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	<title type="text">Sara Daniel, Grand Reporter : enquete, article et reportage de guerreMoyen Orient &#187; Sara Daniel, Grand Reporter : enquete, article et reportage de guerre</title>
	<subtitle type="text">articles de Sara Daniel grand reporter à l&#039;Obs</subtitle>

	<updated>2020-01-13T13:50:18Z</updated>

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			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[«En Iran, que l’on vive  à l’intérieur d’une  prison ou à l’extérieur, on est toujours enfermé»]]></title>
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		<updated>2020-01-13T13:50:18Z</updated>
		<published>2020-01-13T13:50:18Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" /><category scheme="http://sara-daniel.com" term="Push" />		<summary type="html"><![CDATA[Un entretien avec Nasrin Soutoudeh depuis la prison d’Evine
L’ennemi numéro 1 de la république islamique d’Iran est un petit bout de femme de 56 ans, aux cheveux courts, pâle et]]></summary>
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<p>L’ennemi numéro 1 de la république islamique d’Iran est un petit bout de femme de 56 ans, aux cheveux courts, pâle et si menue que l’on tremble pour sa vie à chaque fois qu’elle entreprend une grève de la faim pour protester contre ses conditions de détention. Parce qu’elle est une femme, parce qu’elle remet en question le régime, parce qu’elle conteste la loi du port du voile obligatoire, mais surtout parce qu’elle a une détermination presque surnaturelle, Nasrin Soutoudeh est devenue l’obsession du régime des mollah.</p>
<p>Alors quand ils l’ont arrêtée une nouvelle fois en juin 2018,  ils l’ont condamnée à 74 coups de fouet pour être apparue sans voile en public, à un an et six mois de prison pour « acte de propagande » contre l’Etat,  à deux ans pour « trouble à l’ordre public », à trois ans et 74 autres coups de fouet pour « diffusion de fausses informations », à  sept ans et six mois pour « collusion en vue de nuire à la sécurité nationale » , une autre fois à sept ans et six mois pour appartenance à un groupe illégal et enfin à douze ans pour avoir encouragé la « corruption et la dépravation » c’est à dire avoir défendu les femmes qui se sont fait prendre en photo sans voile en Iran… Seule la plus lourde peine s’applique et Nasrin passera sans doute les douze prochaines années de sa vie entre les murs de l’aile politique de la prison d’Evin à Téhéran.</p>
<p>Trois halls reliés par d’étroites coursives, glacées en hiver, suffocantes en été. Et le régime fera de cette icône de la résistance une martyre. Je me souviens de cette petite femme qui recevait dans son cabinet de Téhéran sans voile, et dont la silhouette disparaissait sous les piles de dossiers, elle était de tous les combats, agacée des questions qu’on lui posait, trop affairée pour en parler ou prendre la pose.</p>
<p>Tous les avocats et membres de l’opposition à qui j’ai pu parler d’elle, en Iran ou à Paris s’inclinent devant sa force de caractère. Ils se souviennent de sa première incarcération en 2010. Dans la prison, Nasrin avait refusé de porter le tchador obligatoire, on lui avait alors interdit de voir ses enfants, de sortir pour enterrer son père, son fils Nima, 3 ans, était devenu fragile. Mais elle n’a pas cédé. Et depuis, le tchador n’est plus obligatoire à Evin.</p>
<p>Parfois certains de ses amis ou ceux qui n’ont pas son courage, c’est à dire presque tout le monde, regrettent son jusqu’au-boutisme. « Je lui ai conseillé de demander sa grâce au Guide Suprême mais elle refuse, selon elle, cela équivaudrait à reconnaître son autorité » s’inquiète Karim Laidji, ex président de la Fidh « parfois quand je la mettais en garde, elle me répondait en pleurant « mais maitre que puis je faire ? Rester chez moi ? Bien sur que non,  je n’ai pas le choix ! C’est une fille exceptionnelle. »  C’est cette femme qui, bravant encore une fois le pouvoir de ses geôliers, a accepté au mépris de sa sécurité de répondre à nos questions depuis sa cellule d’Evin. Cela faisait des semaines que son mari, Reza Khandan, un homme remarquable qui a mis sa vie entre parenthèses pour soutenir sa femme et dont nous publions aussi l’entretien sur le site de l’OBS, n’avait plus eu le droit de lui rendre visite et puis un jour il a pu lui glisser nos questions.</p>
<p>Voici ses réponses.</p>
<p><strong>Vous avez été incarcérée  prison d’Evin à Téhéran il y a 17 mois dans un contexte politique particulièrement tendu. Quelles sont les conditions de votre détention? </strong></p>
<p>Vous savez, en Iran, que l’on vive  à l’intérieur d’une  prison ou à l’extérieur, on est toujours enfermé. Les jours s’écoulent dans un espace plus restreint, voilà tout. Peut être pensez vous que j’exagère, mais lorsque notre préoccupation est l’absence de  justice dans la société, être dans une prison, ou en dehors, importe peu. Autrement dit, je ne peux pas regretter ma liberté puisque la société iranienne ne fait pas l’expérience de cette liberté. Tolérer de travailler comme avocate au sein de ces tribunaux aux jugements iniques serait bien plus pénible que de supporter la prison.</p>
<p>La seule chose que l’on peut dire, c’est que la vie politique s’est radicalisée et que les peines sont plus dures qu’avant. Dans la section politique de la prison des femmes, plusieurs d’entre elles ont été accusées d’espionnage, ce qui est nouveau.</p>
<p><strong>Quelle est la véritable raison de votre dernière arrestation ?</strong></p>
<p>J’ai été une des signataires de la pétition pour demander un référendum sur le régime de la république islamique en compagnie d’activistes à l’intérieur et à l’extérieur du pays et puis  j’ai accepté en tant qu’avocate de défendre quelques-unes des filles de l’avenue « Enghelab » (les jeunes femmes qui avaient retiré leur voile en pleine rue et l’avaient brandi au bout d’un bâton…) J’ai été active dans le groupe « LEGAM » contre la peine de mort et je considère que c’est mon droit de m’entretenir sur ces sujets avec les medias. Conformément à la loi, aucune de ces activités ne constitue un délit. Mais le pouvoir en Iran ne supporte aucune de ces activités et s’arroge le droit de les poursuivre en toute illégalité.  Je ne sais pas vraiment laquelle de ces actions « subversives » les a amenés à m’arrêter. Je ne peux même pas le deviner.</p>
<p><strong> Pourquoi la question du port du voile est-elle si fondamentale pour la république islamique ? </strong></p>
<p>Demandez  à la République Islamique, elle-même pourquoi elle a basé sa survie sur un tel principe et avec cet entêtement ! En ce qui me concerne, en tant que femme et  mère d’une jeune fille, je me sent à la fois insultée par la contrainte du port du voile et inquiète pour l’avenir de ma fille. La liberté de choisir comment me vêtir est pour moi, fondamentale.</p>
<p><strong>Quel types de discussions avez-vous avec vos co-détenues ?</strong></p>
<p>Nous parlons de beaucoup de choses ! Bien sûr beaucoup de nos discussions tournent autour des procédures, de nos droits, de nos combats. Je suis dans la même section que Guity Pour Fazel,  une avocate, qui,  comme moi à accepté de défendre les victimes de violation des Droit de l’Homme. Elle a 75 ans. Dans nos cellules, nombreuses sont celles qui luttent contre le port du voile obligatoire. Il y a aussi celles qui demandent un réferendum sur la nature du régime ou qui ont signé une pétition pour l’exiger. Nous sommes maintenant 44 détenues dans cette section. Un nombre sans précédent depuis que cette section a été crée, il y a huit ans.</p>
<p><strong>A quel moment précis remonte votre engagement ? </strong></p>
<p>Sincèrement je ne me rappelle pas. Je pense que j’avais en moi dès l’enfance un besoin de justice. Mais la nécessité de défendre les victimes d’abus, je l’ai senti dès mon entrée à la faculté de droit avec une force brulante qui ne s’est jamais éteinte.  Avec le déclenchement de la Révolution, j’ai passé  longtemps à essayer de comprendre les courants divers qui occupaient la scène pendant ces temps d’exaltation. Au cours des années 90 j’ai même travaillé avec des courants nationalistes et religieux&#8230; Par ailleurs j’écrivais dans  les journaux de l’époque des chroniques juridiques. Dès 2003 j’ai obtenu mon habilitation pour le barreau. Et dès que j’ai exercé, je me suis concentrée sur l’exercice équitable de la justice.</p>
<p><strong>De quel milieu venez-vous et comment votre engagement a-t-il été perçu par votre famille ? </strong></p>
<p>Mes parents avaient seulement leur certificat d’études primaires. Ma mère savait par cœur d’innombrables poésies des grands poètes iraniens. Elle en tirait des citations quotidiennement qui lui servaient à plaisanter ou à gronder ses enfants. Ainsi notre âme  baignait dans la culture et la littérature. Financièrement notre famille appartenait à la classe moyenne. Au début, mes parents percevaient mon engagement comme une blague, mais peu à peu ils ont fini par considérer mes activités avec respect. Par la suite, et notamment après chaque arrestation ma sœur et mon frère m’ont beaucoup soutenue.</p>
<p><strong>A quoi pensez-vous en prison ? </strong></p>
<p>Naturellement en prison je pense beaucoup  au système judiciaire et à sa réforme. Mais je pense surtout à l’avenir, à l’après. C’est ce qui me préoccupe plus que tout autre chose ces jours-ci :   Si le régime change, comment pourra-t-on éviter la violence ou au moins la limiter autant que possible ? Comment peut-on empêcher l’avènement du cycle des représailles et des  vengeances ?</p>
<p>C’est ainsi qu’une de nos discussions habituelles ici, dans la prison, tourne autour des expériences des états qui ont du essayer de réconcilier leurs populations divisées, antagonisées. Comme celles de l’Afrique du Sud, de l’Argentine,  ou du Chili. Ce sont des discussions que nous avons toujours poursuivies à la prison politique des femmes aussi bien il y a 8 ans qu’aujourd’hui. Nous avons lu et relu individuellement ou discuté par groupe, des livres sur les commissions de  vérité et  réconciliation. Et  la pièce « la jeune fille et la mort » d’Ariel Dorfman ( elle évoque les traumatismes subis par les victimes des tortures dans les dictatures d’Amérique latine). Nous les Iraniens, avons fait l’expérience douloureuse dans les années 1970 de voir l’exécution d’innombrables prisonniers politiques par le régime. Nombres d’entre eux avaient déjà purgé leur peine  et attendaient leur libération. Dans tout éventuel changement qui adviendrait en Iran il faudrait fatalement réouvrir les plaies, reconnaître et nommer les maux pour pouvoir les panser, C’est une de mes préoccupations.</p>
<p><strong>Quels souvenirs remontent à votre mémoire en prison ? </strong></p>
<p>Je me rappelle qu’une fois, sur le livret d’une pièce réalisée par un metteur en scène célèbre en Iran, j’ai écrit : « je t’envie les scènes des théâtres dont tu disposes pour ton travail, que ne puis je troquer  les scènes de nos tribunaux contre tes scènes de théâtre ! Tu vois, la vie n’est qu’un jeu, mieux vaut la traverser en jouant et non pas sous le poids de la rigueur des lois et dureté des jugements des tribunaux »</p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong>Qu’est-ce qui vous fait tenir ?</strong></p>
<p>Je ne sais pas ce que vous entendez par « tenir », Mais je sais que je ne peux pas faire autrement. Quand un plaignant, un client dont les droits ont été bafoués vient me voir, je ne peux pas tourner la tête et l’abandonner. Ainsi je ne me vois pas en train de « tenir » mais en train d’accomplir mon devoir.</p>
<p><strong> </strong><strong>Etes-vous optimiste ?</strong></p>
<p>Je me crois profondément optimiste. Sinon, je n’aurais pas pu continuer. Mais plus qu’a l’optimisme je crois à la vie. Elle est si imprévisible ! Remplie aussi bien d’épreuves imprévues que de joies imprévues.  Parfois je désespère. Mais toujours je retourne à mon travail, à la vie.</p>
<p>Propos recueillis par Sara Daniel</p>
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		<author>
			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[SYRIE. Le rêve trahi des Kurdes]]></title>
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		<updated>2019-11-11T10:28:05Z</updated>
		<published>2019-11-11T10:28:05Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" /><category scheme="http://sara-daniel.com" term="Push" />		<summary type="html"><![CDATA[Sara Daniel, envoyée  spéciale à la frontière turco syrienne
