?, Marion aurait dû reconnaître ses torts et analyser les raisons du &laquo;&nbsp;loupé&nbsp;&raquo; de l?arrestation de Colonna, comme l?a qualifié le juge Gilbert Thiel. Le succès de l?interpellation du commando avait été suffisamment souligné pour que le commissaire puisse admettre cette faute. Mais la confession publique de ses erreurs n?est pas exactement le style de Marion. En général, le superflic préfère charger les autres que de se voir imputer le moindre faux pas. Avec lui tout le monde en prend pour son grade: devant la commission du Sénat, ce sont les Renseignements généraux qu?il a accusés d?avoir bâclé la surveillance d?Yvan Colonna. &laquo;&nbsp;Soit on l?arrêtait, soit on le collait comme pour une protection rapprochée, se défend un policier local. Dans un petit village, si on veut surveiller discrètement, il y a toujours un risque.&nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;Nous allons avoir l?air ridicule!&nbsp;&raquo; Lorsque, ce dimanche 23 mai, dans le bureau de Roger Marion rue des Saussaies, la juge Laurence Levert apprend que Colonna s?est échappé, elle blêmit. Pourquoi la magistrate laisse-t-elle échapper cette exclamation devant des officiers de la DNAT? Après tout, si comme l?affirment certains protagonistes de l?enquête on n?avait rien sur Colonna jusqu?aux aveux de son complice Maranellila nuit précédente, la fuite du meurtrier présumé, pour désolante qu?elle soit, faisait partie desimpondérables. En réalité, dès 1998, le nom de Colonna apparaît à deux reprises dans la procédure. En novembre 1998 d?abord, époque où l?on pense que le commando est arrivé sur les lieux du crime à bord d?un fourgon Citroën C35, le nom d?Yvan est communiqué au juge Thiel. Colonna est présenté comme un indépendantiste, acquéreur d?un de ces fourgons. La deuxième fois, c?est le 10 décembre. Dans une note du préfet qui ne tardera pas à devenir célèbre, Bernard Bonnet cite Stéphane, le frère d?Yvan, comme un des membres possibles du commando. Plus tard, enquêteurs et juges ne manqueront pas de souligner que Bonnet les a orientés surle mauvais Colonna. Mais, selon DémétriusDragacci, directeur du SRPJ à l?époque, toutenquêteur qui connaissait un tant soit peu lamouvance nationaliste ne pouvait se laisser abuser par cette confusion entre les frères: &laquo;&nbsp;Yvan Colonna a plus de personnalité politique que son frère, explique-t-il, même le gendarme du coin le sait, a fortiori les spécialistes?&nbsp;&raquo; Contrairement à ce qu?ont laissé entendre les enquêteurs, Yvan Colonna n?est pas un nouveau venu dans la mouvance nationaliste. Les inspecteurs de la Police judiciaire savaient qu?il était vraisemblablement membre du &laquo;&nbsp;commando Cargèse-Sagone&nbsp;&raquo;, qui a terrorisé la région à coups de rackets et de meurtres. Caractériel, violent, Yvan est un intégriste de la corsitude. Le fait d?être à moitié breton lui donne des crampes d?estomac. Les enquêteurs ont-ils été abusés par l?apparente tranquillité d?occupation de cet intransigeant, qui s?est mis au vert après l?assassinat? En janvier, une note &laquo;&nbsp;blanche&nbsp;&raquo; des RG explique que Ferrandi ? le chef des opérationnels du groupe Cargèse-Sagone ? a l?air d?avoir pris sa retraite. Et pourtant, Jean-Pierre Colombani, numéro trois des RG en Corse, se souvient: &laquo;&nbsp;Nous avions mis Yvan Colonna sur écoute, nous savions qu?il était un intime de Maranelli et de Ferrandi. Vu leur degré d?intimité, il y avait de fortes chances qu?il soit coauteur de l?attentat.&nbsp;&raquo; Alorspourquoi Marion néglige-t-il d?interpeller Colonna le samedi 22 mai? La compagne de Maranelli ne vient-elle pas de le mettre en cause dans la nuit? Le superflic n?avait pas été si respectueux des libertés individuelles au début de l?enquête, alors qu?il procédait à des centaines d?interpellations dans la plaine orientale. Que dit l?amie de Maranelli? D?abord, elle fait voler en éclats l?alibi de son mari. Celui-ci n?est pas allé à la chasse, contrairement à ce qu?il prétend. Puis elle achève de sceller le sort de son compagnon: &laquo;&nbsp;Le 7 février 1998, c?est la conjonction de ses idées nationalistes, de l?assassinat du préfet et de la venue de Colonna qui m?a fait craindre le pire.&nbsp;&raquo; Dans le contexte que l?on connaît, cettedéclaration aurait dû suffire à provoquer l?interpellation de Colonna. A ce stade de l?interrogatoire, tous les enquêteurs de la DNAT sont convaincus de son implication dans l?assassinat. Mais, bien loin d?alerter son équipe, Marion interdit à ses hommes de Paris, interloqués, de contacter leurs collègues restés en Corse. Pourquoi ces étranges consignes? Marion est-il obnubilé par les fuites, la fameuse &laquo;&nbsp;porosité&nbsp;&raquo; des services de police? A-t-il vou-lu mettre en scène l?arrestation de Colonna? Un policier proche de l?enquête risque ces hypothèses qui cadrent bien avec le caractère que l?on prête au numéro deux de la PJ. Mais ce fonctionnaire de la DNAT ne comprend toujours pas ce qui s?est passé: &laquo;&nbsp;Techniquement, il n?y avait aucun problème. Vingt fonctionnaires de la DNAT étaient encore présents à Cargèse. Nous n?avions même pas besoin des RG pour &laquo;&nbsp;taper&nbsp;&raquo;Colonna!&nbsp;&raquo; La suite, on la connaît. Trente-six heures plus tard, lorsque les policiers se décideront enfin à venir l?interpeller, Colonna aura pris la poudre d?escampette. Non sans avoir accordé au préalable une interview à TF1? II. ? Le hors-piste agricole Jusqu?à l?assassinat de Claude Erignac, Roger Marion et Jean-Louis Bruguière étaient plus passionnés par les attentats islamistes que par les exactions des groupuscules corses. Le tandem de l?antiterrorisme avait délégué la gestion des factions indépendantistes à la juge Laurence Levert. Tout change après le traumatisme de l?assassinat du préfet. La réussite de l?enquête devient la priorité absolue. Tout le monde sait qu?ily aura des promotionsà la clé. Marion sedépêche de placer ses pions. Dans un service où la personnalité du chef a créé de nombreuses tensions, le flic colérique a besoin de constituer une équipe de fidèles. Raison pourlaquelle la section Corse de la DNAT va êtredéchargée de l?enquête: Philippe Frizon et l?équipe des &laquo;&nbsp;islamistes&nbsp;&raquo; prennent les commandes. Des béotiens débarquent à Ajaccio avec l?arrogance de flics convaincus d?appartenir à l?élite. Leurs collègues de la PJ d?Ajaccio n?apprécient pas trop le débarquement de ces &laquo;&nbsp;cow-boys&nbsp;&raquo;. Ils désapprouvent aussi bien leur méthode que leur analyse de l?attentat. Leur méthode? A la fin de l?année 1998, près de 350 suspects sont interpellés. La justice prononce 49 mises en examen et incarcère 36 suspects, dont 17 seront relâchés. Sur l?île, il n?existe plus un Corse qui n?ait un cousin entendu par la police. Très vite, pourtant, les officiers de la DNAT eux-mêmes en arrivent à penser que cette boulimie d?interpellations traduit surtout les tâtonnements de Marion. &laquo;&nbsp;Ne vous inquiétez pas, c?est pour frimer qu?on vous a arrêtés&nbsp;&raquo;, glissent certains des officiers de la DNAT, qui critiquent ainsi leur chef devant les interpellés. Quelle est l?analyse du Mozart de l?antiterrorisme? Pour lui, le mobile de l?assassinat, c?est l?endettement agricole, l?obsession du préfet Erignac, qui voulait casser la logique des moratoires. Depuis deux ans, les syndicats agricoles d?obédience nationaliste, contrôlés par Mathieu Filidori et Marcel Lorenzoni, s?opposent violemment au préfet. Deux communiqués émanant d?une structure nommée Sampieru et envoyés au journal &laquo;&nbsp;Libération&nbsp;&raquo; quelques mois avant l?assassinat viennent étayer cette thèse. Le premier évoque &laquo;&nbsp;l?idéal parachutiste et légionnaire&nbsp;&raquo;, et le deuxième, la filière porcine. Marcel Lorenzoni fait un suspect idéal. Trop beau pour être vrai? Ancien officier parachutiste, producteur de porc, Lorenzoni est né dans le même village que &laquo;&nbsp;Sampieru&nbsp;&raquo;, le fameux Sampiero, mercenaire du XVIe siècle. Il est arrêté le 13février. Mathieu Filidori, le deuxième personnage de la piste agricole, arrêté le 22 juin 1998, sera relaxé par manque de charges. Pourtant, dans son rapport du 3 décembre 1998, Marion écrit: &laquo;&nbsp;La saisie au domicile de Filidori d?une importante documentation annotée a permis d?