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<!--Generated by Squarespace V5 Site Server v5.13.594-SNAPSHOT-1 (http://www.squarespace.com) on Mon, 06 Apr 2026 15:54:22 GMT--><rss xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/" xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/" xmlns:itunes="http://www.itunes.com/dtds/podcast-1.0.dtd" xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/" version="2.0"><channel><title>Serge's lil' Blog</title><link>http://sergeboucher.com/blog/</link><description></description><lastBuildDate>Mon, 01 Mar 2021 02:02:16 +0000</lastBuildDate><copyright>(c) 2007-2011 Serge Boucher. All rights reserved.</copyright><language>en-US</language><generator>Squarespace V5 Site Server v5.13.594-SNAPSHOT-1 (http://www.squarespace.com)</generator><item><title>The Many-Worlds Interpretation of GOP Politics</title><dc:creator>Serge Boucher</dc:creator><pubDate>Fri, 04 Sep 2015 07:38:20 +0000</pubDate><link>http://sergeboucher.com/blog/2015/9/4/the-many-worlds-interpretation-of-gop-politics.html</link><guid isPermaLink="false">744095:8927363:35463440</guid><description><![CDATA[<p>Last week, Jeb Bush said <a title="None" href="http://www.nytimes.com/2015/09/03/us/politics/jeb-bush-donald-j-trump-2016-presidential-election.html">this</a> about Donald Trump:</p>
<blockquote>&ldquo;Look, this guy&rsquo;s the front-runner, he should be treated like a front-runner, not like some kind of alternative universe to the political system.&rdquo;</blockquote>
<p>That's funny, because conservative pundits have for months acted like the GOP would nominate a principled conservative leader who <span style="text-decoration: line-through;">held office during a housing bubble</span> knows how to create jobs, has broad appeal, and the best chance of beating Hillary Clinton. That would be Jeb Bush.</p>
<p>It turns out GOP primary voters have no interest in reasonable conservatives. They want a loudmouth who treats women and immigrants and the non-rich like dirt, puts them in their place and makes sure they stay there. Conservative principles don't matter. Having a credible political programme certainly doesn't matter. Not only is Trump the front-runner, the <a title="Nationwide opinion polling for the Republican Party 2016 presidential primaries - Wikipedia, the free encyclopedia" href="https://en.wikipedia.org/wiki/Nationwide_opinion_polling_for_the_Republican_Party_2016_presidential_primaries">clear second</a> is Ben Carson, who may be more polite but whose policies are <a title="None" href="http://www.forbes.com/sites/timworstall/2015/05/10/flat-taxes-are-a-nice-idea-but-ben-carsons-version-simply-doesnt-add-up/">just as crazy</a>.</p>
<p>Sorry Jeb. The election is a long way away, but for now, Trump is not the "alternative universe". You are.</p>]]></description><wfw:commentRss>http://sergeboucher.com/blog/rss-comments-entry-35463440.xml</wfw:commentRss></item><item><title>L'Union Européenne respecte-t-elle les conventions de Genève ?</title><dc:creator>Serge Boucher</dc:creator><pubDate>Sat, 01 Aug 2015 13:44:47 +0000</pubDate><link>http://sergeboucher.com/blog/2015/8/1/lunion-europeenne-respecte-t-elle-les-conventions-de-geneve.html</link><guid isPermaLink="false">744095:8927363:35431522</guid><description><![CDATA[<p>Si ceux qui s'&eacute;taient r&eacute;jou&iuml; de l'arriv&eacute;e au pouvoir de Siriza ont beaucoup de raisons d'&ecirc;tre contrari&eacute;s, leurs ennemis id&eacute;ologiques semblent r&eacute;ticents &agrave; savourer leur victoire. Les &eacute;conomistes n&eacute;o-lib&eacute;raux allemands, par exemple, sont semble-t-il <a title="Crise grecque: les &eacute;conomistes allemands sont en col&egrave;re - La Libre.be" href="http://www.lalibre.be/economie/actualite/crise-grecque-les-economistes-allemands-sont-en-colere-55a7d6e935708aa4370059c9">tr&egrave;s en col&egrave;re</a> contre les soutiens de Siriza, sp&eacute;cifiquement les prix Nobels Joseph Stiglitz et Paul Krugman, qu'ils d&eacute;crivent comme "impolis", "inconscients" des trait&eacute;s europ&eacute;ens, et "pal&eacute;o-Keynesiens".</p>