Ils se sont accrochés jusqu’au bout à leur rêve d’Etat. Mais la trahison des Etats-Unis et la détermination de la Turquie ont enterré  leurs]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2019/11/syrie-le-reve-trahi-des-kurdes"><![CDATA[<p><strong>Sara Daniel, envoyée  spéciale à la frontière turco syrienne</strong></p>
<p><em>Ils se sont accrochés jusqu’au bout à leur rêve d’Etat. Mais la trahison des Etats-Unis et la détermination de la Turquie ont enterré  leurs espoirs. </em></p>
<p><img class="alignright size-medium wp-image-3279" title="kurdistan-10-2019-1" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2019/11/kurdistan-10-2019-1-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></p>
<p>C’est un voyage désespérant le long d’une ligne de déroute serpentant dans la blondeur des blés poudrés où vole le duvet blanc des champs de coton voisins. Sur cette route champêtre, qui longe la frontière turco-syrienne, entre les moutons gardés par de minuscules chiens et les poules noires aux longues pattes graciles, ce sont désormais des pelotons de chars turcs triomphants qui labourent les prairies de leurs roulements de chenilles, et les paysans du coin qui les regardent ont les figures sombres d’un peuple vaincu. La frontière, elle-même, est un long mur de béton de 700 kilomètres, frère jumeau de celui qui sépare Israël de la Cisjordanie. Il a été érigé en 2017 par les Turcs pour se défendre des « terroristes ». C’est sur ce mur-là, qui a coupé les villages et les familles en deux, séparé brutalement les amis et les amants, que le vieux rêve du peuple kurde de former une entité s’est d’abord écrasé, avant d’exploser quand Erdogan a lancé l’opération « Source de paix » pour démanteler le petit Etat dans l’Etat qu’est le Rojava syrien.</p>
<p><strong>L’obsession d’Erdogan</strong></p>
<p>Le 9 octobre, les forces spéciales turques, appuyées par des islamistes syriens, ont franchi ce mur pour s’emparer d’une bande de terre de 120 kilomètres de long entre les villes syriennes de Tall Abyad et de Ras el Aïn. Les bombardements aériens ont fait des dizaines de morts et plus de <span style="text-decoration: underline;">300.000</span>personnes ont fui devant l’avancée des troupes au sol. Car aux yeux d’Erdogan, un mur ne suffisait plus. Le Rojava, proto-État révolutionnaire qui s’est constitué du côté de la Syrie depuis 2012, est en effet issu du PKK, un groupe révolutionnaire indépendantiste kurde, contre lequel le pouvoir central turc lutte sur son sol depuis 35 ans. Et c’est sans l’assentiment des Turcs que les Occidentaux se sont appuyés sur les YPG, branche armée syrienne du PKK, pour affronter l’Etat islamique. Or la guérilla kurde est depuis toujours l’obsession d’Erdogan, et voir naître un embryon de Kurdistan, ou qu’il soit, lui est à jamais intolérable. Ce n’est pas la semaine passée qu’il l’a annoncé ; il le martèle depuis le début de l’interminable guerre en Syrie. Trahison des Américains ou pas, le rêve était mort-né et les Kurdes ont sans doute péché par excès de naïveté en pensant pourvoir troquer six années de guerre faite à l’Etat islamique et des dizaines de milliers de morts contre la promesse d’un petit Etat autonome dont personne ne veut dans la région.</p>
<p><img class="alignright size-medium wp-image-3280" title="kurdistan-10-2019-2" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2019/11/kurdistan-10-2019-2-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></p>
<p>Le 13 octobre, les Kurdes, pour éviter un massacre annoncé, avaient d’ailleurs déjà si bien renoncé à leur rêve d’unité et d’autonomie qu’ils ont conclu un pacte faustien avec Bachar al-Assad et ses alliés russes. Et ceux-là se sont empressés d’entrer, à leur tour, de leur côté, sur le territoire du Rojava pour l’occuper et le réunir sous l’autorité de Damas. L’armée syrienne et le détachement russe ont avancé si rapidement qu’ils patrouillent déjà le long du mur de la frontière du côté de Kobané et de Qamishli, faisant barrage à de nouveaux assauts turcs. L’objectif d’Ankara est néanmoins en grande partie accompli : le territoire kurde est morcelé de part et d’autre de sa frontière et la guérilla kurde est affaiblie. Il reste à Erdogan à concrétiser la dernière ligne de l’accord de cessez-le-feu négocié par les Russes et les Américains, à savoir repousser la présence de toute force kurde à plus de 32 kilomètres de la frontière, pour faire, sans trop mentir, un V de la victoire devant ses supporters. Au final, c’est toutefois le contraire d’un no man’s land derrière leur frontière auxquels les Turcs aspirent, puisqu’ils annoncent qu’ils y installeront une grande partie des 3,6 millions de réfugiés syriens qui vivent actuellement en Turquie, en particulier les fidèles rebelles islamistes qu’ils ont pris sous leur aile depuis le début du conflit et qui combattent aujourd’hui à leurs côtés. Reste que Bachar el-Assad et Vladimir Poutine, les grands vainqueurs de cette courte guerre, sont réticents à voir s’installer dans leur nouvelle province ceux qu’ils combattent encore du côté d’Idlib.</p>
<p><img class="alignleft size-medium wp-image-3281" title="kurdistan-10-2019-3" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2019/11/kurdistan-10-2019-3-300x225.jpg" alt="" width="300" height="225" /></p>
<p><strong>Suruç/Kobané</strong></p>
<p>Dans le petit cimetière de cette bourgade agricole située à quelques centaines de mètres de Kobané en Syrie, les dates inscrites en rouge et bleu sur les pierres tombales parlent de l’histoire récente de la ville. Il y a ceux qui sont morts en 2014, en chassant l’Etat islamique de Kobané et qu’on a enterrés de ce côté-ci de la frontière. Il y a ceux qui sont morts en 2015 lorsqu’un attentat de ce même Etat islamique a ensanglanté la ville. Et puis il y a les trois hommes qui ont été tués en juin 2018, lorsqu’ils ont reproché à un cacique de l’AKP, le parti d’Erdogan, de venir faire campagne dans ce bastion du parti turc pro kurde (HDP). De l’autre côté de l’allée principale, il y a un grand champ vide où les stèles ont été détruites, la terre retournée, les os déblayés. C’est sans s’arrêter de marcher et en murmurant que les habitants de la ville nous racontent l’histoire du cimetière : « Ils ne voulaient pas que l’on fasse des combattants kurdes de Kobané, des héros, alors ils nous ont demandé de reprendre nos morts. » Ici la peur déforme les visages. La ville est sous haute surveillance du régime d’Ankara. « Si je vous parle, je serai arrêté dans les deux heures qui suivent notre discussion », murmure ce commerçant. « On ne peut se fier à personne, même dans nos familles, il y a des espions du régime. »</p>
<p>Depuis Suruç, on ne voit déjà plus flotter au-dessus de Kobané l’immense drapeau jaune  du PYD, le pendant politique syrien du PKK. Car la ville symbole, à partir de laquelle a été lancée la reconquête du territoire du califat islamique, est repassée sous le contrôle de Bachar el-Assad le 16 octobre, en vertu de l’accord que les YPG et les FDS (Forces démocratiques syriennes) ont scellé avec le régime syrien et les Russes. « J’espère qu’ils épargneront la vie des civils », soupire un homme qui n’a plus de nouvelle de sa famille restée à Kobané.</p>
<p><strong>Akçakale /Tall Abyad</strong></p>
<p>C’est depuis cette ville frontalière, majoritairement arabe, que l’armée turque a conduit ses opérations en Syrie. Ici les habitants, qui ont essuyé une pluie de roquettes tirées depuis le Rojava syrien, sont encore plus nationalistes que les Turcs. Les haut-parleurs de la ville diffusent en boucle des marches militaires ottomanes et la lecture de la sourate de la conquête tirée du Coran. Lorsque Tall Abyad, ville syrienne située à quelques centaines de mètres de l’autre côté du mur de béton, est tombée aux mains des YPG en 2015, une partie de ses habitants s’est réfugiée à Akçakale. Aujourd’hui, ils espèrent pouvoir rentrer chez eux dans une Syrie débarrassée des « terroristes kurdes » qui ont confisqué leurs maisons, « grâce au président Erdogan ». L’avenir répondra rapidement à la question de savoir si le « président el-Assad » est d’accord… Akçakale c’est aussi la ville qui délivre le permis des journalistes étrangers, un permis qui n’arrivera jamais et sans lequel il est interdit de poser une question. A un énième contrôle de police, les reporters reçoivent cette étrange mise en garde : « Écrivez ce que vous voyez. Et surtout ne nous fâchez pas ! »</p>
<p><strong>Nusaybin/Kamishli </strong></p>
<p>Des cratères béants et des vitres explosées défigurent les immeubles flambant neufs du nouveau quartier al-Furat de la ville kurde de Nusaybin. Ce sont pourtant les roquettes des YPG qui ont causé ces dégâts. Une troupe d’enfants désœuvrés depuis que l’école a fermé jouent les guides, montrent les impacts aux visiteurs. Ils s’y connaissent malheureusement : tous ont perdu plusieurs des membres de leur famille dans les opérations sanglantes et destructrices qu’Ankara avait lancé dans la région. La dernière fois, c’était l’été 2016 et l’opération s’appelait alors « Bouclier de l’Euphrate ». Le PKK avait rompu une trêve conclue avec Ankara, et cet ancien quartier de Nusaybin en a payé le prix. Les maisons avec jardins, les cafés, l’héritage d’une longue histoire, tout a été rasé par l’armée turque. Pour reloger les familles, le gouvernement a construit ces grands blocs de bâtiments de six étages couleur crème, qui s’étendent à perte de vue et entre lesquels le vent d’octobre s’engouffre dans un gémissement lugubre.</p>
<p>Les familles s’y étaient installées depuis à peine deux mois que l’opération « Source de paix » a commencé et elles ont dû replier bagage. Une jeune fille montre une cavité dans la rue. C’est là qu’a explosé le missile qui a tué sa tante, Fatma, et ses deux cousins. Son oncle est toujours dans le coma à l’hôpital. Elle dit : « Si vous pouviez ouvrir nos cœurs, vous verriez que nous portons tous des centaines de morts. » Les voisins montrent sur leur portables, la vidéo de l’agonie sanglante de Fatma. Personne ne veut croire que la roquette, ou l’obus, a été tiré par le YPG depuis la Syrie. Mais quel aurait été l’intérêt du régime turc de détruire les bâtiments qu’ils venaient d’achever de construire ?</p>
<p>« Erdogan veut nous faire peur,  nous chasser encore une fois et nous remplacer par des Arabes. Il veut nous éradiquer, comprenez-vous !? », se désespère un vieil homme. La déclaration, énoncée au milieu de la rue, est risquée. Hier, dans la rue adjacente, l’agence de presse turque IHA « Ihlas »  est venue faire un reportage. Lorsque le voisin interviewé a dit qu’il ne savait pas d’où avait été tiré le missile qui a détruit son appartement, refusant d’incriminer d’emblée les combattants kurdes syriens, la journaliste s’est mise à hurler en le menaçant.  L’homme a été suspendu de sa profession d’enseignant, puis incarcéré avec quatre autres personnes présentes pendant l’entretien…</p>
<p>Un étudiant kurde renvoie ,quant à lui, dos à dos le gouvernement turc et le PKK, qui a décidé de porter le combat dans les villes, au milieu des civils, quand il a pensé que le prestige de la prise de Kobané pouvait renverser la situation à l’avantage des Kurdes. « Résultat notre ville a été rasée. » Son frère est mort pendant la bataille, son père a rejoint le PKK dans les montagnes. Lui veut partir, il ne croit plus au fantasme du Kurdistan : « Cela n’a plus aucun sens depuis aujourd’hui » ; « on ne croit plus personne, tous finiront par nous trahir, même les Français qui se prétendaient nos amis. Regardez-nous, nous avons combattu leurs ressortissants fanatiques enrôlés par Daesh, puis nous les avons gardés dans nos prisons, mais, aujourd’hui, les Français se rangent du côté des plus forts, des Turcs, des Syriens et des Russes. Nous avons perdu notre rêve, mais l’Occident a perdu son âme. »</p>
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			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[IRAK: Voyage au cœur du plus grand pèlerinage du monde]]></title>
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		<updated>2019-11-11T10:28:41Z</updated>
		<published>2019-11-11T10:09:01Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" /><category scheme="http://sara-daniel.com" term="Push" />		<summary type="html"><![CDATA[Sara Daniel a accompagné les marcheurs qui vénèrent l’imam Hussein et convergent vers Karbala.