établir son implication dans la rédaction de revendication de l?assassinat du préfet Erignac.&nbsp;&raquo; L?exégèse de ces textes saisis chez Filidori, véritable maniaque de la littérature nationaliste, les agents de la DNAT s?en souviennent encore avec horreur: &laquo;&nbsp;Nous savions bien que cela ne servait pas à grand-chose. On compulsait des tonnes de documents pour rien.&nbsp;&raquo; Le jugement sévère témoigne de l?ambiance déplorable qui régnait au sein de la DNAT. Démétrius Dragacci n?a toujours pas compris pourquoi Marion s?était si longtemps obstiné sur la piste agricole. Selon lui, les communiqués envoyés au journal &laquo;&nbsp;Libération&nbsp;&raquo; témoignent d?un désir un peu trop évident de faire porter le chapeau à Lorenzoni. &laquo;&nbsp;Dans ce contexte, explique Dragacci, pour tous les bons spécialistes du dossier corse, il s?agissait surtout de savoir qui avait intérêt à charger le Collectif pour la Nation dont Filidori est avec Lorenzoni le cofondateur.&nbsp;&raquo; Pourquoi le chef du SRPJ n?a-t-il pas fait profiter Marion de son analyse éclairée de spécialiste? C?est simple: depuis le magnifique coup de filet de Sperone (1), les deux hommes se détestent. Marion n?a toujours pas digéré d?avoir été mis à l?écart de l?opération. Alors les réunions de concertation sur l?enquête ne sont pas franchement cordiales. Mais pas tristes pour autant: un participant se souvient d?avoir entendu Dragacci imiter l?accent rocailleux de Marion. Un Corse qui imite un gars du Tarn! Et de prédire: &laquo;&nbsp;On va vous annoncer 600 interpellations qui ne serviront à rien.&nbsp;&raquo; Dragacci en est convaincu: Marion sait qu?il ne trouvera rien, aussi fait-il de l?esbroufe. Il l?aurait entendu dire: &laquo;&nbsp;Il me faut de la viande pour Paris.&nbsp;&raquo; Aussi Dragacci continue-t-il de rendre compte directement de ses conclusions à Bernard Gravet, patron de la PJ, sans en aviser Marion. Exaspéré par le &laquo;&nbsp;Ventura de Cargèse&nbsp;&raquo;, Marion finira par avoir sa peau. En mai 1998, Dragacci, l?homme de terrain le plus au fait des mouvements nationalistes en Corse, est débarqué de l?enquête? III. ? L?étrange parcours des notes Bonnet L?autre personnage clé de l?affaire, c?est le préfet Bernard Bonnet. Parce que Jean-Pierre Chevènement lui a demandé de regarder les dossiers qui ont pu fâcher, mais aussi parce qu?il adore compulser les rapports de police, le préfet mène son enquête. Très vite, il a la chance de faire la connaissance de quelques nationalistes qui préfèrent venir s?épancher au Palais-Lantivy, le siège de la préfecture, plutôt que chez les agents de la DNAT. En juin 1998, Bonnet indique qu?il a rencontré un homme dont les activités professionnelles réclament le soutien des pouvoirs publics. Et qui deviendra un de ses informateurs privilégiés. Le fameux Corte, dont le préfet brosse un portrait romanesque dans son livre, existe-t-il? Ne s?agit-il pas plutôt d?une mise en scène, destinée à déguiser une enquête parallèle que l?hôte du Palais-Lantivy aurait conduite avec les gendarmes? Quoi qu?il en soit, dès juillet 1998, Bonnet connaît le motif de l?assassinat. Dès septembre, il connaît le nom des principaux coupables. Corte lui a fourni un document capital, qui explique le ras-le-bol des commanditaires de l?assassinat devant la corruption du nationalisme corse. Ce groupe aspire à plus de pureté et veut rompre avec la politique des petits arrangements passés avec l?Etat. Pour ces indépendantistes, la goutte d?eau a été Sperone, et les supposées tractations qu?ils dénoncent entre Charles Pasqua et François Santoni: &laquo;&nbsp;Afin de se débarrasser en douceur, peut-on lire dans le texte remis au préfet Bonnet, d?un rival de Santoni et d?Emile Mocchi, maire de Propriano, mais aussi de permettre à Pasqua de réussir un coup d?éclat: l?opération Sperone fut programmée? En s?appuyant sur la branche pourrie du nationalisme corse, Charles Pasqua a engagé l?Etat, et l?Etat doit payer la facture.&nbsp;&raquo; Dans le courant du mois de novembre, Bonnet apprend que le commando est composé d?une branche d?&nbsp;&raquo;intellectuels&nbsp;&raquo; ? Jean Castella et Vincent Andreuzzi ? et d?&nbsp;&raquo;opérationnels&nbsp;&raquo; ? Ferrandi, Versini, Istria et Stéphane Colonna, le frère d?Yvan. On imagine l?exaspération de celui qui devra attendre mai 1999 ? près de six mois ? pour voir les premières interpellations. Pourtant, au début de l?enquête, la communication entre le préfet Bonnet et Georges Marion est plutôt bonne. Le premier informe le second de l?existence de son informateur, et c?est Marion qui donne à Bonnet le nom d?un des membres du commando ? Jean Castella ? trouvé par ses enquêteurs. Et puis les choses se gâtent. Un jour, le chef de la DNAT s?aperçoit que Bonnet fait de la rétention d?information. De rage, il jette à terre le fax crypté qui leur servait à communiquer. Pourquoi le préfet n?a-t-il pas parlé de Ferrandi à Marion? La recherche de l?appartement où la conspiration s?est organisée s?en serait trouvée raccourcie de plusieurs mois. Mais le préfet a reçu des ordres. Les ponts sont coupés. Dans un service aussi hiérarchisé que la police, il était d?ailleurs un peu naïf de penser que les réticences à coopérer ne pouvaient venir que de la base. Lorsqu?il se rend compte de l?importance des renseignements qu?il détient, et après deux mois de vérifications conduites par les gendarmes, Bonnet rédige deux notes ? une datée du 16 novembre, l?autre du 10 décembre 1998 ? qu?il pense remettre au juge Bruguière, chargé de l?enquête. Le nom des assassins présumés, les motifs, l?organisation du commando: tout y est. &laquo;&nbsp;Si le ministre de l?Intérieur avait été à son poste, explique aujourd?hui Bernard Bonnet, les notes auraient suivi la filière normale: Bergougnoux (cabinet du ministre), Bruguière (justice), Marion (police).&nbsp;&raquo; Mais depuis l?accident opératoire de Jean-Pierre Chevènement, c?est Matignon qui suit directement l?enquête. Or Matignon n?a aucune considération pour le tandem Marion-Bruguière. Les deux hommes sont jugés proches de Charles Pasqua. Bonnet reçoit l?interdiction d?aller communiquer ses renseignements au juge antiterroriste de la galerie Saint-Eloi: il doit décommander son rendez-vous. Les réticences de Clotilde Valter, conseillère technique chargée de la Corse auprès de Lionel Jospin, seraient compréhensibles: les informations que détient Bonnet mettent en lumière le rôle particulier que Charles Pasqua aurait joué dans les milieux indépendantistes. Et puis le cabinet du Premier ministre n?a pas apprécié l?avalanche des interpellations ordonnées par Marion. C?est donc au procureur de la République, Jean-Pierre Dintilhac, que les notes seront remises. Celui-ci les transmettra oralement à Jean-Louis Bruguière, sans lui préciser leur provenance? Cette omission est capitale. A quoi peuvent bien servir des informations dont on ne connaît pas la source? Les noms transmis venaient grossir la liste des centaines de suspects déjà signalés au juge. Galerie-Saint-Eloi, on assure aujourd?hui n?avoir jamais soupçonné que les renseignements venaient du préfet. Puis, en janvier, les notes seront transmises, officiellement cette fois, au enquêteurs. &laquo;&nbsp;Bien sûr une liste de noms, cela ne suffit pas, s?