<p>Les lecteurs assidus du blog de Paul Krugman remarqueront que cette description est parfaitement exacte : le chroniqueur du New York Times s'int&eacute;resse peu aux aspects juridiques et diplomatiques de la crise, se contentant la plupart du temps d'un commentaire technique sur les d&eacute;cisions prises, selon une grille d'analyse que l'on peut effectivement qualifier de "pal&eacute;o-Keynesienne" &mdash;&nbsp;on y trouve aussi d'importants accents Hicksiens, Mundelliens et n&eacute;o-Keynesiens, mais ne pinaillons pas &mdash; et il est &eacute;vident que la politesse ne figure pas tr&egrave;s haut parmi ses priorit&eacute;s.</p>
<p>Ce qui est int&eacute;ressant, c'est ce que ces &eacute;conomistes en col&egrave;re ne disent pas : aucun d'entre eux, d'apr&egrave;s la Libre, ne se hasarde &agrave; affirmer que les conclusions de Krugman ou Stiglitz seraient fausses. L'un d'eux se borne &agrave; les d&eacute;crire, de fa&ccedil;on tr&egrave;s r&eacute;v&eacute;latrice, comme "malvenues".</p>
<p>Le gros des conclusions de Krugman &eacute;tant que le dernier plan de la Tro&iuml;ka, comme les pr&eacute;c&eacute;dents, d&eacute;t&eacute;riorera encore d'avantage l'&eacute;conomie grecque sans am&eacute;liorer de quelque fa&ccedil;on sa position budg&eacute;taire, ce qu'il r&eacute;p&egrave;te avec consistance depuis 2010, et se v&eacute;rifie depuis avec la m&ecirc;me consistance, ce silence de ses adversaires id&eacute;ologiques sur le fond est interpellant.</p>
<p>Car si l'effondrement &eacute;conomique de la Gr&egrave;ce ayant suivi l'application des r&eacute;formes de la Tro&iuml;ka pouvait &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute; au d&eacute;part comme le r&eacute;sultat de l'incomp&eacute;tence, et vers 2012 comme un d&eacute;g&acirc;t collat&eacute;ral regrettable accompagnant malheureusement des r&eacute;formes n&eacute;cessaires, ces deux explications ne tiennent plus aujourd'hui. Quand les plus respect&eacute;s analystes soutenant ce programme n'essayent m&ecirc;me plus de contester ceux qui pr&eacute;disent que le dit-programme va continuer &agrave; d&eacute;truire l'&eacute;conomie grecque, on ne peut que conclure que ceux-ci consid&egrave;rent cette destruction comme souhaitable. Comme disent les informaticiens : it's a feature, not a bug !</p>
<p>Du point de vue de la Tro&iuml;ka, ce serait peut-&ecirc;tre pas mal que la Gr&egrave;ce rembourse un jour ses dettes, mais ce n'est manifestement plus vraiment cela la priorit&eacute;, que cela l'ait &eacute;t&eacute; ou non un jour. Le plus important, c'est qu'elle se rende compte qu'elle a fait une Tr&egrave;s Grosse B&ecirc;tise et qu'elle int&eacute;riorise bien ses Grandes Fautes pour que celles-ci ne se reproduisent plus jamais jamais jamais. Des &eacute;lus ont maquill&eacute; les comptes du pays il y a 15 ans ? H&eacute; bien, cher grecs, vous allez souffrir pour &ccedil;a ! Vous osez &eacute;lire un gouvernement qui refuse de jouer &agrave; ce jeu ? Vous allez doublement souffrir pour cela ! Et si les heures pass&eacute;es sous le bonnet d'&acirc;ne et les coups de r&egrave;gles sur les doigts font peur au reste de la classe, particuli&egrave;rement aux ib&egrave;res, l&agrave;, au fond pr&egrave;s du radiateur, c'est l&agrave; une excellente affaire pour la discipline europ&eacute;enne. Faut se faire respecter, ici, sinon tout fout le camp !</p>