Comme des ruisseaux et des rivières qui formeraient peu à peu des fleuves noirs traversant le désert]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2019/11/irak-voyage-au-coeur-du-plus-grand-pelerinage-du-monde"><![CDATA[<p><em>Sara Daniel a accompagné les marcheurs qui vénèrent l’imam Hussein et convergent vers Karbala.</em></p>
<p>Comme des ruisseaux et des rivières qui formeraient peu à peu des fleuves noirs traversant le désert jaune sale, les pèlerins marchent à travers l’Irak et convergent vers Karbala. Au bout de la route, selon les estimations basées sur les comptages informatisés des années précédentes, ils seront près de 20 millions à passer par l’étroite porte qui conduit au tombeau de leur héros. « Nous sommes dix fois plus nombreux qu’à La Mecque ! » : les pèlerins, qui sont pourtant musulmans, sont fiers de le dire. Parce que c’est là, à Karbala, que l’imam Hussein, le fils de l’imam Ali et de Fatima, le petit-fils du prophète Mahomet, entouré par sa caravane de partisans, assoiffé par les soldats du calife Yazid, est mort. Parce que c’est donc là qu’a été consommé le schisme entre eux, les chiites (qui resteront fidèles à travers l’imamat à la descendance de Mahomet), et les sunnites (qui se rangeront derrière le califat des dynasties omeyyade, puis abbasside). C’était il y a près de 1.400 ans, mais c’était hier pour les pèlerins qui se frappent la poitrine en marchant, tandis que des mollahs leur demandent en criant à travers des haut-parleurs où ils étaient quand les sunnites ont assassiné Hussein.</p>
<p><img class="alignleft size-medium wp-image-3273" title="pelerinage-chiite-irak-10-2019_1" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2019/11/pelerinage-chiite-irak-10-2019_1-e1573466070664-225x300.jpg" alt="" width="225" height="300" /></p>
<p>J’ai rejoint le pélerinage à Samawa, à 240 km au sud de Karbala, assise dans un petit van rempli de journalistes et d’« influenceurs » iraniens que l’Atabeh al-Abbas, une fondation multiséculaire encadrant le pèlerinage, m’a proposé d’accompagner. Le van longe l’interminable procession. Certains marchent depuis les rives du golfe persique, c’est-à-dire depuis 400 km déjà. Avec eux des effigies d’Ali, d’Hussein et de son demi-frère Abbas : barbe stylisée, yeux perçants, dans le style des dessins de manga japonais. Ils sont partout : sur les drapeaux noirs, verts ou rouges que portent les hommes ; sur les sacs à dos des femmes qui, dissimulées sous leurs longues abayas noires, n’ont pas d’autres visages ; ou sur les teeshirts d’adolescents aux cheveux gominés qui défilent en dansant au rythme d’une sono qui crache un remix techno de la complainte des martyrs. Si des pèlerins viennent de Syrie, du Liban, d’Arabie saoudite, de Bahreïn, d’Oman, même d’Afghanistan, et surtout d’Iran, sur cette route du sud qui remonte l’Euphrate, la plupart sont Irakiens, et tous sont pauvres. Ils marchent dans une chaleur suffocante en sandales en plastiques ou à pieds nus, et dorment le long de la route. Alors que des manifestations contre la corruption viennent d’agiter Bagdad et cette région du pays, faisant plus de 100 morts et des milliers de blessés, cette « armée de gueux » est surveillée de près par le gouvernement.</p>
<p>A la nuit tombée, le van s’arrête dans un nulle part jonché de déchets en plastique, le long d’une voie de chemin de fer où ne passent que trois trains par jour. Nous passerons la nuit dans un « muqeb », une de ces maisons de repos qui parsèment chacune des routes qui mènent à Karbala. Les plus importantes sont financées par des fondations religieuses, des partis politiques ou des milices armées, comme celle du populiste irakien Moqtada al-Sader ou comme les Gardiens de la Révolution iranienne. Mais le plus souvent ce sont des familles du coin, aussi pauvres que les marcheurs, qui les supplient de boire leur eau, de s’arrêter chez eux, de manger leurs kebabs, de camper dans leur salon. Offrir l’hospitalité aux pèlerins, c’est la promesse du salut divin ; et puis c’est aussi la nature profonde des Irakiens.</p>
<p>Soad, une bonne soixantaine d’années, directrice d’école, a construit avec ces deux fils un « muqeb » en béton, là où d’autres se limitent habituellement à dresser de vastes tentes collectives. Généreuse et autoritaire, Soad est partout, elle s’agite, surveille, gronde sa belle-fille devant les braises du four à pain, enguirlande ses fils qui font griller trop lentement les brochettes. Quand je sors du car, elle pousse des cris en apercevant mon hidjab bleu à fils d’or acheté en Egypte, se jette sur moi pour m’envelopper dans une épaisse abaya noire et me pousse loin des hommes dans une minuscule pièce contigüe à la cuisine où s’affairent les femmes. « Repose-toi ! », m’ordonne-t-elle, en me poursuivant pour dissimuler la racine de mes cheveux sous l’abaya qui glisse.</p>
<p><img class="alignright size-medium wp-image-3275" title="pelerinage-chiite-irak-10-2019_2" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2019/11/pelerinage-chiite-irak-10-2019_2-225x300.jpg" alt="" width="225" height="300" /></p>
<p>Lorsque j’arrive à me soustraire à sa sollicitude pour rejoindre, suffocante et échevelée, la cour et les hommes, son fils Mohammed me tend une chaise. Lui aussi s’apprête à marcher vers Kerbala, mais pas avant que le dernier pèlerin de cette route n’ait dépassé le seuil de sa maison. Plus loin, il recevra à son tour l’hospitalité d’autres villageois irakiens. Il m’explique que le pèlerinage vers Karbala est vertical parce qu’il relie le pèlerin à Dieu, mais qu’il est aussi horizontal parce qu’il soude les chiites entre eux. A côté de lui, Abdullah, un ingénieur du Bahreïn acquiesce. Dans ce royaume à 70% chiite mais dirigé par un sultan sunnite, des manifestations ont lieu chaque semaine contre ce despote qui encourage les sunnites du monde entier à venir s’installer dans son microscopique état pour en modifier la démographie. « Si un chiite se fait arrêter au Bahreïn, il a de grande chance d’être menotté par un policier égyptien et jugé par un magistrat marocain », sourit-il tristement.</p>
<p>Dans la pièce réservée aux femmes pour la nuit, deux jeunes iraniennes vêtues d’austères tchadors me rejoignent. Tout en se dévoilant, la première me confie que « porter le voile est une terrible contrainte, mais que c’est un sacrifice que nous acceptons de faire pour Dieu ». La seconde, Atiye, a soutenu une thèse sur le théologien catholique allemand Karl Rahner. Elle a fait cinq fois le pèlerinage de La Mecque, mais elle aime beaucoup celui de Karbala, parce qu’il est aussi une manifestation de la puissance des chiites. « Les deux s’organisent autour de marche qui font grandir l’âme. L’un circulaire autour de la Kabba, l’autre linéaire vers le tombeau d’Hussein ». Allongées sur les matelas du salon ottoman, dans l’obscurité forcée par les longues pannes de courant, la conversation se fait plus intime. Les filles me racontent leur « khastegari », ces speed-datings iraniens qui se déroulent sous la surveillance attentive des mères. L’une en a eu 14, l’autre 20. Aucun garçon ne faisait l’affaire : « ils n’étaient pas assez spirituels » ; « ils ne pensaient qu’à s’amuser ou à faire de l’argent » ; « je pense que je finirai célibataire », conclut Atiye avant de s’endormir.</p>
<p>C’est sur la route de Nadjaf qu’apparaissent les premiers accrocs à la communion chiite : les pèlerins ont déchiré un grand portrait du guide suprême iranien, Ali Khamenei, qui avait été affiché sur un terre-plein. Beaucoup d’Irakiens rendent leur puissant voisin responsable des maux qui affligent le pays. Alors la communion sectaire cède à présent devant le nationalisme blessé, et les souvenirs de la guerre de huit ans qui a opposé les deux pays reviennent peu à peu. Dans la ville bruyante qui abrite le mausolée de l’imam Ali, l’animosité contre les Iraniens est manifeste. Il faut dire que, le temps du pèlerinage, ceux-ci colonisent la ville. Venus en train, en avion ou même à pied de Mashad, des groupes compacts d’Iraniens arpentent la ville. Les Irakiens les reconnaissent au premier coup d’œil à leurs vêtements plus chers, à leurs lunettes de soleil, au voile plus léger des femmes et à la forme de la barbe des hommes. Lorsque je dissipe le malentendu et me présente comme française et non comme iranienne auprès des Irakiens, les regards de haine laissent place à de larges sourires. Passage obligé de ces touristes perses, la maison où Khomeiny a vécu en exil plus de dix ans. Les citoyens de la république islamique regardent éberlués des photographies historiques, interdites en Iran, qui représentent l’ayatollah en compagnie de l’opposant Mir Hossein Moussavi (qui est toujours en résidence surveillée) ou de Bani Sadr (ennemi originel du régime des Mollahs).</p>
<p><img class="alignright size-medium wp-image-3276" title="pelerinage chiite irak 3" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2019/11/pelerinage-chiite-irak-3-225x300.jpg" alt="" width="225" height="300" /></p>
<p>A deux pas de la maison de Khomeiny, Saïd et Aaram tiennent une maison d’hospitalité. D’origine iranienne, ils ont été chassés de Nadjaf par Saddam dans les années 70 et ont mis quarante ans pour retrouver leur magnifique demeure ottomane. Pour remercier Dieu et Hussein de ce retour de chance, ils ont décidé d’accueillir les pèlerins. D’abord 10, puis rapidement 100, et, aujourd’hui, ce sont presque 300 Iraniens de passage qui ont déroulé leur matelas sur la terrasse, les patios et jusque dans la chambre à coucher de ce couple de personnes âgées qui ne refuse jamais l’hospitalité à un marcheur. Autour d’eux, il règne dans la maison surpeuplée une atmosphère de vie communautaire des années 70, prière collective et voile islamique en plus. C’est d’ailleurs avec un vocabulaire syncrétique new age, que Marc, un jeune new yorkais d’origine iranienne me raconte sa religion : « Jésus, Hussein, Bouddha, je crois en tous les prophètes, ils sont comme les pièces d’un puzzle qui forment un tout ».</p>
<p>Pour pénétrer dans le mausolée au dôme recouvert d&#8217;or de l’imam Ali, j’emprunte une rampe abrupte d&#8217;escalators : les hommes à droite, les femmes à gauche. Près de la tombe, la foule devient compacte, la chaleur insoutenable. Les femmes me tirent par les cheveux, réajustent avec brusquerie mon voile, les hommes me maudissent, ma tenue n’est pas réglementaire, j’ai beau être couverte de noir, j’ai l’impression d’être en bikini. Au portique de sécurité, une iranienne de Téhéran qui porte un hijab et un manto au lieu de l’abaya réglementaire, se fait fouetter à coup de plumeau à poussière par un garde qui la refoule en lui hurlant : « Interdit ! » Je veux partir mais, entrainée par la foule, je ne trouve plus le chemin de la sortie. C’est Murtaza, un ingénieur de 25 ans, venu apporter un repas à son père, employé dans le mausolée, qui me reconduit à la porte Bab al-Toussi. Il est au chômage, malgré ses diplômes, et il a le cœur gros. Sa fiancée vient de lui demander d’effacer tous ses messages. Il n’est pas un bon parti selon son père : il n’est pas parvenu à réunir en un an les 8.000 dollars de la dot. La semaine dernière, Murtaza a participé aux manifestations contre le gouvernement qu’il estime impuissant face aux grandes familles religieuses, celles des Sadr ou des al-Hakim. « Je déteste tous ces mollahs, ces familles de religieux inféodées à l’Iran, qui s’enrichissent sur le dos du peuple. Pour un peu, j’en viendrai à détester Ali et toute sa clique » murmure-t-il en quittant le tombeau de l’imam.</p>
<p>Paradoxalement, l’ayatollah al-Hakim, que je rencontre dans son école religieuse de la vieille ville, n’est pas plus tendre que le jeune homme qui le méprise avec le gouvernement irakien dont il condamne la violence disproportionnée pendant les manifestations. Il regrette aussi l’influence de l’Iran qui a pourtant accueilli et financé sa famille et son parti pendant le régime de Saddam Hussein : « L’Irak est devenu le ring du match de boxe qui se joue entre l’Iran, l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis. » (L’Iran aurait interdit au gouvernement irakien de démanteler les milices qu’il finance en Irak pour pouvoir les diriger en temps voulu contre les troupes américaines encore stationnées dans le pays.)</p>
<p>Pour retrouver un peu de l’esprit du pèlerinage, il faut quitter les venelles de Nadjaf, la « Rome des Chiites » et ses intrigues. Avec sa palmeraie et ses canaux, Karbala, notre point d’arrivée, est plus provinciale et sereine. Et surtout moins surpeuplée : les pèlerins ne sont pas encore arrivés pour célébrer « l’arbaïn », le 40<sup>e</sup> jour des cérémonies du deuil de Hussein. Dans le muqeb de l’Atabeh al-Abbas, les élèves de l’école internationale des mollahs de Qom en Iran viennent d’Afghanistan, du Cameroun, des Comores et même… de Melun. Ali Reza a 18 ans, il est né à Oran en Algérie mais a vécu jusqu’à son départ pour l’Iran à Melun. Il s’est converti au chiisme quand il a compris, me dit-il, la supériorité de sa mystique sur celle du sunnisme. Quand je lui demande de me donner un exemple, il me dit de regarder autour de moi, la piété tranquille de cette marée humaine en pénitence. « Le chiisme est la religion des opprimés », dit-il.</p>
<p>par Sara Daniel</p>
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		<title type="html"><![CDATA[Pakistan : il faut sauver Asia Bibi et sa famille !]]></title>
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		<updated>2019-11-11T10:41:09Z</updated>
		<published>2018-11-06T12:20:44Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[Malgré son acquittement, le calvaire de la paysanne chrétienne continue. C’est désormais toute sa famille et son avocat qui risquent le lynchage et la mort.