énerve aujourd?hui Bernard Bonnet. Mais vous n?allez pas me dire qu?il faut plus de quatre mois pour filocher un groupe connu, pour interroger les épouses puis pour les interpeller? La vérité, c?est que les enquêteurs sont restés bloqués sur la piste agricole.&nbsp;&raquo; En tout, il aura donc fallu quinze mois de ratages et de conflits entre des personnages surprenants, excessifs ou égocentriques. Quinze mois d?antagonisme entre plusieurs services de police, de fonctionnement autarcique de la Galerie-Saint-Eloi, de dyarchie au sein du gouvernement. Quinze mois rythmés par l?épisode guignolesque des paillotes et l?arrestation d?un préfet pour que les membres du commando finissent par être arrêtés. Sauf un, le plus important. Qui court toujours.</p>
<p><em>(1) En 1994, un commando du FLNC-Canal historique, qui s?apprête à plastiquer un complexe hôtelier de luxe à Sperone, près de Bonifacio, est arrêté en flagrant délit. </em></p>
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		<published>2000-01-01T00:00:00Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[On l?appelle «le Caligula de Marbella», parce qu?il coupe les têtes de ses contradicteurs, «l?Attila de la côte», parce que là où il passe ne repousse que du béton. Jesus]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2000/01/les-bonnes-fortunes-de-%c2%abdon-jesus%c2%bb"><![CDATA[<p>On l?appelle «le Caligula de Marbella», parce qu?il coupe les têtes de ses contradicteurs, «l?Attila de la côte», parce que là où il passe ne repousse que du béton. Jesus Gil, maire de Marbella, risque aujourd?hui trente ans de prison. Mais son système s?exporte bien</p>
<p>Tous les palmiers de Marbella bruissent de la rumeur de ses excès et de ses coups de gueule. Alors, le soir, sur le coup de 8heures, les édiles de la ville aiment à se retrouver dans les cafés de la place des Orangers pour évoquer les meilleures péripéties de la geste de «Don Jesus». «Tu te souviens de la fois où il a donné une interview télévisée depuis sa piscine, une fille dans chaque bras?» «Et lorsqu?il s?était mis à danser en poussant des hurlements dans l?avion de ligne parce qu?il venait de gagner au loto?!» On évoque ses villas, son ranch de 200 chevaux, ses troupeaux de taureaux et son cercueil ? un mausolée qui peut contenir 69 corps avec une épitaphe: «Ci-gît un homme courageux qui s?est moqué des imbéciles.» On admire ses exploits: «Il ne dort que trois heures par jour, quelle maîtrise!» Sa fortune personnelle est estimée à 800 millions de francs. Parfois on se laisse un peu aller. On enjolive. Il aurait été jusqu?à ajouter quelques centigrades aux thermomètres à cristaux liquides de la ville pour inciter les touristes à venir à Marbella en hiver? On récite la liste de ses surnoms qui est presque aussi longue que celle de ses excentricités: «le Caligula de Marbella», parce qu?il coupe les têtes de ceux qui osent le contredire; «l?Attila de la côte», parce que là où il passe ne repousse que du béton; «Gitler», parce qu?on ne compte plus les bavures de sa milice municipale; «le Gros», on comprend pourquoi? et tant d?autres.</p>
<p>Mais ce soir, au milieu de ses fontaines de stuc et des jardins de sa demeure, Jesus Gil est un peu triste. Alors, pour tromper sa solitude, il écoute les acclamations d?une foule imaginaire. Il a beau avoir passé vingt-cinq jours sur le petit banc en bois des accusés du tribunal de Malaga. Il a beau être l?objet de 90 poursuites judiciaires pour détournement de fonds, faux en écritures et prévarication, risquer trente-quatre ans de prison, cent vingt et un ans d?inéligibilité, une amende de 2milliards de pesetas (78 millions de francs), après avoir payé 57 millions de francs de caution pour sa liberté conditionnelle, le Don Quichotte de la Costa del Sol veut croire que les habitants de Marbella l?adorent toujours. Malgré les procureurs: «Ces rats, ces inquisiteurs»; malgré les attaques d?Aznar et du parti socialiste: «Ces voleurs de chorizo»; malgré les journalistes: «Des personnes répugnantes qui me dégoûtent», il se persuade que «son peuple» lui est resté fidèle. A cause de sa simplicité. Parce qu?il s?habille toujours en short et que ses chemisettes trop courtes laissent voir son gros ventre. Parce qu?il mange salement les huit ?ufs qu?il engloutit pour le petit déjeuner. Parce qu?il traite tous les managers qui défilent à la tête de l?Atletico, son équipe de foot, de «fils de pute». Bref, parce qu?à côté de lui Bernard Tapie et Jean-Marie Le Pen ont le flegme et la retenue de majordomes anglais. «J?ai compris à quel point les gens m?aimaient au cours de la procession du patron de la ville saint Barnabé, explique sérieusement le maire en se rengorgeant dans ses bajoues, ce jour-là, ce n?est pas le saint qu?ils ont acclamé, c?est moi?!»</p>
<p>Jesus Gil y Gil crâne un peu par habitude. Mais on sent que le c?ur n?y est pas. Qu?est devenu le matamore hargneux qui éructait: «Les gens normaux, on leur envoie le fisc. Moi, le fisc, je m?en bats les couilles»? Celui qui jugeait avec l?aplomb que lui donnaient ses succès électoraux: «La politique? Un ramassis d?incompétents. Moi, je ne les prendrais même pas comme garçons de courses dans mon entreprise!» Les ennuis judiciaires ont-ils finalement eu raison de la gouaille poujadiste d?un maire qui fêtait la victoire de son club de foot en exhibant fièrement sa silhouette trapue sur son cheval, dans les rues de Madrid? Le décor n?a pas changé. M. le Maire reçoit au Club financier immobilier, tout un programme! Un «ça m?suffit» de marbre et de colonnades de style hétéroclite. Aujourd?hui le Gil s?est fait chic: short rouge en rayonne et un polo noir, sandales, il trône dans son Alhambra de pacotille. «Au Mexique, on vous tire une balle dans la tête. Ici, c?est petit à petit qu?on vous tue», commence «Don Jesus» pour commenter ses ennuis avec la justice. «Je pensais naïvement que l?on pouvait se présenter librement devant les électeurs dans ce pays», continue-t-il en s?échauffant. C?est vrai qu?il a quelques raisons de se prévaloir de ses succès électoraux. Par trois fois en dix ans, le maire de Marbella a été élu puis réélu à la majorité absolue à la tête de la ville. Il faut dire que ses méthodes sont convaincantes. En 1991, après la guerre du Golfe, la ville était en plein marasme. En quelques années, «Don Jesus» a fait de cette ville à l?abandon la Marbella que l?on connaît aujourd?hui, avec ses larges avenues qui sentent le jasmin et les pots d?échappement. Corridor opulent et tapageur d?hommes d?affaires plus ou moins louches, havre des mafias russe ou sicilienne qui ont droit, elles aussi, au repos du guerrier. Peu à peu les palais verticaux de béton ont été achetés par des milliardaires en short aux gourmettes trop lourdes pour être honnêtes. Devise de «Gil-Ier»: «L?argent, peu importe d?où il vient, du moment qu?il vient.» Pour assurer la tranquillité de ces hôtes très solvables, le maire a appelé à la rescousse le dénommé, «Rambo», un ancien gradé de la Guardia civil qui forme les 500 flics de la milice municipale aux cris de: «Qu?est-ce que vous avez entre les jambes?» Réponse: «Marbella, Marbella!»</p>