<p>Si les d&eacute;fenseurs de cette strat&eacute;gie ne s'expriment pas encore de fa&ccedil;on aussi claire, c'est probablement parce qu'elle est tout aussi impopulaire que ne le serait une approche r&eacute;solumment solidaire : d&eacute;truire l'&eacute;conomie grecque, &ccedil;a nous co&ucirc;te cher &agrave; court terme, les grecs &eacute;tant nos clients, et &ccedil;a rend le remboursement de leurs dettes de plus en plus improbable. Personne n'a encore os&eacute; poser la question, mais gageons, esp&eacute;rons, que les peuples europ&eacute;ens ne seraient pas plus enthousiastes &agrave; l'id&eacute;e de payer pour punir les grecs qu'ils le sont &agrave; l'id&eacute;e de payer pour aider les grecs.</p>
<p>Il y a &eacute;galement un s&eacute;rieux probl&egrave;me moral : m&ecirc;me ceux qui consid&egrave;rent cette "punition" comme n&eacute;cessaire pour l'avenir de l'Europe, doivent se rendre compte que tous les grecs actuellement priv&eacute;s de boulot, ou en manque de soins, ou au bord de la famine suite aux r&eacute;formes de ces derni&egrave;res ann&eacute;es, n'ont pas <strong>tous</strong> vot&eacute;s pour les gouvernements corrompus et falsificateurs des ann&eacute;es 2000, ni pour Siriza en Janvier. Il y a certainement parmi ces victimes des aust&eacute;riens n&eacute;o-lib&eacute;raux convaincus, qui payent pour les "errements" de leurs concitoyens.</p>
<p>Le droit de la guerre (la vraie, celle qui se m&egrave;ne avec des fusils et des bombes), fait la distinction entre le dommage collat&eacute;ral, qui est tol&eacute;r&eacute;, et la punition collective, qui est formellement interdite <a title="Fourth Geneva Convention - Wikipedia, the free encyclopedia" href="https://en.wikipedia.org/wiki/Fourth_Geneva_Convention#Collective_punishments">par la quatri&egrave;me convention de Gen&egrave;ve</a>. Vous avez le droit, si vous commandez une arm&eacute;e en temps de guerre, d'ordonner la destruction d'une cible militaire adverse tout en sachant qu'un nombre "raisonnable" de non-combattants seront vraissemblablement tu&eacute;s dans l'attaque. Par contre, s'il vous prend l'envie de bombarder un village en repr&eacute;sailles d'une attaque men&eacute;e par un de ses habitants, afin de d&eacute;courager ses voisins de mener des attaques similaires, on peut vous tra&icirc;ner devant les tribunaux et vous risquez fortement une condamnation.</p>
<p>Ceci n'est cependant vrai qu'en temps de guerre. Si vous n'avez pas d'armes, pas de bombes, que vous ne punissez qu'avec des r&eacute;formes &eacute;conomiques que vous imposez via chantage &agrave; l'expulsion de la zone Euro, et que ces r&eacute;formes d&eacute;truisent des centaines de milliers de vies, non pour un but l&eacute;gitime, mais uniquement pour bien convaincre la population de ne plus voter n'importe comment &agrave; l'avenir, h&eacute; bien, vous &ecirc;tes juridiquement couvert. Vous risquez tout au plus d'&ecirc;tre r&eacute;&eacute;lu.</p>
<p>Il me semble qu'il y a l&agrave; une faille dans le Droit International Humanitaire, &agrave; corriger d'urgence.</p>]]></description><wfw:commentRss>http://sergeboucher.com/blog/rss-comments-entry-35431522.xml</wfw:commentRss></item><item><title>Qui est irresponsable ?</title><dc:creator>Serge Boucher</dc:creator><pubDate>Sat, 04 Jul 2015 03:54:55 +0000</pubDate><link>http://sergeboucher.com/blog/2015/7/4/qui-est-irresponsable.html</link><guid isPermaLink="false">744095:8927363:35393682</guid><description><![CDATA[<p>La Floride et l'Espagne ont beaucoup de points communs : deux p&eacute;ninsules atlantiques au climat doux, appr&eacute;ci&eacute;es comme lieux de vil&eacute;giature par leurs voisins respectifs, o&ugrave; l'on parle en partie la m&ecirc;me langue, et &mdash; ce qui nous int&eacute;resse ici&nbsp;&mdash;&nbsp;ayant tous deux souffert r&eacute;cemment de l'&eacute;clatement d'une immense bulle immobili&egrave;re. Depuis, alors que la crise espagnole a failli d&eacute;sint&eacute;grer la zone Euro, ce qui peut encore arriver, et que le taux de ch&ocirc;mage des jeunes y est toujours proche de 50%, la Floride se porte elle plut&ocirc;t bien, et son taux de ch&ocirc;mage est m&ecirc;me inf&eacute;rieur &agrave; la moyenne nationale. Pourquoi cette diff&eacute;rence d'&eacute;volution ?</p>