Edito, Sara Daniel
5 novembre 2018
Le 14]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2018/11/pakistan-il-faut-sauver-asia-bibi-et-sa-famille"><![CDATA[<p>Malgré son acquittement, le calvaire de la paysanne chrétienne continue. C’est désormais toute sa famille et son avocat qui risquent le lynchage et la mort.</p>
<p>Edito, Sara Daniel</p>
<p>5 novembre 2018</p>
<p>Le 14 juin 2009, Asia Bibi, une paysanne de 38 ans, travaille dans un champ du Pendjab au Pakistan, à la récolte de baies. Pour se rafraîchir, la paysanne boit de l&#8217;eau dans un récipient puis le tend à deux  musulmanes. Un sacrilège selon l&#8217;une d&#8217;entre elle qui s&#8217;offusque qu&#8217;on ait pu lui proposer de boire dans le même gobelet qu&#8217;une chrétienne, c&#8217;est-à-dire une &laquo;&nbsp;impure&nbsp;&raquo;. La mère de famille humiliée ose répliquer : &laquo;&nbsp;Mahomet ne serait pas d&#8217;accord avec tes injures.&nbsp;&raquo; Et un mollah, Qari Salam, porte plainte… La voilà incarcérée, accusée de blasphème pour avoir osé interpréter la pensée du prophète, et condamnée à mort.</p>
<p>Elle a passé huit ans en prison à attendre la pendaison, accusée d&#8217;avoir insulté l&#8217;islam, ce dont elle s&#8217;est toujours défendue. Mercredi dernier, au grand soulagement de tous ses amis qui n&#8217;y croyaient plus, Asia Bibi a finalement été acquittée. Un verdict qui a embrasé le Pakistan. Des manifestations ont paralysé le pays pendant trois jours, tandis que des affrontements ont éclaté entre des protestataires et la police locale. Asia Bibi s&#8217;est retrouvée contrainte de rester dans la prison de Multan, en dépit de son acquittement.</p>
<p>Un lâche recul</p>
<p>Pour retrouver la paix, précaire dans ce pays chaotique, les autorités pakistanaises ont lâchement accepté de lancer une procédure pour interdire à Asia Bibi de quitter le territoire, et se sont engagées à ne pas bloquer une requête en révision du jugement d&#8217;acquittement lancée par un religieux. Dans le même temps, l&#8217;avocat d&#8217;Asia Bibi a été contraint de fuir le Pakistan, craignant pour sa vie. Et on le comprend. Le 4 janvier 2011, le gouverneur du Pendjab, Salman Taseer, qui avait courageusement pris sa défense, a été assassiné par son garde du corps, tout comme un ministre chrétien des Minorités religieuses.</p>
<p>On se souvient aussi que dans ce pays qui ne s&#8217;illustre pas par sa tolérance religieuse, l&#8217;avocat du médecin qui avait conduit à l&#8217;arrestation de Ben Laden, détesté par une partie de la population, avait été contraint de démissionner et de se cacher. Le Pakistan et ses diaboliques services secrets, l&#8217;ISI, ont trop longtemps joué la carte de l&#8217;extrémisme pour qu&#8217;on ne prenne pas les menaces de ses fondamentalistes au sérieux.</p>
<p>Ashiq Masih, le mari d&#8217;Asia Bibi, réclame désormais pour lui et sa famille l&#8217;asile à l&#8217;étranger. S&#8217;ils restent au Pakistan, ils vont certainement périr sous les coups d&#8217;extrémistes fanatisés qui réclament du sang au nom de ces lois anti-blasphème que le gouvernement Pakistanais ne cesse de durcir. Il faut entendre leur appel au secours.</p>
<p>Sara Daniel</p>
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		<published>2018-11-06T12:18:37Z</published>
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13 octobre 2018
Dans les journaux,  tous les jours, les révélations sur le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi s’égrènent. Un scénario de série B d’une violence inouïe où]]></summary>
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<p>13 octobre 2018</p>
<p>Dans les journaux,  tous les jours, les révélations sur le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi s’égrènent. Un scénario de série B d’une violence inouïe où l’on imagine, comme l’ont expliqué les services turcs, les équipes de nettoyeurs venues du Royaume disposer du corps, du sang et des viscères de celui qui osait critiquer le régime. Et l’image de l’Arabie saoudite et celle de son jeune prince accusent le coup.</p>
<p>Dans le &laquo;&nbsp;Washington Post&nbsp;&raquo;, Khashoggi écrivait, jusqu’à ce qu’on l’assassine, que c’était la guerre sanglante qu’il conduisait au Yémen qui  nuirait le plus au Royaume. Mais ce sera finalement le meurtre, son meurtre, qui en exposant la nouvelle brutalité des barbouzes de la monarchie pétrolière, révèle la vraie nature du régime. Mohamed Ben Salman, MBS, dont les initiales sonnaient comme une promesse de modernité.</p>
<p>Pressé de tourner la page d’une monarchie empêtrée dans un folklore rétrograde, il voulait mettre au pas les autorités religieuses qui &laquo;&nbsp;salafisaient&nbsp;&raquo; l’islam dans le monde, passer au kärcher une dynastie adelphique où la lourdeur du consensus étouffait toutes les réformes.  Les plus grandes agences de publicité, et la crème des entrepreneurs sortis des universités américaines nous avait expliqué à nous les journalistes, et aux chercheurs, aux hommes d’affaires qu’un nouveau vent générationnel venait de souffler sur la monarchie pétrolière. Un colloque de jeunes Saoudiennes avait été organisé entre autres à l’Unesco pour vanter le plan de développement économique de MBS, &laquo;&nbsp;Vision 2030&#8243; et redorer l’image du Royaume. L’armée de princes séniles, caciques ventripotents n’avait-elle pas été mise brutalement à la retraite par le jeune héritier, pressé de mettre son pays à la page ?</p>
<p>Ses sujets louaient l’entrepreneur pressé qui avait au nom d’une opération anti-corruption, mis en résidence surveillée l’aristocratie des princes, sans aller jusqu&#8217;à remarquer, toutefois, que l’héritier ne s’était pas appliqué à lui même sa loi d’airain. On se félicitait du fait que MBS ait enfin accordé aux femmes le droit de conduire et les images joyeuses des premières Saoudiennes au volant avaient occulté le fait que cette permission avait été précédé de l’emprisonnement des militantes féministes du Royaume qui la réclamaient depuis des années (au rang desquelles Aisha al Manae). Le message était bien clair : l’acquis ne pouvait être que le fait du Prince pas le résultat d’un combat contestataire contre les lois du Royaume&#8230;</p>
<p>On ne parlait pas, ou si peu de son despotisme, de la manière dont il convoquait les hommes politiques de la région pour leur dicter sa loi (Mahmoud Abbas pour lui vendre Abou Dis comme capitale de la Palestine), ou les démissionner (Saad Hariri). D’ailleurs on ne parle pas politique en Arabie saoudite. On chuchote des rumeurs. Comme l’écrit l’universitaire Madawi al Rasheed, &laquo;&nbsp;le monarque mystique encourage les citoyens à s’en remettre à des rumeurs pour prévoir l’avenir et décoder la terreur quasi magique qu’inspire la royauté&nbsp;&raquo;.</p>
<p>Pour l’occident, pour la France, il y avait des affaires à mener, des armes et des avions à livrer. Quant au reste… Panem et circenses. A l’ère de MBS la jeunesse pouvait enfin aller à des concerts, au cinéma, au cirque même à condition que les écuyères ne portent pas de collants.</p>
<p>Emerveillés par cette évolution sociétale, le peuple louait la  modernité du régime, miroir aux alouettes censé les détourner des revendications politiques. Mais le régime est désormais éclaboussé du sang indélébile de notre confrère. Il serait plus que temps que le gouvernement français s’en afflige.</p>
<p>Sara Daniel</p>
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			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[Marie, esclave chrétienne de Daesh]]></title>
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		<updated>2018-11-06T12:44:10Z</updated>
		<published>2017-07-24T08:24:38Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" /><category scheme="http://sara-daniel.com" term="Push" />		<summary type="html"><![CDATA[ 
de Mossoul à Raqqa
 
 
Pendant deux ans, Marie*, une chaldéenne de 38 ans, originaire de Mossoul a été l’esclave sexuelle et la bonne a tout faire d’émirs de]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2017/07/marie-esclave-chretienne-de-daesh"><![CDATA[<p><strong> </strong></p>
<p><strong>de Mossoul à Raqqa</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p><em><strong>Pendant deux ans, Marie*, une chaldéenne de 38 ans, originaire de Mossoul a été l’esclave sexuelle et la bonne a tout faire d’émirs de l’Etat islamique.  Vendue et revendue, de Mossoul à Raqqa, d’Irak en Syrie,  elle témoigne aujourd’hui de la barbarie des fous de Dieu.</strong></em></p>
<p>Sara Daniel (avec Benoît Kanabus)</p>
<p><img class="alignleft size-large wp-image-3244" title="IMG_0630" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2017/07/IMG_0630-1024x575.jpg" alt="chretienne enlevée par Daesh" width="640" height="359" /></p>
<p>Leurs visages sont indélébiles, et dansent , macabres, devant ses yeux. Il y a eu les obèses, les vieux, les tortionnaires, les indulgents, les pervers, les vénaux, comme Abou Osama<span style="text-decoration: line-through;">,</span> qui l’a revendue à sa famille pour pouvoir quitter le front syrien et regagner la France. Tous ces « maîtres » avaient pourtant la même phrase a la bouche : « <em>Je t’ai payée avec mon argent et c’est mon droit de faire ce que je veux de toi </em>».   De Mossoul à Raqqa, Marie, chrétienne, esclave des djihadistes a changé plus de 16 fois de propriétaire. « <em>C’étaient des monstres, des animaux. Je n’ai connu pendant ces années que  la souffrance et le dégoût. Ils venaient se servir comme si j’étais une chose inanimée et repartaient sans se préoccuper de moi. Ils me disaient nous t’avons achetée pour t’humilier. Vous les esclaves êtes comme nos chaussures </em>». Et dans ce djihad de l’humiliation, le viol est une arme de destruction massive.</p>
<p>Marie est arrêtée par les soldats de l’Etat islamique en août 2014 à un check point  près de Qaraqosh, la plus grande ville chrétienne d’Irak, où elle avait trouvé refuge avec sa famille, après que Daesh ait conquis la ville de  Mossoul. La jeune femme est d’abord conduite dans une maison dans laquelle s’entassent une cinquantaine de Yézidies et une poignée de chrétiennes.  Selon les codes de  la ségrégation de Daesh, il était interdit de les confiner dans les mêmes pièces. Mais, dans ce centre de tri pour esclaves sexuelles, si les chrétiennes sont beaucoup plus rares et aussi plus recherchées que les Yézidies, cela ne signifie pas pour autant qu’elles sont mieux traitées.  Car à Mossoul et dans la région, Daesh a érigé la haine des chrétiens en commandement sacré. Ils sont l’objet des fantasmes et de la haine des djihadistes. La  jeune femme se souvient, par exemple, de la prière de ces  enfants de 10 ans  « <em>O Allah, tue tous les Nazaréens </em>» et de ces familles qui utilisaient les robes traditionnelles assyriennes comme paravent devant leurs toilettes et crachaient dessus.</p>
<p>Le jour de sa capture, Marie est  entièrement déshabillée, examinée et estimée, à la manière d’une bête sur un marché. Elle est conduite devant un juge, Hussein, disposant lui-même de quatre esclaves Yézidies, qui lui délivre un certificat de conversion à l’islam, puis établit un acte de propriété pour son futur maitre.  C’est <span style="text-decoration: line-through;">a</span> à partir de cette nuit là  que son calvaire va commencer, qu’elle passe de mains en mains dans une odyssée de l’enfer  qui dessine les contours des frontières  de l’Etat islamique.</p>
<p>Sans hésitation, Marie égrène le nom et les surnoms de chacun de ses « <em>maîtres </em>», tortionnaires d’un jour ou de plusieurs mois. Elle les énumère  par ordre chronologique, mais on sent qu’elle a aussi fait un autre classement dans sa tête: le palmarès d’ignominie de ses bourreaux. Il y a eu le premier, Abou Ahmad Al Shari, juge à la cour de sharia, originaire de Makhmur, à  qui  on l’avait offerte pour service rendu<span style="text-decoration: line-through;">s</span> « comme <span style="text-decoration: line-through;">un </span>butin de guerre », dit-elle. Un <em>« hadji </em>», qui avait fait le pèlerinage à la Mecque et exigeait d’elle qu’elle lui baise la main. Âgé, il couvrait son corps de morsures profondes parce qu’il n’arrivait pas à la violer. Elle se souvient de ce jour où, dans leur maison de Karemless, il l’a battu si fort que le lit ou elle était attachée s’est cassé. Et de cet  autre où il a enfin réussi à abuser d’elle. Pendant qu’elle se vidait de son sang, il lui a dit : « <em>voilà ce qui arrive à toutes les filles d’Eve ! </em>». Lui, de surcroît, était avare et ne lui donnait rien à manger.  Il la déplaçait au gré de ses affectations dans tous les quartiers de Mossoul comme un paquet de linge. La hiérarchie de l’Etat islamique, fait rarissime, a fini par lui confisquer son esclave pour mauvais traitement.</p>
<p><img class="aligncenter size-large wp-image-3245" title="IMG_0628" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2017/07/IMG_0628-1024x575.jpg" alt="chretienne enlevee par Daesh" width="640" height="359" /></p>
<p>Pour rester en vie, Marie a souvent porté plainte devant les wali de Daesh, son seul recours devant la perversité débridée de ses maîtres qui surpassait en sauvagerie bestiale celle codifiée par les règles du Califat. Ainsi, les arbitres de l’Etat islamique ont-ils confié Marie à un émir prénommé Abbas. Ce Mossouliote de 28 ans portait  sur son corps les cicatrices des tortures que lui avaient fait subir les Américains. Lui était plus clément et la traitait avec plus de respect, mais, au bout de quelques mois, l’émir s’est lassé d’elle et l’a revendue. En un jour, la chrétienne a alors changé trois fois de maître.</p>