<p>Tout aurait donc été parfait dans le meilleur des paradis fiscaux possibles si tout d?un coup la ville ne s?était pas trouvée au bord du gouffre financier. Il fallait bien soigner ses nouvelles relations. Alors, pour Puerto Banus, Gil a commandé à Tsereteli, un artiste russe, ami du maire de Moscou, une imposante statue facturée 190 millions de pesetas à la ville de Marbella. Une de ses connaissances désire acquérir une discothèque? Il l?a fait construire sur un terrain municipal classé zone verte. La spéculation immobilière bat son plein. Les immeubles poussent sur les zones protégées comme des champignons. Mais curieusement, le plan d?occupation des sols accommodé à la sauce Gil ne suffit pas à équilibrer les comptes de la ville. Et puis il y a «la Tribuna», le journal qui chante à longueur de colonne les louanges de M. le Maire. Sa télévision aussi. «Toute cette publicité personnelle coûte quotidiennement à la ville 2,5 millions de pesetas», constate Antonio Pacheco, journaliste local. Résultat: la dette cumulée de Marbella se monte aujourd?hui a 100 milliards de pesetas. Non remboursable&#8230; Faute d?argent, le palais des congrès est encoreen chantier. Et Jesus Gil attend un don du roi Fahd (le véritable roi de Marbella) pour pouvoir achever le théâtre municipal promis à la ville. Les habitants, eux, ne voient que la prospérité provocante, le tout nouveau Corte Ingles pris d?assaut, les restaurants où l?on s?arrache les tables. «Don Jesus» décide donc d?exporter une recette qui marche. Après tout c?est un entrepreneur. Il crée un parti qu?il baptise en toute simplicité le GIL (Groupe indépendant et libéral). Très vite, le parti gagne les suffrages des villes de la côte. Estepona (aux mains de son fils jusqu?aux municipales de 1999), Ronda et surtout les enclaves de Ceuta et de Melilla, dont le maire veut faire le «Hongkong de l?Europe», tombent dans son escarcelle. Inquiet de cette percée spectaculaire, Aznar appelle à «un pacte des partis démocratiques», une sorte de Front républicain qu?«El Gordo» n?a toujours pas digéré. C?est la fin du rêve. Entre cette levée de boucliers des partis et ses ennuis judiciaires, Gil sait qu?il lui faut aujourd?hui abandonner ses rêves de conquête du sud de l?Espagne. A 67 ans, il dit vouloir prendre du bon temps avec «ses taureaux, ses chevaux et sa famille». Et se concentrer sur son pré carré, l?Atletico et Marbella, deux des plus célèbres clubs de foot. Les deux joyaux de son empire. Cela tombe bien, c?est sur les rapports incestueux qu?ont entretenus les deux enfants chéris de «Don Jesus» que la justice a décidé de se concentrer, elle aussi. En attendant.</p>
<p>«Si c?est un délit, que Dieu vienne et le voit.» Jesus Gil affirme ne pas comprendre. Pourquoi ne pas faire bénéficier à l?Atletico des largesses de Marbella? Oui, les joueurs de l?Atletico ont arboré sur leur maillot le mot «Marbella», pour le plus grand bénéfice de la ville. Oui, cette opération de parrainage a été facturée à la municipalité. Et alors!? Aujourd?hui Gil est accusé d?avoir détourné 450millions de pesetas des caisses de Marbella vers l?Atletico. Mais cela fait presque dix ans que «l?affaire des maillots de foot» a commencé. Alors pourquoi avoir tant attendu pour poursuivre le maire populiste de la Costa del Sol?</p>
<p>«Don Jesus» a bien une idée pour expliquer le calendrier de sa déchéance: «Lorsque j?ai gagné dans les enclaves, on m?a prévenu que j?allais être électrocuté?» Il n?a peut-être pas tort. Ceuta et Melilla, têtes de pont de l?Espagne sur la côte marocaine, sont des lieux très sensibles. Et pas seulement parce qu?elles sont assiégées par les pateras, ces barques de fortune chargées de travailleurs clandestins. Ceuta et Melilla, ce sont de véritables petites Siciles. Avec leurs parrains, leurs narcotrafiquants, leur économie souterraine. 20% des échanges de devises de toute l?Espagne se font sur ces deux territoires. Chaque année les mafias locales y feraient transiter plus de 400 milliards de pesetas (16 milliards de francs). «Et puis, on l?a vu à Marbella, la méthode de Gil lorsqu?il a conquis une région c?est de la vendre par appartements. Si le maire vendait des terrains à Ceuta et Mellila, ce seraient les Marocains qui achèteraient. Le gouvernement espagnol ne peut prendre ce risque alors que la question du rattachement est en suspens», ajoute Antonio Pacheco.</p>
<p>Sur la côte, beaucoup pensent que «Don Jesus» a fait son temps. «Les gens qui viennent en vacances ici ont besoin d?être tranquilles», explique Carlo Fernandez. Ce chef du parti andalou, ex-bras droit du maire, est aujourd?hui son opposant le plus farouche. Selon lui «El Gordo» est devenu trop voyant. Les voyous qui se sont servis de Gil pour s?installer à Marbella n?ont plus besoin de lui. Sa vulgarité fait de moins en moins rire: «Maintenant, quand il arrive avec ses shorts dans les réceptions, même les parrains de la Mafia ont honte d?être vus avec lui?»</p>
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		<updated>2011-04-04T19:48:38Z</updated>
		<published>1999-01-01T00:00:00Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[Pas un journal, pas un parti qui ne soutienne, &#171;&#160;au nom de l?histoire du peuple ottoman&#160;&#187;, la cause des &#171;&#160;frères&#160;&#187; expulsés du Kosovo. Et Ankara voit déjà les bénéfices diplomatiques]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/1999/01/kosovars-nous-voila"><![CDATA[<p>Pas un journal, pas un parti qui ne soutienne, &laquo;&nbsp;au nom de l?histoire du peuple ottoman&nbsp;&raquo;, la cause des &laquo;&nbsp;frères&nbsp;&raquo; expulsés du Kosovo. Et Ankara voit déjà les bénéfices diplomatiques qu?il pourra tirer de la crise</p>
<p>Au camp de Kirklareli, en Thrace orientale, les premiers que l?on voit, ce sont les Bosniaques. Ils ont établi leur campement de fortune dans les baraques en préfabriqué accolées aux barbelés qui délimitent le camp. Ils se sont organisés pour accueillir leurs nouveaux voisins d?infortune, les 4000 réfugiés du Kosovo. A les voir se parler, on ne sait plus très bien qui réconforte qui. Les réfugiés de Pristina sont arrivés hier ou il y a une semaine. Les Bosniaques, eux, martyrs des Balkans, oubliés des traités internationaux, vivent au camp depuis sept longues années. Vingt enfants bosniaques sont nés ici. Les rares hommes qui s?aventurent en dehors du périmètre des barbelés pour trouver à s?employer comme journaliers doivent revenir pointer à 16 heures. Chaque réfugié a un numéro. Parce que leur maison est aujourd?hui en zone serbe ou croate, personne ne veut les accueillir en Bosnie et tout le monde se renvoie la balle. Les Serbes parce qu?ils estiment que c?est au gouvernement bosniaque de s?en occuper. Les Bosniaques, qui se réfugient derrière les accords de Dayton, affirment que ces réfugiés doivent regagner leur village d?origine. Seyo Arnavutovic, un des doyens de la communauté bosniaque, ne pourra jamais revenir dans son village de Trannic. Sa maison a été détruite. Ancien musicien, il joue de l?accordéon pour remonter le moral de sa voisine de tente, Selda Bulac, 23 ans, originaire de Pristina. Celle-ci a beau avoir perdu la trace de sa famille en franchissant la frontière, elle garde espoir. Elle est désolée pour son voisin d?infortune. Mais entre leurs deux malheurs, elle croit fermement qu?il n?y a pas de commune mesure. Grâce à &laquo;&nbsp;Super Clinton&nbsp;&raquo;, comme elle a baptisé le président des Etats-Unis, elle reviendra bientôt au Kosovo. Même conviction pour Mustafa Sylejmani, l?habitant de la tente B100. Le jeune homme, originaire de Vranjeve, un faubourg de Pristina, attend avec impatience les quelques mois qui le séparent de son 18e anniversaire. Il s?engagera alors dans l?UCK pour &laquo;&nbsp;sauver sa patrie&nbsp;&raquo;. Pas question de se résigner. Malgré ce qu?il a vécu. Malgré les larmes de sa mère. Il raconte leur départ précipité, les hommes cagoulés d?Arkan qui expulsaient les habitants d?une maison sur deux et prenaient les autres en otages. La rançon de 500 deutschemarks payée pour pouvoir s?enfuir. La voiture trop petite pour emmener toute la famille. Enfin, la nuit passée dans la zone neutre de Blace: &laquo;&nbsp;Il y avait tout Pristina&nbsp;&raquo;, se souvient le jeune homme. Mustafa évoque la vie quotidienne dans le Kosovo, sous la domination serbe. Pour apprendre l?albanais, il fallait aller dans des écoles privées. Son père, rédacteur en chef à la télé de Pristina, a été renvoyé en 1990. Il est devenu chauffeur de taxi. &laquo;&nbsp;Nous étions prisonniers dans nos propres maisons&nbsp;&raquo;, déclare-t-il. Malgré cela, malgré l?oncle d?Istanbul qui viendra le chercher lui et sa famille, Mustafa n?aspire qu?au retour. &laquo;&nbsp;Contrairement à nos voisins bosniaques, nous avons encore nos maisons et nos espoirs.&nbsp;&raquo; Devant cette catastrophe humanitaire, la Turquie s?est transformée en bon Samaritain. Partout le Croissant-Rouge turc offre ses services. Et avec 20000 réfugiés, la Turquie sera l?un des principaux pays d?accueil. A quelques jours des élections législatives de dimanche, les représentants des plus grands partis sont venus apporter leur soutien aux réfugiés de Kirklareli. Après le Premier ministre, Bulent Ecevit, ce fut au tour de Mesut Yilmaz, le chef de l?opposition, président du Motherland Party, de venir déclarer que les Albanais n?étaient pas de simples réfugiés mais des frères &laquo;&nbsp;au nom de l?histoire du peuple ottoman&nbsp;&raquo;. En Turquie, la cause des réfugiés kosovars et le soutien aux frappes aériennes de l?Otan sont devenus des thèmes si fédérateurs qu?ils ne seront pas un enjeu électoral. En 1992, le Refah, parti islamiste d?Erbakan, avait gagné des voix en organisant des manifestations sur la place de Bayedid. Le parti proposait que la Turquie envoie des armes en Bosnie, brûlait le drapeau américain et conspuait &laquo;&nbsp;l?espion copte&nbsp;&raquo;, Boutros-Ghali. Aujourd?hui, rien de tel. Cela s?explique, bien sûr, par le fait que l?Occident défend cette fois des musulmans, mais aussi parce que le nationalisme turc est si bien partagé par tous les partis que le Fazilet, le Parti de la vertu (successeur du Refah islamiste, interdit) ne tirera aucun gain électoral, cette fois, de la crise du Kosovo.Il y a longtemps que l?on n?avait autant parlé en Turquie de l?histoire ottomane, du panturquisme et des Balkans que depuis le début des frappes aériennes contre la Serbie. La Turquie a toujours attaché beaucoup plus d?importance aux Turcs de Bulgarie ou de Grèce qu?à ceux de Yougoslavie et, a fortiori, qu?aux 50 millions de Turcs du Caucase. Certes, Atatürk pensait que pour renforcer l?identité nationale turque, il fallait lui donner des limites géopolitiques strictes. Mais on ne se libère pas si facilement de cinq siècles d?histoire. Et les régions qui ont appartenu à l?Empire ottoman jusqu?aux guerres balkaniques de 1912 ont périodiquement envoyé vers la Turquie des vagues de réfugiés. Il y aurait aujourd?hui près de 4 millions d?habitants d?origine albanaise dans le pays et presque autant de Bosniaques. Il existe peu de Turcs qui n?aient pas au moins un membre de leur famille ou une relation dans les Balkans. Et les pays balkaniques abritent environ 1,5 million d?habitants d?origine turque. Ces mélanges historiques de populations expliquent l?émotivité du public turc vis-à-vis des persécutions subies par les Albanais du Kosovo. Dans la presse, ce sont les va-t-en guerre qui dominent. La télévision ne cesse de présenter, depuis le début des frappes, une unité militaire qui rêve d?en découdre au sol avec les forces de Milosevic. Ce n?est pas sans arrière-pensées qu?Ankara sollicite aujourd?hui à ce point le nationalisme des Turcs. Rappelons que lors de la précédente guerre, la Turquie s?était longtemps déclarée favorable à l?intégrité territoriale de la Yougoslavie. Le Premier ministre de l?époque, Süleyman Demirel, avait même refusé de suivre les Européens quand ils avaient rappelé leurs ambassadeurs à Belgrade. A l?époque, il s?agissait de ne pas laisser à la Grèce le monopole du dialogue avec la Serbie mais aussi d?éviter de voir se propager des mouvements sécessionnistes à proximité de la Turquie. Car aujourd?hui encore, Ankara souffre du syndrome du traité de Sèvres qui, en 1920, a réduit le pays à la portion congrue. Aujourd?hui, c?est la crainte de voir la minorité kurde tirer les leçons du Kosovo qui préoccupe essentiellement les dirigeants turcs. Cengiz Cendar, éditorialiste du quotidien &laquo;&nbsp;Sabah&nbsp;&raquo;, s?amuse de constater que toutes les annonces du gouvernement concernant le Kosovo commencent par un paragraphe sur la nécessaire unité yougoslave. Les journaux sont d?ailleurs pleins de ces exercices de style qui consistent à différencier le cas des Kosovars de celui des Kurdes (voir interview ci-dessous). Pourtant, certains se montrent très prudents. C?est le cas de l?ambassadeur turc à l?Otan, Onur Eymen. Il se déclare soulagé du peu d?empressement montré par l?Otan à déployer des troupes au sol. &laquo;&nbsp;Nous pâtirions forcément sur le plan régional si nous allions faire la guerre à la Serbie, explique de son côté Ali Sirmen, du très sérieux journal de centre-gauche (progouvernemental) &laquo;&nbsp;Cumhuriyet&nbsp;&raquo;. Les Serbes nous haïssent déjà. Par deux fois, nous les avons battus au Kosovo. Ils n?ont pas besoin d?une troisième défaite!&nbsp;&raquo; Mais les modérés sont minoritaires. L?heure est plutôt au panégyrique des Etats-Unis. Certains journaux consacrent des pages enthousiastes aux succès et à l?efficacité des armes américaines. Et à Ankara, on a immédiatement vu les bénéfices que la Turquie pouvait tirer de la nouvelle donne géopolitique résultant de la crise du Kosovo. D?abord, les Etats-Unis, grands alliés de la Turquie dans la région, ont fait la démonstration de leur caractère indispensable pour assurer la sécurité en Europe. Et cela au détriment d?une union européenne qui a toujours écarté la candidature de la Turquie. L?Otan s?en trouve renforcée et la Turquie, qui en est membre, devient un interlocuteur incontournable pour gérer la situation des Balkans. D?autre part, le lobby grec aura moins d?influence auprès du Congrès américain. Surtout après les positions proserbes prises par les Grecs chypriotes. Ce sont des bénéfices non négligeables. Mais certains font des rêves plus grandioses. C?est le cas de l?analyste politique Erol Manisali: &laquo;&nbsp;La guerre dans les Balkans met la Turquie dans le droit chemin: celui de parrain de la &laquo;&nbsp;transversale verte&nbsp;&raquo; qui relie la Bosnie et l?Albanie en passant par le Kosovo, le Sandjak et la Macédoine pour rejoindre les territoires peuplés de minorités turques en Thrace grecque et en Bulgarie. Et celui de la liaison entre l?Adriatique et la mer Noire. Nous devenons enfin le grand frère modéré des musulmans des Balkans et du Caucase.&nbsp;&raquo; Mais Ankara, qui se souvient des leçons d?Atatürk, semble se méfier de ces fantasmes géopolitiques.</p>
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		<title type="html"><![CDATA[Diana: bataille pour l?héritage]]></title>
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		<updated>2011-04-04T20:06:55Z</updated>