<p>En février 2016, alors qu’elle était en route vers Bartella, avec son nouveau propriétaire, Loai, un obèse qui l’étranglait, la violait et la prêtait à son frère comme bonne à tout faire, Marie a été revendue à Abou Mansour qui l’a conduite à Baaj. «<em>Quand je suis arrivée chez lui</em>, <em>Il a plié un tuyau d’arrosage pour en faire une corde et m’attacher pendant qu’il me violait. Je n’ai pas cessé de hurler mais les gardes m’ont dit : s’il t’assassine, on ne fera rien ; tu lui appartiens… Je ne pouvais pas m’échapper et donc je me suis jetée par la fenêtre du troisième étage… Depuis ce jour, j’ai peine à me tenir debout et mes jambes me font souffrir jour et nuit ». </em>La mère de Loai, inquiète pour la jeune femme, convainc son fils de reprendre Marie chez lui.   Mais son sort ne s’améliore pas pour autant. Loai  commencé à « <em>prêter</em> » Marie à ses amis pour leur divertissement.  « <em>Pendant le ramadan en 2016, il m’a confiée à Qutaiba qui m’a conduite dans une maison abandonnée, dans laquelle ses quatre frères, des sunnites de Mossoul, m’ont violée chacun à leur tour ».</em> Il faut alors éloigner Marie avant qu’elle puisse se plaindre au Wali, car aucun des quatre frères mariés n’avaient établi de mariage temporaire avant d’avoir des relations charnelles avec la jeune femme; un motif de condamnation par la police des mœurs de l’Etat islamique.</p>
<p>Le supplice de Marie reprend,  et après être passé par d’autres mains, avoir subi d’autres coups et avoir été jetée sur d’autres paillasses où l’on abusait d’elle, Marie<span style="text-decoration: line-through;">,</span> a été achetée par Abu Khalid al Alalmani, un syrien qui l’a emmenée à Raqqa.  Dans la deuxième capitale de l’Etat islamique, la jeune femme est revendue  au plus grand marchand d’esclave de la ville, Zair al Idlibi, qui se trouve être un ancien journaliste d’al Jazeera,  originaire d’Idlib ayant quitté la chaine qatarie pour rejoindre le djihad :  « <em>A deux heures du matin parfois, il nous forçait a revêtir de belles robes pour nous présenter à des acheteurs potentiels. S’ils voulaient examiner des parties de nos corps, nous  devions les laisser faire. J’étais la seule esclave chrétienne. Toutes les autres étaient des Yézidies,  agressives et méchantes avec moi</em>… »</p>
<p>Parce qu’elle est blonde, Marie sera repérée  par un autre marchand d’esclave, Abu Osama Al Shami. Celui ci veut la garder pour lui. <span style="text-decoration: line-through;">;</span> Elle est chère mais il l’apprécie tant qu’il revend sa voiture pour acquérir la  chrétienne. Pourtant, il renonce à l’épouser quand il réalise qu’elle est plus âgée que lui. Mais elle rejoindra son harem de 15 femmes yézidies qui lui réservent mille vexations, renversent son shampooing, volent ses quelques affaires de toilettes,  mentent sur son compte. Abou Osama, exaspéré par les querelles incessantes qu’elle suscite, la frappe à coups de bâton et lui casse les mains. Et puis un jour, il lui explique qu’il veut aller en France, et financer son voyage en la revendant à sa famille pour la somme de 50000 dollars. Il vendra aussi quatre Yézidies au prix de 15000 dollars  « <em>Je lui ai demandé de me donner au moins des chaussures pour ne pas faire le voyage pieds nus, mais il m’a dit ne t’inquiètes pas l’Onu te fournira tout et aussi un passeport pour aller en France. »</em></p>
<p><em> </em></p>
<p>En fait, le voyage vers la liberté durera des jours. Une voiture conduit d’abord les femmes de Raqqa jusque dans une maison dans  le désert syrien. «<em>Puis le lendemain, après la prière de midi, nous avons pris la route de Qamichli (capitale du Kurdistan syriens), truffée de mines. Le motocycliste qui nous précédait ne cessait de s’arrêter, il était guidé au téléphone par des membres du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK). Enfin, nous sommes arrivées saines et sauves. J’ai enlevé mon voile et le PKK nous a accueillies et conduites  à Tell Tamr. A la frontière, avant d’arriver à Duhok, (Kurdistan irakien) des officiers yézidis m’ont promis :</em> ‘’<em>Nous irons à Mossoul et nous vous vengerons d’eux sur  leurs femmes. Moi je leur ai dit : vous n’allez pas reproduire leurs crimes !’’ »</em></p>
<p>Comment est-on accueillie par les siens quand on revient de l’enfer <span style="text-decoration: line-through;">?</span>, quand on a été souillée, torturée, violentée par des monstres ? « <em>J’ai  mieux été accueillie à Qamichli, en Syrie par des étrangers qu’en Irak dans ma propre famille </em>» . L’aveu est terrible.  Après les tortures subies en captivité, l’opprobre.  La honte de son corps « sali »,  de son âme « <em>damnée</em> » pour la communauté puisqu’elle avait du se convertir à l’Islam. <span style="text-decoration: line-through;">;</span> La dictature du qu’en dira-ton est si absolue dans cette partie du monde, qu’on soit chrétien, musulman ou Yezidi, que sa famille lui a demandé de s’exiler.  Marie est morte deux fois : quand elle a été arrachée aux siens et quand elle est revenue parmi eux. Aujourd’hui, elle rêve de  reconstruire ailleurs son corps meurtri, en France, loin de ses cauchemars et de son entourage. Yohanna, le travailleur humanitaire d’Hammourabi, l’organisation qui l’a sortie des griffes de Daesh, aimerait l’aider à porter plainte à la Cour pénale internationale et  clore ainsi le calvaire de Marie, l’esclave  chrétienne de l’Etat islamique.</p>
<p><strong>Sara Daniel</strong></p>
<p><em>Avant l’occupation américaine de l’Irak en 2003, près d’un million et demi de chrétiens vivaient en Irak dont 600000 à Bagdad et 60000 à Mossoul. <span style="text-decoration: line-through;">;</span> Mais, en raison des violences qui ont déchiré le pays depuis 13 ans, ils ne seraient plus que 200000 aujourd’hui. Pendant cette période, 61 églises ont été attaquées et plus d’un millier de chrétiens tués. La communauté chrétienne d’Irak est composée d’une douzaine de confessions et rites. Parmi les catholiques dominent les Syriaques et les Chaldéens, l’un des plus anciens rites du christianisme de langue liturgique araméenne, qui serait arrivée en Irak avec l’apôtre Thomas, quelques dizaines d’années après la mort de Jésus.</em></p>
<p>*le prénom a été changé</p>
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			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[« Coupables » d’avoir vécus sous Daesh]]></title>
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		<updated>2019-11-11T10:42:56Z</updated>
		<published>2017-07-12T19:52:23Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[Irak
Les habitants de Mossoul ont subi la loi impitoyable des djihadistes, mais pour survivre ils ont dû trouver des arrangements avec le « diable ». Ils ont exécuté leurs ordres,  assisté aux]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2017/07/%c2%ab-coupables-%c2%bb-d%e2%80%99avoir-vecus-sous-daesh"><![CDATA[<p><strong>Irak</strong></p>
<p><em>Les habitants de Mossoul ont subi la loi impitoyable des djihadistes, mais pour survivre ils ont dû trouver des arrangements avec le « diable ». Ils ont exécuté leurs ordres,  assisté aux pendaisons, soigné leurs blessés,  fait cours  à leurs enfants et aujourd’hui ils s’en veulent.</em></p>
<p><em><img class="aligncenter size-large wp-image-3238" title="mossoul_saraDaniel_2017" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2017/07/mossoul_saraDaniel_2017-e1499889358499-1024x768.jpg" alt="" width="640" height="480" /><br />
</em></p>
<p>C’est un embouteillage de voitures encastrées, comme en connaissent toutes les métropoles du monde. Des invectives et des coups de klaxons : A Mossoul Est, la vie a repris le dessus sur la guerre.  Pendant que la bataille, féroce, continue de l’autre côté du Tigre pour déloger les djihadistes qui se sont retranchés dans les dernières venelles de la vieille ville, ici, on vaque à ses occupations. L’activité reprend le dessus, sans joie,  comme une fatalité, malgré les deuils, ou les membres de la famille retenus en otage des combats près de la mosquée al Nouri. Il faut s’extirper de la torpeur de la guerre. Reprendre. Le petit business de pénurie qu’il faut bien mener pour « continuer ». Les marchés ou l’on s’invective, les femmes aux voiles légers et colorés : à traverser Mossoul est trop vite,  on oublierait presque que, pendant presque trois ans, Daesh a fait régner sa loi sadique dans la ville. Et pourtant les cicatrices de la bataille sont bien là, à chaque pâté de maison mais surtout dans la tête des gens.</p>
<p>Au début, on n’ose pas leur demander de raconter leur histoire, leur tranche de vie sous Daesh. On nous a demandé d’avoir du tact, expliqué que les gens sont encore choqués, qu’ils vivent dans  la peur. Peur des chiites, des Américains, de Daesh toujours parmi eux, peur de leurs frères même. En Irak tout le monde se méfie de tout le monde. Et puis très vite on doit écouter les récits, quitter des hommes au milieu de leurs confessions qui pourraient durer des jours. Chacun a une torture à raconter, une compromission à expier. Pour survivre, ils ont dû trouver des arrangements avec le Diable, et ils s’en veulent.  Après avoir subi  la barbarie des psychopathes de Dieu, toute la ville a besoin d’une psychanalyse.</p>
<p><strong>Ahmed se sent coupable</strong>. Et pourtant ce responsable de la clinique a tout d’un héros de la vie quotidienne<strong>. </strong>Dans la petite clinique d’urgence géré par  l’ONG Waha (Women and Health Alliance international), le chirurgien a déjà traité 6000 blessés depuis le début de l’offensive. Sur un petit lit de camp en fer, il allonge une femme secouée de spasmes qui vient de fuir son quartier d’al Jadida à l’Ouest, celui ou les bombes de la coalition ont fait des centaines de morts au mois de mars dernier et a marché 7 heures pour rejoindre Mossoul est.   Il n’aime pas parler de sa vie sous Daesh, lorsqu’il exerçait, à son corps défendant, à l’hôpital <em>« al Joumhouri »</em>. Car ne pas venir travailler quand vous étiez médecin vous condamnait à mort sous le Califat de Baghdadi. Une des taches des médecins de l’hôpital était de cautériser les moignons des voleurs à qui on avait amputé la main : « <em>Seuls les larcins supérieurs à 50 dollars étaient passibles de l’amputation </em>» explique Ahmed qui était devenu malgré lui un spécialiste du code des châtiments des djihadistes. Le chirurgien décrit le procédé pervers de barbarie « médicale » mis au point par l’Etat islamique. L’exécuteur de la sentence islamique qui tranchait la main avec un cimeterre, était accompagné d’un « <em>diwan sanitaire </em>» une équipe d’infirmiers. Le bras entier du supplicié était anesthésié avant l’amputation puis l’amputé était conduit à l’hôpital ou il recevait trois jours de soins et pas un de plus à la charge de l’Etat  islamique…Le même protocole de soins était appliqué en cas de lapidation si elle ne conduisait pas à la mort de la femme infidèle. Ahmed a donc pansé les plaies infligées par les sadiques de Daesh. Même à son corps défendant, il a été un des maillons de la barbarie médicalisée de l’Etat islamique. Sa dissidence était marquée par sa barbe qu’il  taillait courte en signe de protestation  «<em>Pour la hisba, la police islamique,</em> c<em>’était une véritable obsession, ils sont même venus m’arrêter au cours d’une opération. Mais ils ont fini par me relâcher…ils avaient besoin de moi </em>» admet-il à contre cœur. Il se souvient aussi de ce jour ou une de ses patientes de 17 ans conduite aux urgences pour une infection a failli mourir parce qu’on lui refusait l’entrée au prétexte que son abaya n’était pas assez ample…</p>
<p>Mal à l’aise aussi, <strong>les professeurs du collège de Karama</strong>. Après la fin des cours qui viennent de reprendre, ils sont une quinzaine d’enseignants à s’être réuni dans le bureau du principal adjoint. Ils se tortillent sur leurs chaises, inquiets du jugement de ces étrangers qui les dévisagent. Ils ont de la peine a parler de leur étrange tâche pendant ces années. Précepteur de fils de tortionnaires. Au fil des mois de l’occupation de l’Etat islamique, les 400  élèves de ce collège de garçon ont fini par déserter l’école. Il n’est resté que 25 fils d’émir de Daesh. « <em>A la fin il y avait beaucoup plus de profs que d’élèves. Nous étions obligés de leur faire l’école sous peine d’être décapités, vous savez </em>» explique ce prof de chimie qui évoque la mort de deux de ses collègues qui avaient déserté l’école. Le jour même de la libération de Mossoul est, le directeur adjoint Mahmoud Faisal, admet qu’il a brulé tous les manuels distribués par le Califat. Dans sa hâte. Faire disparaître les documents de cette « collaboration » forcée. Ces livres d’histoire ou le moyen âge et la renaissance avait été expurgé des programmes. Ceux de maths ou les croix qui désignaient l’opération de l’addition avaient disparu. Comme tous les fonctionnaires de Mossoul, ils ont reçu leur salaire du gouvernement de Bagdad pendant un an. Puis en juin 2015, les versements se sont arrêtés. Aujourd’hui ils ne toucheront l’arriéré de leur solde que s’ils apportent la preuve qu’ils n’étaient pas des sympathisants de Daesh « <em>c’est la double peine </em>» soupire ce prof d’anglais qui a vu un de ses collègues exécuté sous ses yeux parce qu’il avait exprimé des doutes quant à la conformité des manuels du Califat.</p>
<p>Mais pourquoi <strong>Mohamed Arif, l’imam soufi de Karama</strong> a-t-il continué a venir prier dans sa mosquée chaque midi pendant presque toute la durée de l’occupation ? Etait ce pour ménager les nouveaux seigneurs de Mossoul ? Il élude la question. Et pourtant, le soufi, appartenant à une branche éclairée de l’Islam honnie par les fondamentalistes, a été remercié par Daesh dès leur prise de la ville. <em>« Ils n’aimaient pas la façon dont je faisais l’adham, l’appel à la prière que je faisais suivre de récitation du Coran, ce qui pour eux était un péché… »</em> L’émir du quartier a donc pris le contrôle de la mosquée. Bientôt Arif s’est aperçu que le nouvel imam qui conduisait la prière n’était que le tenancier du Casino du quartier, un escroc notoire, qui avait suivi une formation accélérée de deux semaines en théologie. Un jour, il a croisé  un des pontes de l’Etat islamique, Abu Qatab, venu faire un prêche « <em>il a dit a ses hommes qu’ils combattaient comme des femmelettes, il les incitait à combattre les mécréants, les Kurdes et l’armée irakienne. Il s’est interrompu et en me regardant m’a dit : toi on devra t’éliminer avant les autres. Heureusement, quelques jours après une frappe américaine le tuait </em>». L’imam se souvient avec horreur des exécutions publiques qui se passaient à quelques centaines de mètres de la mosquée et au cours desquelles beaucoup d’habitants du quartier se pressaient, des corps que l’on laissait pendre des poteaux des jours entiers. Il reconnaît qu’ils ont été nombreux dans le quartier à avoir prêté allégeance à l’Etat islamique. Ce sera dur de recommencer à vivre ensemble… soupire t-il.</p>