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		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[&#171;&#160;Sean Connery sera-t-il plus fort que le fantôme de Lady Di?&#160;&#187; Dix jours après la mort de la princesse, les leaders du Labour Party qui ont repris leur campagne pour]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/1997/01/diana-bataille-pour-l%c2%92heritage"><![CDATA[<p>&laquo;&nbsp;Sean Connery sera-t-il plus fort que le fantôme de Lady Di?&nbsp;&raquo; Dix jours après la mort de la princesse, les leaders du Labour Party qui ont repris leur campagne pour le double oui au référendum de ce jeudi en Ecosse, redoutent plus que jamais l?&nbsp;&raquo;effet Diana&nbsp;&raquo;. La déferlante de sentimentalisme qui a submergé la Grande-Bretagne le week-end dernier a semé le doute chez les Ecossais, qui ne sont plus aussi nombreux à réclamer la création de leur parlement. Les larmes sont fédératrices. Et depuis l?enterrement de Diana, on ne peut plus ignorer leur influence politique. Le chancelier de l?Echiquier, le travailliste Gordon Brown, a donc arpenté la lande avec Sean Connery, une figure du Scottish National Party. Pour la première fois dans l?histoire de la Grande-Bretagne, les deux partis ont fait campagne commune. C?est que, cette fois encore, le Premier ministre britannique a su anticiper les réactions à la disparition de la princesse. Dimanche matin à l?aube, un fonctionnaire du 10 Downing Street est venu lui apprendre la nouvelle de la mort de Diana, une heure avant qu?elle ne soit officiellement confirmée. Tony Blair a confié à un de ses collègues: &laquo;&nbsp;Vous verrez que cette mort va produire un chagrin d?une ampleur difficilement imaginable.&nbsp;&raquo; Quelques heures plus tard, le Premier ministre s?arrêtait sur le chemin de l?église qui se trouve à côté de son domicile. Les yeux rougis et la voix tremblante, il a lu une déclaration dont le passage le plus émouvant sera repris par le pays tout entier comme un refrain. &laquo;&nbsp;C?est la princesse du peuple et c?est comme cela qu?elle restera dans nos c?urs et dans nos mémoires pour toujours.&nbsp;&raquo; En regard, l?hommage de William Hague, le leader du Parti conservateur, était bien fade. Selon Nick Coen de l?&nbsp;&raquo;Observer&nbsp;&raquo;, on aurait dit qu?&nbsp;&raquo;il prenait note de la mort d?un petit employé subalterne de son parti&nbsp;&raquo;. Bien sûr, l?expression du chagrin de Blair n?était pas aussi spontanée qu?on aurait pu le croire. Dans la formule si heureusement trouvée, on pouvait voir la griffe d?Alastair Campbell, l?attaché de presse de Tony Blair. &laquo;&nbsp;Princesse du peuple&nbsp;&raquo; faisait écho au &laquo;&nbsp;parti du peuple&nbsp;&raquo;, son slogan de campagne. C?est en tout cas ce sens politique qui a permis à Blair de &laquo;&nbsp;kidnapper l?héritage de Diana&nbsp;&raquo;, comme l?en a accusé le parti tory et de réaliser une incroyable OPA sur la monarchie. Au point que c?est le Premier ministre lui-même qui, après son entrevue avec la reine à Balmoral, fera part de la soudaine volonté royale de modernisation. Pour Blair, finalement, l?enterrement de Diana aura été sa campagne des Falkland: le moment historique qui l?a vu marquer sa prééminence, non seulement sur le parlement, mais sur la couronne. &laquo;&nbsp;Il est devenu le père de la nation. Un porte-parole du sentiment de deuil national. Il est comme Clinton qui a compensé ses déficiences morales aux yeux des électeurs en devenant le pleureur en chef pour toute une série de tragédies, de l?attentat d?Oklahoma City à l?explosion du Boeing de la TWA&nbsp;&raquo;, explique Mark Lawson, du &laquo;&nbsp;Guardian&nbsp;&raquo;. Tony Blair a compris, depuis l?interview accordée par Diana à la BBC, que l?ère de la confession murmurée était arrivée. Pour être populaire, il ne faut plus cacher ses émotions. Récemment, le ministre sans portefeuille Peter Mandelsohn, qui venait de perdre son père, a pleuré à la télévision. Bob Hawke, le Premier ministre australien, a pleuré en parlant des problèmes de drogue de sa fille. Et le chancelier Kohl avait pleuré à l?enterrement de Mitterrand. Le chef du Labour a su tirer les leçons de toutes ces larmes. Comment a-t-il su deviner aussi justement les débordements pathologiques d?une nation transfigurée par la perte de sa princesse? Sauf à être britannique, à Londres, ce week-end, on ne pouvait pas y croire. Pris dans la foule des éplorés, on avait l?impression de jouer les figurants d?un épisode de &laquo;&nbsp;Star Trek&nbsp;&raquo;, où une foule hypnotisée venait rendre hommage à la madone des tabloïds. Et puis, peu à peu, on comprenait: l?odeur douceâtre des dizaines de milliers de bouquets en décomposition qui flottaient dans les allées du quartier de Westminster; les ex-voto de cire qui se consumaient doucement; les processions de gens qui sortaient de la station de métro High Street Kensington. A voir Londres transformée en Lourdes ou Fatima, on en oubliait presque les épisodes rocambolesques de l?été, le chassé-croisé des maîtresses de Dodi sur les yachts du milliardaire. Et les menaces de l?ex-fiancée en pleurs, la covergirl harpie. Ce week-end, tous les pèlerins branchés et multiethniques qui campaient sur les pelouses de Kensington Garden se reconnaissaient &laquo;&nbsp;quelque part&nbsp;&raquo; en Diana. Parce qu?elle avait pris dans ses bras un homme souffrant du sida, un enfant pakistanais cancéreux. Parce qu?elle était boulimique, ou anorexique, trompée par son mari, ou élevant seule ses deux enfants&#8230; Même un docker noir de Liverpool aurait trouvé une raison de s?identifier à elle. Sur les autels de fortune, au pied des réverbères de Buckingham, entre les sacs de bonbons et les nounours, les mots souvent pétris de culpabilité illustraient cette proximité. &laquo;&nbsp;Nous n?avons pas su te soutenir, te dire combien nous t?aimions.&nbsp;&raquo; Ou bien: &laquo;&nbsp;Je n?aurais jamais dû acheter les journaux à scandales comme je l?ai fait. Pardonne-moi.&nbsp;&raquo; Diana la rédemptrice, sacrifiée pour et par son peuple. Comme si l?Angleterre, pays au culte austère, où l?on n?honore pas les saints, en rajoutait soudain du côté du rituel. Alors, pourquoi elle? Quand vous posez la question, on vous fait aussitôt comprendre qu?elle manque de tact. En Grande-Bretagne, on ne badine pas avec les convenances, et le théâtre de Nottingham a dû déprogrammer en toute hâte sa pièce &laquo;&nbsp;Love Upon the Throne&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;l?histoire complète et non expurgée de toutes les affaires matrimoniales du prince Charles et de la princesse lady Diana&nbsp;&raquo;. Lorsque le psychologue Olivier James a suggéré qu?il y avait un aspect pathologique à l?extraordinaire tristesse des Anglais, ses propos ont choqué. Selon lui, les foules ne pleurent pas uniquement pour Diana; mais elles revivent des moments pénibles de leurs propres vies, qu?il s?agisse de drames personnels ou collectifs. &laquo;&nbsp;Au cours des dix dernières années, les Anglais ont vécu des événements traumatisants. L?attentat contre le vol Pan Am 103 au-dessus de Lockerbie, la mort de John Smith, figure emblématique du Labour, le massacre de la maternelle de Dunblane, l?explosion du vol TWA 800. Les gens ont gardé des cicatrices de ces tragédies. Et pourtant il aurait semblé choquant que des milliers de gens descendent dans la rue à Liverpool, en Ecosse ou à Long Island, en Amérique. La souffrance qu?on éprouve à propos de la mort de personnes qu?on ne connaît pas est toujours déroutante. Au moins dans le cas de Diana, ils peuvent manifester leur tristesse. Ils pensent qu?ils la connaissaient. Que c?est comme s?ils avaient perdu quelqu?un de leur famille. &nbsp;&raquo; En tentant d?analyser le désespoir des Anglais pour se démarquer des tabloïds, les journaux sérieux ont aussi amplifié le phénomène. Il est significatif de voir que les messages épinglés dans les rues de Londres reprenaient des expressions comme &laquo;&nbsp;la reine du c?ur des gens&nbsp;&raquo; forgées par la presse. Les revendications exprimées dans ces messages d?adieu, telle que la mise en berne du drapeau de Buckingham et la réattribution à Diana de son titre d?altesse royale, sont apparues pour la première fois dans des éditoriaux. &laquo;&nbsp;Cela ne veut pas dire que leur tristesse n?