<p>A moins de 100 mètres de la mosquée de l’Imam Arif,  <strong>la salle de billard</strong> du quartier a ré-ouvert. A quelques centaines de mètres, on aperçoit les fumées de l’offensive qui se déroule sur l’autre rive. Mais ici, dans les vapeurs de fumée de cigarettes, des jeunes hommes font des parties de billard américain dans un brouhaha presque joyeux. En Afghanistan, à la chute des Talibans, les gens achetaient des oiseaux et écoutaient de la musique. Ici, la liberté retrouvée,  se mesure à la consommation de cigarettes et au jeu, transgression suprême. Mais  dans cette petite salle ou les narguilés s’entassent à côté des  tables de billards et malgré la joie forcée d’Ali le propriétaire, il ne faut pas pousser loin pour voir éclater la culpabilité des joueurs. Coupables d’être là quand les proches, les cousins de l’autre rive, sont encore sous les bombes. Coupables de se changer les idées. Zeid vient du quartier d’al Jadida où il y a deux mois les missiles de la coalition ont fait de terribles dégâts. En quelques jours il a alors assisté à près d’une centaine d’enterrements. Hadil, interrompt sa partie pour nous parler de sa fille de 8 ans handicapée qui a eu si peur des bombes qu’elle n’a plus prononcé un mot depuis le début de l’offensive. Rachid explique que les soldats de Daesh l’ont obligé à convoyer des armes dans la barque dont il se sert pour transporter des légumes d’une rive à l’autre de Mossoul. <em>« Je n’avais pas le choix </em>» la même phrase qui revient.  Bientôt les récits se tarissent. Les regards se voilent. Dans le petit club, il règne un silence triste. L’illusion de pouvoir échapper à la guerre n’a pas résisté longtemps.</p>
<p>Sara Daniel</p>
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			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[Dans l enfer de Mossoul]]></title>
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		<updated>2017-04-13T09:54:33Z</updated>
		<published>2017-04-13T09:51:15Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" /><category scheme="http://sara-daniel.com" term="Push" />		<summary type="html"><![CDATA[La grande mosquée Al-Nouri est le dernier bastion de Daech. C’est là, en 2014, qu’Abou Bakr al-Baghdadi a proclamé son “califat”. Pour la reprendre aux djihadistes, la coalition mène une]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2017/04/dans-l-enfer-de-mossoul"><![CDATA[<p>La grande mosquée Al-Nouri est le dernier bastion de Daech. C’est là, en 2014, qu’Abou Bakr al-Baghdadi a proclamé son “califat”. Pour la reprendre aux djihadistes, la coalition mène une offensive sanglante.</p>
<p><strong><em>Reportage de notre envoyée spéciale,</em></strong></p>
<p>SARA DANIEL</p>
<p>Sur la ligne de front, au nord des bâtiments dévastés de la gare de Mossoul, trois mollahs coiffés de turban et armés de kalachnikov suivent la course erratique d’une roquette artisanale. <em>« Oh Allah ! Gloire à toi Ali ! Gloire à toi Hussein ! » </em>Lorsqu’elle explose, un kilomètre plus loin, dans le dédale des venelles étroites de la vieille ville, à quelques mètres de la grande mosquée Al-Nouri, les religieux chiites esquissent un pas de danse et invoquent a nouveau les saints patrons de leur martyrologie. : <em>« Musayara ! » </em>Quelques minutes plus tard, les djihadistes de Daech ripostent en envoyant un drone artisanal survoler les positions que tiennent les descendants du Prophète. Il est trop haut pour discerner s’il est armé de grenades. Les religieux et la police fédérale font feu sur l’avion miniature, qui disparaît à l’horizon.</p>
<p>La grande mosquée Al-Nouri est le monument le plus célebre de Mossoul, sa « tour Eiffel ». C’est désormais le dernier bastion de Daech dans la ville, que toutes les forces engagées dans la bataille de la rive ouest du Tigre rêvent de reconquérir. Mais, en ce début avril, le drapeau noir des djihadistes flotte toujours sur son minaret penché comme une tour de Pise (incapable d’en corriger les défauts d’exécution, son maître d’oeuvre en aurait justifié l’inclinaison en assurant que la tour se prosternait devant l’ascension de Mahomet). L’Etat islamique en a fait son Reichstag dans cette offensive qui dure depuis plus de cinq mois pour libérer la ville ; un conflit sans merci que les polémologues décrivent comme la plus grande bataille de conquête depuis la Seconde Guerre mondiale. Alors, même si la tour en brique de 45 mètres est fichée dans une médina ou plus de 400 000 habitants restent prisonniers des combats et de plus de 1 000 djihadistes, la coalition lance aveuglément ses roquettes et ses obus de mortier pour nettoyer le périmètre autour de ce lieu où se sont retranchés les islamistes. Sa reconquête signifiera la victoire. <em>« La mère de toutes les batailles », </em>comme disent les soldats de Daech.</p>
<p>Et si c’était les milices chiites et leurs mollahs qui allaient finalement détruire l’emblème incliné de la ville sunnite, et non pas les hommes du « califat », dans un dernier feu d’artifice avant leur retraite ou leur suicide collectif ? Car la bataille de l’ouest de Mossoul n’a rien à voir avec celle de l’est. Les observateurs internationaux avaient vanté les précautions prises par le Premier ministre irakien Haidar al-Abadi pendant les premiers mois de l’offensive. N’avait-il pas réussi à limiter les pertes civiles et surtout à empêcher les milices chiites de participer à la reprise de la ville ? Mais en traversant le Tigre, le conflit a changé de nature. Les blindés sont devenus inutiles dans le dédale des venelles de la vieille ville. Et les mollahs en turban et treillis, adaptation chiite du « sabre et du goupillon », arpentent la rive ouest en territoire conquis. A tous les carrefours et sur les bâtiments effondrés, les drapeaux d’Ali ont remplacé ceux de Daech. Les soupes populaires organisées par les miliciens venus du sud de l’Irak, ou des enceintes crachotent leur musique de propagande, sont prises d’assaut par les habitants dont la faim a fait taire les scrupules sectaires. <em>« Ces hommes ne sont pas des sunnites, ce sont nos frères irakiens que nous sommes venus secourir », </em>assure le mollah Murtada de Kirkouk, un religieux chiite a turban dont la couleur noire indique qu’il appartient à la famille des descendants du Prophète. Pendant qu’il chante la musique pieuse d’une unité confessionnelle qui n’est plus en Irak qu’un lointain fantasme, le regard du <em>sayed </em>est attiré par les fumées grises qui s’élèvent du côté de la mosquée Al-Nouri.</p>
<p><strong>À TOUS LES CARREFOURS ET SUR LES BÂTIMENTS EFFONDRÉS, LES DRAPEAUX D’ALI ONT REMPLACÉ CEUX DE DAECH.</strong></p>
<p>C’est dans cette mosquée qu’Abou Bakr al-Baghdadi a fait sa seule apparition publique en juillet 2014, au cours de laquelle il s’était présenté comme le commandeur des croyants du califat : <em>« J’ai été testé, ma confiance a été éprouvée, une confiance lourde, et j’ai été nommé en tant que votre gardien », </em>avait-il affirmé. Pourtant, quelques jours après le discours de leur calife, les soldats de Daech semblaient déterminés a détruire la mosquée, au prétexte que le monument, bâti entre 1171 et 1173 sur les fondations du couvent des 40 Martyrs, comportait une sépulture chrétienne. Mais ils tenaient encore à l’époque à gagner les coeurs<img class="aligncenter size-large wp-image-3231" title="mossoul_saradaniel-3" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2017/04/mossoul_saradaniel-3-1024x679.jpg" alt="" width="640" height="424" /></p>
<p>des habitants de la première ville sunnite d’Irak. Alors, lorsque les Mossouliotes avaient formé une chaîne humaine pour sauver l’emblème de leur ville, ils y avaient renoncé. Peut-être leur a-t-on aussi rappelé que, bien avant leur arrivée, l’imam de la mosquée lui-même avait organisé des manifestations de leurs sympathisants sunnites maltraités par les sbires du gouvernement chiite de Bagdad.</p>
<p>C’est toujours la mosquée Al-Nouri qui se trouve aujourd’hui dans le viseur des snipers qui ont élu domicile au dernier étage d’un immeuble du quartier de Nabi Chit (Seth), au pied duquel viennent s’écraser les tirs de mortier des soldats de Daech. Mohamed, le chef de cette équipe de quatre tireurs embusqués, qui a été de toutes les batailles contre l’Etat islamique, ne pense, lui aussi, qu’à reprendre le lieu de prière. La colonne en brique est devenue l’objectif de ses tireurs qui, quand ils n’épient pas les silhouettes furtives des hommes de Daech, prennent pour tromper l’ennui, malgré la pénombre, des photos du célèbre monument.</p>
<p>Dans les rues dévastées du quartier chrétien d’Al-Dawasa, Jassem Mohamed, chauffeur routier, et Ali Ahmed, ex-policier, ont osé revenir inspecter leur maison. Ce jour-là, ils transportent jusqu’à la décharge les cadavres noirs et gonflés de deux djihadistes qui finissent de se décomposer dans une puanteur aigre. Blessés par l’explosion d’une voiture piégée, qui a fiché des pièces de métal dans le bras de Jassem et cassé la jambe d’Ali, ils sont restés cachés dans le sous-sol d’une maison, pres de l’église Oum al-Mouana (Mère de l’Entraide), depuis les premiers jours de la bataille. C’est devant cette église – qui servait de tribunal islamique et de prison, et du toit de laquelle on précipitait les condamnés a mort – que la concentration de corps en putréfaction est la plus grande. Sur sa façade, un graffiti de Daech promet : <em>« Ne sois pas triste, Bagdad, l’Etat islamique arrive. »</em></p>
<p>Les deux hommes n’ont pas remis les pieds dans la mosquée Al-Nouri depuis la prise de la ville par l’Etat islamique en juin 2014. <em>« Trois ans sous le régime de</em></p>
<p><strong>“MÊME LES CERVEAUX LES PLUS MALADES NE PEUVENT IMAGINER CE QUE NOUS AVONS VÉCU.”</strong></p>
<p>JASSEM, CHAUFFEUR ROUTIER</p>
<p><em>l’Etat islamique, cela vous donne plus envie de vous convertir au judaïsme et d’aller vivre à Tel-Aviv que d’aller prier à la mosquée ! », </em>plaisante Ali Ahmed, qui n’a pas revu son fils depuis que les soldats de l’EI sont venus l’arrêter, il y a quelques semaines. Devant les<img class="aligncenter size-large wp-image-3230" title="mossoul_saradaniel-1" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2017/04/mossoul_saradaniel-1-1024x679.jpg" alt="" width="640" height="424" /></p>
<p>ouvertures qui percent les murs et relient toutes les maisons du quartier entre elles, que les habitants ont du creuser eux-mêmes quelques jours avant le début de l’offensive pour abriter la fuite des djihadistes, les deux vieux messieurs commencent a raconter l’horreur et l’absurdité de la vie quotidienne sous le joug des fondamentalistes. <em>« Même les mythes les plus fous, les cerveaux les plus malades ne peuvent imaginer ce que nous avons vécu », </em>soupire Jassem. Parce qu’un de ses voisins l’avait dénoncé, il devait quotidiennement jurer sur le Coran, devant des émirs tadjiks ou français qui faisaient la loi dans le quartier, qu’il n’avait jamais été policier avant leur arrivée. Reconnaître avoir exercé cette profession vous faisait systématiquement exécuter.</p>
<p>Il y a quelques semaines, il a du se jeter aux pieds d’un soldat de l’EI qui voulait enrôler son fils unique de 12 ans dans <em>« les lionceaux du califat » </em>pour lui apprendre <em>« à décapiter de sang-froid ». </em>Et puis il y avait les règlements absurdes, comme cette interdiction de mélanger en salade ces aliments auxquels les djihadistes avaient donné un sexe : les tomates (féminin) et les concombres (masculin)… Un exemple des mille et une règles du code des péchés pervers punis par les <em>houdoud</em>, les châtiments islamiques (amputation, flagellation, lapidation, exil). La plus petite des infractions pouvait conduire à la mort. Devant le perron d’une maison cossue, a moins de 500 mètres de la mosquée Al-Nouri, Mohamed Hussein, 11 ans, affiche un sourire a la politesse triste. Son père, un soldat, a été tué par Daech à Makhmour, quand les djihadistes ont pris la ville en juin 2014. Sa mère est morte quelques mois plus tard <em>« de chagrin et de maladie », </em>dit-il. Sa soeur a été tuée dans un bombardement de la coalition alors qu’elle revenait de la maternité ou elle venait d’accoucher d’une petite fille, morte sur le coup elle aussi. La ruelle exhale une odeur insoutenable de cadavres, mais Mohamed ne sent rien. L’odeur des crimes passés l’a rendu insensible à celle des morts de la guerre. Ses souvenirs d’enfance ? Le jeune garçon évoque, en mimant la scène, ce contrebandier de cigarettes qu’on a attaché, les mains dans le dos, a un poteau en face de sa maison et a qui le calife du quartier a fendu le crâne en deux. Il est resté là des mois, pour l’exemple. Pour avoir une vue d’ensemble de la vieille ville et de la mosquée Al-Nouri, il faut s’éloigner des combats et des décombres de l’ouest, rejoindre la rive est de Mossoul ou la vie et les embouteillages ont repris, presque comme avant la guerre. Le trajet prend des heures depuis que la coalition a détruit les cinq ponts qui enjambent le Tigre. Il faut aujourd’hui sortir de la ville et la contourner par le nord sur des routes défoncées. C’est depuis le promontoire des ruines du tombeau de Jonas que deux officiers chiites sont venus admirer le minaret de toutes les convoitises. De là, face à l’immense</p>
<div id="attachment_3229" class="wp-caption aligncenter" style="width: 362px"><img class="size-full wp-image-3229" title="mossoul_saradaniel-4" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2017/04/mossoul_saradaniel-4.jpg" alt="la mosquée Al Nouri" width="352" height="212" /><p class="wp-caption-text">la mosquée al Nouri</p></div>