était pas sincère, explique Mark Lawson, mais elle a été forgée et exacerbée par l?attention médiatique. Les gens essayaient de se conformer à l?image que la télé donnait d?eux et se sentaient coupables s?ils ne manifestaient pas leur tristesse. La semaine dernière, ceux qui jugeaient la réaction à la mort de Diana excessive testaient le terrain avant de se lancer dans une conversation pour savoir s?ils avaient à faire à un croyant ou à un apostat. &nbsp;&raquo; Dans le métro, une femme, les bras chargés de fleurs, confie: &laquo;&nbsp;J?avais juste envie de voir ce qui se passe près du palais mais je me suis dit que si j?arrivais les mains vides, je me ferais lyncher&#8230; &nbsp;&raquo; On a aussi expliqué la &laquo;&nbsp;Diana craze&nbsp;&raquo; comme une façon de rejeter la royauté en manteau d?hermine des Windsor. Et c?est vrai que les applaudissements qui ont accompagné le discours du comte Spencer, le frère de Diana, ont dû cingler comme un gifle la famille royale. &laquo;&nbsp;Toutes les roses qui gisent ici sont autant de marques de défiance vis-à-vis des Windsor&nbsp;&raquo;, commentait un des présentateurs de la BBC devant Buckingham. Pourtant les choses ne sont pas aussi simples. En ces temps de deuil, les témoignages d?affection se multipliaient aussi bien à l?extérieur de Kensington Palace, demeure de la princesse, que sur les grilles de Buckingham ou de St James Palace, palais de la couronne: &laquo;&nbsp;C?est encore le &laquo;&nbsp;Sun&nbsp;&raquo; et le &laquo;&nbsp;Daily Mail&nbsp;&raquo; qui ont voulu faire de la famille royale un bouc émissaire dans cette histoire, dit David Bricks, 26 ans, consultant en marketing. La reine n?aurait pas dû céder à la pression des médias. Il se trouvera toujours quelqu?un pour la critiquer.&nbsp;&raquo; Il ne reflète pas l?opinion de la majorité de ses concitoyens, mais, de fait, on irait trop vite en pensant que pour la première fois depuis Cromwell les Britanniques se sont comportés en citoyens et non plus en sujets, qu?ils ont fait savoir aux &laquo;&nbsp;royals&nbsp;&raquo; qu?ils devaient se mettre à la page. Les Anglais ont surtout demandé à leur reine un peu plus de compassion et de chaleur, comme un enfant réclame l?attention de sa mère. &laquo;&nbsp;Peut-être que la reine comprendra que nous avons besoin d?un câlin plutôt que de ses mines sévères&nbsp;&raquo;, soupirait une jeune femme samedi à Hyde Park après avoir pleuré en écoutant &laquo;&nbsp;Candle in the Wind&nbsp;&raquo;, retransmis sur un écran géant. &laquo;&nbsp;C?est une question de génération, explique ce bobby en faction devant St James Palace. La vieille garde ne montre pas ses sentiments mais Charles, lui, n?est pas comme eux.&nbsp;&raquo; Car l?on ne peut réduire le chagrin des Anglais au fait d?avoir choisi leur camp: la monarchie branchée des Spencer contre la reine momie des Windsor. Et déjà tout le monde essaie de réhabiliter Charles: on raconte qu?on l?a vu serrer le bras de son fils William pendant l?enterrement dans un geste plein de tendresse. John Barnes, spécialiste du gouvernement à la London School of Economics, rappelle: &laquo;&nbsp;Ce qui est extraordinaire c?est à quel point sa pensée est proche de celle de Diana. Il a toujours prêté une attention aux jeunes chômeurs marginalisés que l?on ne voit pas souvent chez les politiciens. &nbsp;&raquo; On ne peut pas comprendre la profonde tristesse des Britanniques ce week-end si on sous-estime leur attachement pour la monarchie, tous clans confondus. Bien sûr, certains des archaïsmes du régime commencent à agacer. Mais ce peuple n?a pas formulé sa demande de changement de façon rationnelle ou politique. Il a voté avec ses larmes. &laquo;&nbsp;Ce que ne supportent plus les Anglais, ce sont les vétustés de la monarchie&nbsp;&raquo;, explique Darryl Pickney, un écrivain américain qui vit à Londres. &laquo;&nbsp;Ainsi, le racisme qui commande l?attitude de la couronne à Montserrat ou tout ce folklore autour du Commonwealth. Pourtant ce serait faire une erreur d?interprétation de penser que dans l?esprit des Britanniques la monarchie est un archaïsme. Voyez-vous, dans un pays sclérosé par la notion de classe, où les gens de la classe ouvrière méprisent ceux de la classe moyenne et vice versa, les altesses sont les seules qui ne méprisent personne. Il n?y a pas de nécessité psychologique pour elles à dédaigner les autres. Leur rôle dans la société est de compatir. &nbsp;&raquo; Paradoxalement, la modernité de lady Diana, comme celle des autres représentants de la monarchie, serait donc d?offrir une échappatoire à &laquo;&nbsp;l?idéologie vicieuse&nbsp;&raquo; du système de classe. &laquo;&nbsp;J?ai fait des études supérieures, explique Chessy, 26 ans, comptable. Je sais que la famille royale n?est pas vraiment supérieure au commun des mortels. Mais ils se dévouent à leurs sujets. Ils sont comme des fonctionnaires héréditaires. Et le pire, c?est qu?ils ne peuvent pas démissionner. Aujourd?hui, nous avons besoin que la famille royale nous guide, nous aide à supporter notre chagrin. &nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;J?adore les pompes et les cérémonies de la monarchie &laquo;&nbsp;, admet Nina, 25 ans, qui travaille dans une compagnie aérienne. &laquo;&nbsp;Si nous la supprimons, nous deviendrons comme tous les autres pays. &nbsp;&raquo; &laquo;&nbsp;Nous avons besoin de gens qui soient charitables et compatissants, affirme David Bricks. J?étais content que Tony Blair soit élu, c?est un bon gestionnaire, mais entre lui et les conservateurs il n?y a pas une différence énorme. Et puis ce n?est pas son rôle que de nous guider moralement. &nbsp;&raquo; Tous les trois avouent avoir sangloté devant leur poste de télévision lorsqu?ils ont vu passer le cortège funèbre. Après avoir conspué la presse à scandale, ils discuteront pendant près d?une heure sur le fait de savoir s?il fallait ou non mettre le drapeau de Buckingham en berne&#8230; Paradoxalement, la mort de lady Diana a fait prendre conscience à toute une partie de la jeunesse de son attachement à la monarchie. Mais comme l?explique Andrew Adonis, auteur d?un livre à paraître en octobre sur le système de classe britannique, le mécénat social de Diana n?a rien de très révolutionnaire: &laquo;&nbsp;A chaque fois que l?Etat-providence décline, on assiste à la renaissance de l?idée de charité de la part des riches. La popularité de Diana évoque celle de la reine Caroline, la très populaire femme délaissée de George IV au début du XIXe siècle. Comme elle, Diana a été l?emblème du &laquo;&nbsp;nous&nbsp;&raquo; face à &laquo;&nbsp;eux&nbsp;&raquo;, véhiculant l?idée fausse qu?elle a été répudiée par &laquo;&nbsp;eux&nbsp;&raquo; parce qu?elle s?est trop identifiée à &laquo;&nbsp;nous&nbsp;&raquo;. La popularité de Caroline , elle aussi, était liée à son époque. La désolation qui a suivi les guerres napoléoniennes et une trop longue période de gouvernement tory représentant un establishment qui semblait se désintéresser de la vie des pauvres gens. Caroline, comme Diana pendant les années Thatcher-Major, a su incarner la monarchie démocratique.&nbsp;&raquo; Tony Blair, qui s?est fait le chantre de cette royauté à visage compatissant, avait tout compris. Il avait proposé à Diana de devenir l?ambassadeur de la Grande-Bretagne à l?étranger. Il savait les avantages qu?il pourrait tirer de la popularité de la &laquo;&nbsp;princesse sociale&nbsp;&raquo;. Ainsi n?aurait-il plus été le seul ainsi à devoir gérer toute la misère de l?Angleterre. Une répartition des rôles bien utile au théoricien du New Labour. Et qui explique aujourd?hui son ardeur à promouvoir le lifting d?une monarchie privée de Diana. La charité des lords, cet autre opium du peuple&#8230;</p>
<p>Sara Daniel</p>
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		<updated>2011-04-04T20:10:03Z</updated>
		<published>1997-01-01T00:00:00Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[Nouveau riche et démagogue, Carl I. Hagen exploite avec succès les angoisses et les frustrations nées de l?opulence pétrolière. Et son parti d?extrême-droite est le grand vainqueur des dernières élections]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/1997/01/extreme-droite-lindigestion-norvegienne"><![CDATA[<p>Nouveau riche et démagogue, Carl I. Hagen exploite avec succès les angoisses et les frustrations nées de l?opulence pétrolière. Et son parti d?extrême-droite est le grand vainqueur des dernières élections législatives</p>
<p>Il déteste qu?on le compare à Le Pen. Carl I.Hagen, le président du Parti du Progrès, s?énerve lorsqu?on l?interroge sur les similitudes entre le Front national et le Frems-krittspartiet: &laquo;&nbsp;Le Pen veut renvoyer tous les étrangers dans leur pays. Nous voulons juste qu?ils fassent l?effort d?apprendre le norvégien.&nbsp;&raquo; Samedi dernier pourtant, sur la place du marché où se tenaient les derniers meetings de campagne, Hagen, cintré dans un costume bleu et arborant des lunettes fumées, haranguait la foule d?une manière un peu plus musclée: &laquo;&nbsp;Ce sont les Nations unies qui devraient s?occuper de recueillir les réfugiés. Pas nous. Comment se fait-il que nous soyons riches lorsqu?il s?agit de donner de l?argent aux Palestiniens et aux pauvres quand il faut aider nos vieux?&nbsp;&raquo; La rhétorique s?est révélée payante.Depuis les élections de lundi, le Parti du Progrès, avec 15,3% des voix et 25 représentants au Stortinget, l?Assemblée norvégienne, est devenu la deuxième force politique du pays. Par rapport à 1993, le parti de Hagen a ainsi enregistré une progression de 10 points. Comment expliquer cette montée de l?extrême-droite dans un pays qui ne compte que 80000 étrangers non-européens sur 4 millions d?habitants, où le taux de chômage est à peine de 4% et où le gouvernement social-démocrate s?est montré particulièrement restrictif en manière d?immigration? N?a-t-on pas failli expulser l?année dernière une fillette de7 ans dont la mère, une Africaine, venait de mourir? En réalité, Hagen joue sur des inquiétudes beaucoup plus profondes et plus diffuses. Il n?en veut pas seulement aux immigrés, aux filles mères et aux Lapons des régions nordiques. Sa tête de Turc principale, c?est &laquo;&nbsp;Oncle Picsou&nbsp;&raquo;, Jens Stoltenberg, le ministre des Finances du gouvernement travailliste, et sa mauvaise gestion de l?argent du pétrole. Ce fut le véritable refrain de la campagne du Le Pen norvégien: &laquo;&nbsp;Nous avons gagné à la loterie du pétrole, explique-t-il. Pourquoi le gouvernement refuse-t-il de dépenser cet argent pour améliorer nos hôpitaux et nos maisons de retraite?&nbsp;&raquo; Paradoxalement, en effet, c?est la manne des pétrodollars de la mer du Nord qui suscite les ranc?urs des électeurs. L?opulence rend frileux, et la peur de partager porte à la xénophobie. Mais cela suffit-il à expliquer le succès du démagogue? Bien sûr, grâce aux revenus pétroliers la Norvège se situe au troisième rang des pays les plus riches de l?OCDE. Elle ne connaît pas de déficit mais un excédent budgétaire de 6,8% du PIB. &laquo;&nbsp;La richesse est si grande, explique Agnar Kaarbø, chef du service politique du &laquo;&nbsp;Dagsavisen&nbsp;&raquo;, un quotidien proche du Parti travailliste, que cela amplifie les désirs des gens. Tout le monde veut profiter de cette manne. Ceux qui étaient satisfaits dans les années 70 ne le sont plus aujourd?hui. Depuis l?été dernier, notre pétrole a généré 15 millions de couronnes de revenus en plus, et cela juste parce que le taux de change avec le dollar est bon. Comment expliquer qu?il vaut mieux épargner cet argent plutôt que de l?investir dans notre système de santé, qui est catastrophique?&nbsp;&raquo; Et il est vrai que les carences de l?Etat-providence corrigent un peu l?impression de pays trop gâté que peut donner la Norvège. Pour se faire opérer ici, on attend souvent plusieurs mois. Des listes sont constituées par maladie: pour l?opération de la hanche, c?est six mois; pour les yeux, deux fois moins. Ceux qui en ont les moyens partent se faire opérer à l?étranger. Dans les maisons de retraite, les personnes âgées s?entassent parfois à quatre ou cinq par chambre. Au point que les intéressés ont créé un Parti des Retraités, que toutes les formations politiques ont courtisés pendant cette campagne. &laquo;&nbsp;Tout le monde parle des vieux, s?énerve Merethe Finsnes, 24 ans, mais on ne parle pas du prix des études. Je vais rembourser mes prêts complémentaires jusqu?à l?âge de 50 ans.&nbsp;&raquo; A l?école, les livres sont si vétustes que l?histoire de l?Union soviétique s?arrête à Brejnev&#8230; On peut donc comprendre que, malgré son enthousiasme, le très jeune ministre des Finances Jens Stoltenberg n?arrive pas à convaincre les électeurs lorsqu?il veut leur expliquer qu?il ne faut pas dépenser l?argent du pétrole pour pallier ces carences: &laquo;&nbsp;L?économie va s?emballer, l?inflation et le chômage augmenter. Il vaut mieux économiser l?argent de la mer du Nord pour nos retraites&nbsp;&raquo;, prêchait-il sur les marchés en distribuant des roses rouges. Avec un tel programme, il était difficile pour les travaillistes de provoquer un raz de marée. Avec 35,1% des voix et 65 sièges au Parlement, le Parti travailliste reste de loin le premier du pays. Mais son président, Thorbjørn Jagland, n?a pas réussi à obtenir les 36,9% ? le score atteint aux législatives de 1993 ? qu?il avait exigés du pays pour rester à son poste. Il a donc annoncé qu?il démissionnerait le 13 octobre pour céder vraisemblablement la place à une coalition des partis du centre. &laquo;&nbsp;Le Parti travailliste s?est contenté de gérer la Norvège comme on gère une entreprise, regrette Thomas Eriksen, anthropologue de l?université d?Oslo. Nous sommes devenus un pays de rentiers, comme la Suisse. C?est cela qui explique la popularité de Hagen. Il répond aux nouvelles aspirations individualistes des Norvégiens tout en sollicitant leur vieux fond xénophobe.&nbsp;&raquo; Il est vrai que les choses ont changé depuis le pactole de la mer du Nord, dans ce pays puritain où les signes extérieurs d?opulence étaient perçus jusqu?alors comme une agression et qui a fait de la anteloven ? la loi de l?égalité ? sa vertu cardinale. Pour la première fois, on a vu apparaître des nouveaux riches comme Røkke, le Tapie norvégien, qui aime parader sur son yacht dans le port d?Oslo. Carl Hagen lui aussi a un yacht. Le jour des élections, il s?est rendu aux urnes en limousine. Du jamais vu en Norvège, où les hommes politiques se déplacent à pied ou à vélo.</p>
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