<p>drapeau d’Ali qui surplombe les ruines, la petite virgule de brique du XIIème siècle a l’air bien frêle. En juillet 2014, les djihadistes ont fait exploser ce tombeau, haut lieu de pèlerinage chiite. Ils le considéraient comme un lieu d’apostasie. Attribué par tous à Younous (Jonas), du nom de ce prophète a qui Dieu aurait demandé d’annoncer aux habitants de Ninive (Mossoul) que leur ville serait rasée, il s’agit en fait de la tombe d’un moine chrétien éponyme. Sa destruction a révélé l’église sur laquelle il avait été construit et mis au jour les ruines d’un palais assyrien remarquablement conservé et d’un temple zoroastrien. Devant les décombres, une stèle annonce déjà la reconstruction de la mosquée en 2017. Le jour et le mois ont été laissés en blanc, comme une promesse ou une menace. Le père Najeeb, un dominicain qui, avec une ténacité remarquable, a sauvé plus de 8 000 manuscrits et incunables irakiens de la folie éradicatrice de Daech, juge durement cette hâte à reconstruire la mosquée qu’il apparente a un révisionnisme historique : <em>« Il aurait fallu en faire un lieu oecuménique, exposer les traces des autres religions retrouvées ici, au lieu de quoi la mosquée va tout recouvrir, </em>déplore le moine dominicain. <em>Il faut extirper aussi Daech des esprits ! » </em>A Mossoul, l’église du père Najeeb, Notre-Dame dite de l’Heure, en référence à l’horloge offerte par l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, était à 100 mètres de la mosquée Al-Nouri. <em>« Le jour, ses fidèles me saluaient, la nuit ils posaient des bombes et augmentaient le volume des haut-parleurs pour que je ne puisse plus célébrer la messe », </em>soupire le prêtre, qui ne croit pas beaucoup au retour des chrétiens qui vivaient à Mossoul avant que l’Etat islamique les en chasse en juin 2014.</p>
<p>C’est a la sortie de la ville, dans le camp de réfugiés de Hamam al-Alil, qu’il faut se rendre pour trouver des Mossouliotes qui reconnaissent avoir fréquenté assidument la mosquée Al-Nouri sous Daech. Ici aussi, dans ce demi-millier de tentes blanches prêtées par les Hached al-Chaabi, ces milices chiites qui ont répondu à l’appel aux armes de leur pape, l’ayatollah Ali al-Sistani, le nouvel ordre chiite règne. Des chiites aux turbans blancs juchés sur des camionnettes distribuent de l’eau et des gâteaux a une population rendue agressive par la faim, qu’ils tiennent en respect à l’aide de grands bâtons verts. Indifférents aux traumatismes de leurs aînés, dont beaucoup portent encore dans leur chair les blessures de la sanglante guerre confessionnelle qui a ravagé l’Irak en 2006, de petits enfants se rangent au parti des vainqueurs et agitent les drapeaux d’Ali, le martyr des chiites. Dans cette plaie vive qu’est l’Irak, ou la population ne sait plus qui ou ce qu’elle doit craindre le plus, les allégeances sont aussi versatiles que les victoires.<strong><em><img class="aligncenter size-full wp-image-3228" title="mossoul_saradaniel-2" src="http://sara-daniel.com/wp-content/uploads/2017/04/mossoul_saradaniel-2.jpg" alt="Mossoul" width="532" height="351" /></em></strong></p>
<p>A l’écart, un homme les regarde avec le sourire amer des vaincus : <em>« Ne vous trompez pas ! Ces enfants, il y a quelques jours à peine, agitaient les drapeaux noirs de Daech », </em>ricane cet ancien policier de Mossoul qui ne donne que son prénom, Rasan.</p>
<p><strong>“IL FAUT EXTIRPER AUSSI DAECH DES ESPRITS !”</strong></p>
<p>L E PÈRE NAJEEB, DE L’ÉGLISE NOTRE -DAME DE L’HEURE</p>
<p>Rasan, donc, fréquentait assidument la mosquée Al-Nouri. Il explique qu’il a quitté ses fonctions en 2006, au plus fort de la guerre civile, lorsqu’il s’est aperçu qu’il n’avait pas le pouvoir de s’opposer aux exactions des chiites sur la population. <em>« Tout le monde aimait Baghdadi, c’est son entourage qui est parfois allé trop loin dans les châtiments », </em>analyse-t-il. Rasan se souvient de cette fierté qui l’a submergé lorsqu’il a entendu le preche du calife prononcé à la chaire de la mosquée Al-Nouri. <em>« L’Etat islamique, cela signifiait enfin l’avènement de la justice. Aujourd’hui, pour les sunnites, c’est la fin. Il ne nous reste qu’à quitter l’Irak ou à reprendre les armes. » </em>Incrédule devant tant de franchise, a l’heure ou tous les vaincus dissimulent leurs anciennes allégeances, on lui demande : <em>« Et le fait qu’un acte comme celui de fumer était passible de mort, vous le défendez ? </em>– <em>Bien sûr, la cigarette n’est-elle pas nocive pour la santé ? – Et les esclaves sexuelles martyrisées par les émirs de Daech, cela ne vous choquait pas ? – Non, puisque la charia le permet. »</em></p>
<p>A écouter Rasan, une majorité de Mossouliotes continuent encore aujourd’hui a vénérer Al-Baghdadi, leur « calife ». Bientôt, annonce-t-il, la résistance va se mobiliser et les cellules dormantes de Daech s’organiser : <em>« Je vous le promets à 100% », </em>assure-t-il. En Irak, la guerre n’est pas la continuation de la politique par d’autres moyens, selon la formule de Clausewitz, mais la continuation d’un état de guerre permanent. Rasan sait que, pour son camp, celui des sunnites humiliés pour qui le califat de Daech a incarné pendant trois ans l’espérance, la prise de la mosquée Al-Nouri signera le début de la revanche.</p>
<p>SARA DANIEL</p>
<p><strong>Peut-on comparer Mossoul à Alep ?</strong></p>
<p><em>« Si l’on prend en compte l’ampleur des combats dans l’espace et le temps, le volume de forces engagées et les pertes engendrées, on assiste certainement à la plus grande bataille de conquête urbaine depuis 1945, devant même la prise de Grozny en 2000 », </em>explique Michel Goya, colonel et historien militaire. Les opérations à Mossoul ont débuté il y a plus de cinq mois. Les forces de la coalition ont jeté 100 000 hommes dans la bataille, contre de 7 000 à 12 000 djihadistes (avec les troupes auxiliaires). Les pertes sont sévères : plus de 2 000 tués et 6 000 blessés du côté des Irakiens et des Peshmergas kurdes, au moins 4 000 morts côté djihadistes. On compterait des centaines de morts. C’est <em>« en soi très important mais, </em>tempère Michel Goya, <em>cela représente nettement moins de 1% de la population de la ville »</em>. Les « bavures », qui semblent se multiplier dans la vieille ville <em>(voir encadré p. 61)</em>, rappellent la brutalité de la coalition russo-syrienne à Alep. Pourtant, les deux  batailles sont différentes. <em>« A Alep, </em>explique Michel Goya, <em>les appuis feux, aériens ou d’artillerie, ont été employés massivement et sans discrimination pour faciliter la progression des troupes. » </em>A Mossoul, <em>« les munitions de la coalition sont plus précises que celles des Russes et surtout de l’armée syrienne. Il y a aussi une volonté plus grande de préserver la population, quitte à faire prendre plus de risques aux combattants »</em>.</p>
<p><strong>Bavure : 140 morts civils </strong></p>
<p>Le 17 mars, la coalition a mené des raids aériens sur le quartier Al-Jadida, à l’ouest du secteur de la mosquée Al-Nouri. Un de ces bombardements aurait causé la mort de 140 civils. La coalition l’a d’abord qualifié d’<em>« accident de guerre involontaire » </em>puis de <em>« terrible tragédie » </em>avant de boucler le périmètre et d’ouvrir une enquête. Des parlementaires belges soutiennent que leurs F16 seraient impliqués. Le parquet fédéral belge a effectivement été informé mais, à ce stade, il s’est limité à rappeler que <em>« si les règles d’engagement ont été suivies et que, malgré cela, il y a eu des victimes parmi les civils, il se pourrait qu’aucune faute pénalement répréhensible n’ait été commise »</em>. De manière générale, Human Rights Watch s’alarme du <em>« changement de tactique » </em>pour la conquête de l’ouest de la ville, qui accroît considérablement le nombre de morts et de blessés civils. L’organisation dénonce en particulier l’utilisation par les forces irakiennes de mortiers et de roquettes artisanales, intrinsèquement imprécises. Les ruelles de la vieille ville, limitant l’emploi des blindés, se prêtent <em>« plus facilement à l’emploi d’armes lourdes et donc aux dégâts »</em>, explique le colonel Michel Goya. Amnesty s’émeut des <em>« attaques disproportionnées » </em>de la coalition et avance que <em>« le nombre élevé de victimes civiles laisse à penser que les forces de la coalition menant  l’offensive à Mossoul n’ont pas pris les précautions nécessaires pour épargner les civils, en violation flagrante du droit international humanitaire ».</em><strong><em> </em></strong></p>
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		<author>
			<name>Sara Daniel</name>
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		<title type="html"><![CDATA[Tikrit à l’ombre des pasdarans]]></title>
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		<updated>2016-04-22T07:05:03Z</updated>
		<published>2016-04-22T07:05:03Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" />		<summary type="html"><![CDATA[Les djihadistes de Daech viennent d’essuyer leur première grande défaite.La reconquête de cette ville sunnite d’Irak, ancien fief de Saddam Hussein, marque la victoire des milices chiites et de leur]]></summary>
		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2016/04/tikrit-a-l%e2%80%99ombre-des-pasdarans-2"><![CDATA[<p>Les djihadistes de Daech viennent d’essuyer leur première grande défaite.La reconquête de cette ville sunnite d’Irak, ancien fief de Saddam Hussein, marque la victoire des milices chiites et de leur allié iranien. Au prix de l’unité du pays ?</p>
<p>de notre envoyée spéciale en Irak Sara Daniel (l&#8217;Obs, 5/5/2015)</p>
<p>C’est un étrange convoi militaire qui s’ébranle aux premières heures du matin hors de Bagdad et prend la route de Tikrit. Debout sur des pickup recouverts de photos d’Ali Khamenei, le guide suprême iranien, les soldats de la milice chiite Badr bombent le torse, font tournoyer leurs armes comme des majorettes, leurs bâtons. Après plus d’un mois de combats acharnés, la nouvelle vient de tomber : l’Etat islamique a été enfin chassé de Tikrit, la ville natale de Saddam Hussein et de Saladin, qu’il occupait depuis sa percée fulgurante de juin dernier vers la capitale irakienne. Tikrit, lieu symbolique et stratégique, à mi-chemin entre Bagdad et Mossoul, et verrou pour la reconquête de cette dernière.</p>
<p><em>« Daech, c’est fini ! »</em> s’écrient les miliciens chiites. Dans leurs camions, au milieu d’un arsenal de mitrailleuses, ont été jetés à la va-vite des containers de gâteaux roulés aux dattes et des dessins d’enfants à la gloire des libérateurs. Ce détachement des brigades Badr, très liées à l’Iran, a décidé de se rendre dans la ville sunnite tout juste reprise pour féliciter ses combattants et montrer à une poignée de parlementaires et de journalistes la réalité de sa reconquête. Car tout le monde s’accorde à le reconnaître, même à contrecoeur : le rôle de la milice dans cette victoire a été décisif. D’ailleurs Badr avait engagé plus de soldats dans la bataille que l’armée régulière irakienne.</p>
<p>Depuis l’ordre de mobilisation lancé par l’ayatollah Ali al-Sistani, la plus haute autorité religieuse chiite irakienne, en juin 2014, pour enrayer l’irrésistible progression de Daech vers Bagdad, les milices chiites rebaptisées <em>« Hashed Shaabi »,</em> forces de mobilisation populaire (il y en aurait une quarantaine en Irak), n’ont jamais engrangé autant de recrues. Et la plus puissante d’entre elles, Badr, est une véritable armée parallèle. Une cinquième colonne iranienne fichée au coeur de l’Etat irakien, selon ses détracteurs. Créée en 1982 par des exilés irakiens en Iran pour lutter contre le régime de Saddam Hussein, cette aile militaire du Conseil suprême de la Révolution islamique en Irak, un parti alors interdit, s’est battue aux côtés de Téhéran pendant la guerre Iran-Irak. Son chef, Hadi al-Amiri, est aujourd’hui l’un des hommes les plus redoutés d’Irak.</p>
<p>Le convoi qui file vers Tikrit, en plein territoire sunnite, affiche clairement la couleur. Ses pick-up sont hérissés de drapeaux à la gloire d’Ali, le gendre du Prophète et le fondateur du chiisme. Des photos de l’imam Khomeini, le père de la révolution iranienne, tapissent les pare-brise. Des haut-parleurs hurlent des hymnes guerriers aux mélodies sirupeuses. Ses passagers chantent, dansent en brandissant leurs armes. A quelques dizaines de kilomètres seulement au nord de Bagdad, c’est un paysage de guerre qui défile en accéléré puisque la milice n’a pas besoin de s’arrêter aux check-points militaires qui rendent la circulation désormais si laborieuse en Irak.</p>
<p>Les seuls véhicules que l’on croise sont des chars ou des blindés, et les villages brûlés qui jalonnent la route témoignent de la violence des combats qui se poursuivent au nord et à l’ouest de la capitale. Une guerre confessionnelle. Sunnites contre chiites. Daech a ranimé cette flambée sectaire qui a embrasé l’Irak en 2006 et relancé de vieilles tensions tribales assoupies : l’organisation djihadiste a levé les derniers tabous de cette société qui a oublié depuis longtemps qu’avant l’occupation du pays par les Américains, en 2003, il était mal élevé de demander à quelqu’un sa confession. Jurf al-Sakhar, Amerli, Al-Balad&#8230; Autant de villages, pris, perdus et encore regagnés dans cette croisade aux contours aussi fluctuants que le désert.</p>
<p>Tikrit apparaît, enfin, au détour d’une palmeraie, après un pont sectionné en deux par l’artillerie de Daech lors de sa retraite. Une ville ravagée par les combats, les bombardements de la coalition : 24 cibles frappées du 26 au 29 mars. D’épaisses fumées grises s’élèvent des bâtiments officiels. Echoppes dévastées, cratères d’obus au milieu des routes, maisons encore en feu. Dans les rues désertes, jonchées de cartouches et de débris, les milices roulent à tombeau ouvert comme pour bien signifier qu’elles sont les nouveaux maîtres des lieux.</p>
<p>Seuls les palais en béton massif et aux lourds décors néo-assyriens, vestiges du mauvais goût de Saddam, semblent avoir bien résisté. Devant le principal d’entre eux, à peine écorné par les bombes, des religieux chiites de Nadjaf en turban et en treillis tirent des rafales de kalachnikov pour marquer leur joie. Les chars postés à côté du bâtiment leur répondent. Le vacarme est assourdissant. Il masque le bruit des combats qui continuent du côté de l’université et dans les faubourgs de la ville. Les djihadistes de l’Etat islamique se sont repliés au nord de Tikrit, vers El-Alam.</p>
<p>En Irak, ce sont les inscriptions murales qui consacrent les victoires militaires. Ici aussi les combattants se sont empressés d’arracher les drapeaux et de barbouiller les professions de foi de l’organisation de l’Etat islamique pour les remplacer par leurs propres devises. A la lecture des graffitis rédigés en farsi sur les façades de Tikrit, c’est bien l’Iran qui a remporté la bataille : « <em>Khomeini, Tikrit est aux mains de tes petitsenfants ! »</em> ou encore <em>« En prenant Tikrit, nous pensons à nos martyrs »,</em> signé les <em>« pasdarans »,</em> les gardiens de la révolution iranienne.</p>
<p>Devant le fleuve, entouré d’une foule compacte de zélateurs, le commandant Raïd, épuisé, s’attribue tous les mérites de la reconquête de la ville : <em>« L’offensive a été plus facile que prévue »,</em> fanfaronne cet officier de l’armée régulière. Il ne dit pas que, sans l’appui aérien fourni par la coalition, les forces irakiennes auraient continué à piétiner face aux snipers de l’EI et aux engins explosifs dont le champ de bataille était truffé. Il déteste les Américains qui ont essayé de lui voler sa victoire. Comme un grand nombre d’Irakiens aveuglés par leur antiaméricanisme, il croit que les Etats-Unis soutiennent Daech et leur parachutent des armes et des vivres. Des largages que bon nombre de soldats croisés à Tikrit jurent avoir observés de leurs yeux.</p>
<p>Dans une maison encore intacte, le chef de la milice Badr, Hadi al-Amiri, les yeux mi-clos, se repose des combats des derniers jours. Malgré sa fatigue, il arbore une force brutale et tranquille. Un côté implacable. Dehors, c’est l’émeute : tout le monde veut voir le vainqueur de Tikrit. Un héros à qui un télégramme du département d’Etat américain, daté de 2009, dévoilé par WikiLeaks, attribue le meurtre de plusieurs milliers de sunnites et l’habitude de <em>« forer le crâne de ses ennemis avec une perceuse électrique&#8230; »</em></p>
<p>Malgré ces crimes de guerre, l’homme pourrait prétendre à un destin national. L’Irak en a vu d’autres. Pour l’instant, le député a renoncé à plusieurs portefeuilles ministériels pour se consacrer à la reconquête militaire du territoire. Lui aussi refuse de remercier la coalition pour ses raids aériens : <em>« C’est le rôle du gouvernement qui les a appelés à la rescousse, pas le mien. »</em> Il dresse, en revanche, une couronne de lauriers aux Iraniens et au général des pasdarans, chef des forces Al-Qods, Qasem Soleimani. L’Iranien connu pour avoir mis sur pied la force armée du Hezbollah a été vu ces derniers mois sur tous les fronts contre Daech, aussi bien en Syrie qu’en Irak. Il a aidé Al-Amiri à superviser la bataille de Tikrit : <em>« Ses conseils sont précieux et à chaque fois que nous ne les avons pas suivis, nous l’avons regretté »,</em> assure-t-il, comme pour mieux souligner que c’est à ce général et à lui seul que revient la planification des combats. <em>« Sans Soleimani, il n’y aurait plus d’Irak aujourd’hui »,</em> conclut finalement le chef de Badr qui évoque l’idée d’ériger une statue au « sauveur » iranien dans le centre de Tikrit.</p>
<p>Plusieurs sources proches du gouvernement confirment que le tempo de l’offensive de Tikrit a été planifié par les milices en concertation avec Téhéran. Car la République islamique, en pleines négociations nucléaires avec la communauté internationale, avait besoin de démontrer sa force contre Daech. Mais, alors que les troupes au sol n’arrivaient plus à avancer, c’est le Premier ministre, Haider al-Abadi, qui a pris l’initiative de demander l’aide de l’aviation américaine, malgré les réticences des milices. Un appui qui a débloqué la situation notamment lorsqu’un bataillon de kamikazes de l’EI a pu être <em>« neutralisé ».</em> « <em>Cette tactique a permis à Al-Abadi d’être finalement associé à la victoire d’une bataille qu’il n’avait pas décidée,</em> explique un diplomate occidental. <em>Vu le contexte, cela démontre un sens politique certain. »</em></p>
<p>Les Etats-Unis et l’Iran affirment en choeur qu’ils ne coordonnent pas leur action sur le terrain irakien. Une posture, selon un spécialiste des affaires militaires, les Américains ont même inventé un concept barbare pour qualifier leur coopération discrète avec le régime des mollahs <em>: « la déconflictualisation ».</em> Derrière ce néologisme, les deux parties se répartissent les zones à défendre ou à libérer afin d’éviter de se tirer dessus.</p>
<p>Le chef de Badr a déjà annoncé son prochain objectif dans la lutte contre l’Etat islamique : libérer la province d’Al-Anbar. Preuve supplémentaire que le pouvoir militaire a bel et bien échappé au Premier ministre irakien.</p>
<p>Comment éviter que les milices ne finissent par se substituer à un gouvernement central affaibli et dont les caisses ont été vidées par la chute des cours du pétrole et le coût exorbitant de la guerre contre Daech ? De passage à Paris, en décembre dernier, Haider al-Abadi avait expliqué à François Hollande que les guérilleros chiites constituaient une menace plus grave pour l’avenir de son pays que Daech. Le processus de réconciliation nationale promis par le Premier ministre est au point mort. Et déjà les sunnites d’Irak se plaignent des multiples abus commis par les milices chiites dans les territoires reconquis. <em>« Nous étions reconnaissants des sacrifices consentis par les troupes gouvernementales pour nous libérer du joug de Daech. Mais pourquoi ontils tout gâché en se laissant déborder par les milices ?</em> déplore un leader tribal sunnite de la province de Tikrit, Mutashar al-Samarrai. <em>Ils pillent nos maisons, revendent nos biens sur des marchés spécialisés, kidnappent nos enfants et nous assassinent. » « Par comparaison, ils font passer les coupeurs de tête de Daech pour des gens civilisés !</em> continue ce député qui n’ose plus se rendre dans sa région parce qu’il a soutenu le gouvernement. <em>Croyez-moi, ce sont les escadrons de la mort chiites et non pas l’Etat islamique qui détruisent notre pays ! »</em></p>
<p><em>Sara Daniel (l&#8217;Obs, 5/5/2015)</em></p>
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		<updated>2016-04-22T06:50:55Z</updated>
		<published>2016-04-22T06:50:55Z</published>
		<category scheme="http://sara-daniel.com" term="Articles" /><category scheme="http://sara-daniel.com" term="Push" />		<summary type="html"><![CDATA[A l’heure de l&#8217; &#171;&#160;intifada des couteaux”, l’écrivain arabe israélien Sayed Kashua raconte ses déchirements identitaires et la situation intenable de ses compatriotes
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		<content type="html" xml:base="http://sara-daniel.com/2016/04/nous-ne-sommes-pas-de-veritables-citoyens"><![CDATA[<p>A l’heure de l&#8217; &laquo;&nbsp;intifada des couteaux”, l’écrivain arabe israélien Sayed Kashua raconte ses déchirements identitaires et la situation intenable de ses compatriotes</p>
<p><strong>Vous étiez le plus israélien des écrivains arabes, vous viviez dans un quartier juif de Jérusalem, écriviez en hébreu&#8230; Pourquoi avez-vous finalement décidé de quitter Israël pour vous installer aux Etats-Unis? </strong></p>
<p>J’avais été invité à séjourner à l’université de Chicago, dans l’Illinois, pour travailler sur mon nouveau roman et prendre un peu de recul, de vacances. Pas plus. Mais il y a plus d’un an, peu avant mon départ, la situation politique a brutalement empiré en Israël, jusqu’aux débordements auxquels on assiste aujourd’hui, et je n’en pouvais plus. J’ai totalement perdu espoir de voir les choses s’arranger. Je n’avais jamais connu une telle haine dans les rues de Jérusalem, une telle animosité envers les Arabes. Même mes collègues me regardaient différemment, ils avaient ce point d’interrogation dans le regard qui demande : « Es-tu avec nous ou contre nous? » Après l’enlèvement et l’assassinat de trois jeunes Israéliens en juin 2014, les partis d’extrême droite réclamaient vengeance. Lorsqu’en juillet 2014 Mohammad Abou Khdeir, un adolescent palestinien de 16 ans, a été brûlé vif par des extrémistes juifs en représailles à ces enlèvements, j’ai réalisé que je devais quitter le pays. J’étais terrifié et habité par le sentiment d’avoir échoué. Pendant des années, moi, Arabe israélien, j’ai imposé à mes enfants de suivre mon modèle : parler l’hébreu mieux que l’arabe, fréquenter des écoles mixtes, vivre dans un quartier juif dont nous étions la seule famille arabe. Et tout cela en vain! Jusqu’ici je revendiquais ma marginalité; je refusais de me plier à ces règles que je ne reconnaissais pas, la ségrégation entre les Arabes et les juifs. N’étais-je pas un citoyen israélien qui avait le droit de vivre où il l’entendait et de vouloir les meilleures écoles pour ses enfants?</p>
<p><strong>Quel effet cela vous fait-il d’avoir quitté Jérusalem pour les étendues immenses de l’Illinois?</strong></p>
<p>J’enseigne l’hébreu à des juifs de Champaign, dans le Midwest. Je les ai prévenus qu’ils allaient avoir un étrange accent, mais cela les a fait rire! Je ne sais pas encore comment cela va influencer mon écriture. Il faut que je m’habitue à la nourriture, au calme et surtout à l’idée que j’ai abdiqué. Ce n’est pas facile, mais ce n’est pas la faute du Midwest! La première chose que je lis en me réveillant, c’est toujours « Haaretz », je ne connais pas le nom du maire de Champaign&#8230; mon esprit est toujours en Israël.</p>
<p><strong>Dans votre série télévisée « Travail d’Arabe », qui a battu tous les records d’audience, votre personnage principal est un Arabe qui essaie désespérément et de manière assez comique de s’intégrer au sein de la société israélienne. Et dans votre livre « Les Arabes dansent aussi », vous écrivez que rien ne vous fait plus plaisir que d’entendre de la bouche d’un juif que vous n’avez pas l’air d’un Arabe&#8230;</strong></p>
<p>Je me suis toujours dit que les Arabes devaient essayer de forcer leur chemin au sein de la société israélienne, malgré les lois, les humiliations&#8230; Mais les Arabes, comme les Israéliens, se méfient de cet état d’esprit. Mon père me disait : « Ce n’est pas naturel de vivre làbas à Jérusalem », et je lui répondais que vivre dans un village uniquement palestinien n’était pas plus naturel&#8230; « Arabe israélien » : quel rapport entretenezvous</p>
<p><strong>« Arabe israélien » : quel rapport entretenez-vous à votre nationalité? </strong></p>
<p>Je ne sais pas. Une chose est sûre cependant : cette identité est un problème. Pour les Israéliens, nous ne sommes pas de véritables citoyens, ils nous considèrent comme une cinquième colonne, une menace. Une incongruité de l’Histoire. Et c’est vrai que nous faisons partie d’un pays dont nous combattons le plus souvent les idées. Un juif de l’Illinois qui n’est jamais sorti des Etats-Unis, comme c’est le cas de mes étudiants aujourd’hui, se sent plus israélien qu’un Arabe qui vit en Israël. Pourtant, je n’ai pas envie de vivre non plus dans mon village natal, Tira. Les villages palestiniens sont dans un état pitoyable, ravagés par le crime. Tira, c’est la maison d’enfance à laquelle je pense avec nostalgie, mais c’est un endroit trop conservateur, patriarcal. Mon écriture et mes engagements m’ont-ils aliéné ce refuge? Aurais-je dû vivre là-bas auprès de mon père et de mes frères? Je retourne ces questions aujourd’hui dans ma tête. Avant, nous étions les « Arabes israéliens », mais Emile Habibi, l’écrivain israélien d’origine arabe, a écrit que c’était un terme humiliant; alors on nous a rebaptisés les citoyens palestiniens d’Israël. Ce ne sont que des mots. L’homme politique Avigdor Lieberman, qui a dit que tous les Arabes infidèles à Israël devraient être décapités à la hache et qui veut nous retirer notre carte d’identité, nous appelle aussi les citoyens palestiniens d’Israël; et dans sa bouche ce n’est pas une marque de respect&#8230; D’ailleurs, malgré nos députés à la Knesset, nous n’avons aucun pouvoir dans le gouvernement.</p>
<p><strong>Pourquoi avez-vous choisi d’écrire en hébreu alors que l’arabe est une langue si littéraire? </strong></p>
<p>Difficile à expliquer. J’ai une relation très compliquée à cette langue. C’est la seule dans laquelle je peux m’exprimer correctement. Dès l’âge de 15 ans, j’ai cessé de lire des livres en arabe. Je peux écrire les scénarios de ma série dans les deux langues parce que c’est de l’arabe parlé, mais cela s’arrête là. La première fois que j’ai pénétré dans une bibliothèque, c’était au pensionnat, et les livres étaient tous écrits en hébreu. C’est là que j’ai découvert la littérature. Pourquoi ai-je négligé l’arabe? Peut-être parce que je voulais m’intégrer. Je voulais aussi influencer les Israéliens par mes écrits puisque c’étaient eux qui détenaient le pouvoir. Je voulais faire entendre la voix des Arabes dans la langue des juifs. Mais aujourd’hui et surtout depuis que je vis en exil, je me retrouve prisonnier de l’hébreu ! Je ne suis plus sûr de pouvoir arriver à changer les mentalités des Israéliens, et pourquoi alors m’ exprimerais-je dans leur langue? Je ne pense plus à eux quand j’écris de la fiction, et pourtant ils constituent 80% de mes lecteurs. J’ai perdu la foi. C’est paradoxal de penser que la langue dans laquelle je me sens en sécurité est la langue du sionisme&#8230; J’aurais dû apprendre le yiddish! Je n’ai pas de relation charnelle à l’hébreu, c’est une langue assez limitée, bien plus pauvre que l’arabe. Mais l’arabe littéraire n’est pas non plus ma langue, il est très loin du palestinien que je parle. En fait si je m’analyse, le fait d’écrire en hébreu m’a procuré un sentiment de liberté. Je me suis libéré des tabous de l’enfance. Il était plus facile d’écrire à propos de l’alcool, de l’amour et même de Dieu en hébreu. Cela porte moins à conséquence pour moi d’écrire « Elohim » qu’« Allah ». Et sans doute ai-je aussi choisi d’écrire en hébreu pour que Dieu, qui doit être musulman, ne puisse pas me lire. Mais si Dieu est juif, alors je suis foutu</p>
<p><strong>SAYED KASHUA</strong>, né en 1975 à Tira, tient une chronique pour « Haaretz », a écrit la série télévisée « Travail d&#8217;Arabe » et est l&#8217;auteur d&#8217;« Et il y eut un matin » et de « la Deuxième Personne ». Les Editions de l&#8217;Olivier viennent de republier son premier roman, « Les Arabes dansent aussi ». Nous l&#8217;avons rencontré à Paris lors du Festival des Ecrivains du Monde, organisé par l&#8217;université Columbia et la BnF.</p>
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