<p>Premi&egrave;rement, parce que la Floride fait partie d'une union fiscale, pas seulement mon&eacute;taire. Les pensions, les indemnit&eacute;s de ch&ocirc;mage, l'assurance publique sant&eacute;, et l'imp&ocirc;t sur le revenu sont pay&eacute;s et per&ccedil;us par le gouvernement f&eacute;d&eacute;ral, pas par la Floride. Cela signifie que quand des floridiens perdent leur emploi, l'impact sur les finances publiques est relativement faible : non seulement le gouvernement f&eacute;d&eacute;ral encaisse une bonne partie du choc, mais il d&eacute;clenche de fa&ccedil;on purement automatique ce qu'on appellerait en Europe un programme d'assistance. Les pertes d'emplois entra&icirc;nent une diminution des flux d'imp&ocirc;ts des floridiens vers le f&eacute;d&eacute;ral, et une augmentation des flux du f&eacute;d&eacute;ral vers les floridiens.</p>
<p>M&ecirc;me avec les indemnit&eacute;s de ch&ocirc;mage am&eacute;ricaines relativement faibles, l'effet est colossal. Selon une <a title="Florida Versus Spain" href="http://krugman.blogs.nytimes.com/2012/06/02/florida-versus-spain/">estimation</a> de Paul Krugman, cette assistance "automatique" vaudrait 4% de PIB. Au plus fort de la crise, le d&eacute;ficit public espagnol a atteint 11% du PIB. Si des transferts automatiques avaient contenu ce d&eacute;ficit en-dessous de 7%, l'Espagne aurait d&ucirc; faire face &agrave; une situation f&acirc;cheuse, mais pas du tout &agrave; une crise institutionnelle comme cela a &eacute;t&eacute; le cas.</p>
<p>De plus, les jeunes ch&ocirc;meurs floridiens ne restent pas longtemps en Floride. Ils migrent l&agrave; o&ugrave; il y a de l'emploi, par exemple au Dakota du Nord, qui connait un boom p&eacute;trolier et cherche des travailleurs. Passer d'un climat tropical &agrave; des hivers &agrave; -20˚ expose certainement les individus concern&eacute;s &agrave; quelques &eacute;pisodes traumatiques, mais d'un point de vue &eacute;conomique, c'est un &eacute;norme bonus &agrave; la fois pour la Floride et pour le Dakota du Nord. Dans le m&ecirc;me temps, des retrait&eacute;s am&eacute;ricains affluent vers la Floride, attir&eacute;s par des logements soudainement tr&egrave;s abordables, et y d&eacute;pensent leurs retraites pay&eacute;es par le f&eacute;d&eacute;ral, dopant ainsi l'&eacute;conomie floridienne et les caisses de son gouvernement.</p>
<p>Ces processus d'&eacute;quilibrage automatique n'ont pas cours dans l'union europ&eacute;enne. Non seulement l'Espagne doit assumer seule les indemnit&eacute;s de ch&ocirc;mage de ses citoyens sans emploi, mais approximativement aucun ne quitte le pays pour aller travailler dans le bassin de la Ruhr. Les trait&eacute;s europ&eacute;ens leur donnent le droit de le faire, mais des barri&egrave;res culturelles et linguistiques rebutent l'immense majorit&eacute; d'entre eux. Pire : les rares europ&eacute;ens aussi mobiles que leurs homologues am&eacute;ricains sont des cadres et techniciens polyglottes tr&egrave;s qualifi&eacute;s, &agrave; savoir ceux-l&agrave; m&ecirc;me qui sont les moins susceptibles de perdre leur emploi durant une r&eacute;cession.</p>
<p>D'autres ph&eacute;nom&egrave;nes interviennent, mais cette courte pr&eacute;sentation suffit &agrave; comprendre pourquoi une monnaie unique pose des probl&egrave;mes structurels en Europe mais pas aux &Eacute;tats-Unis. Mais dans ce cas, pourquoi donc a-t-on adopt&eacute; l'Euro ?</p>
<p>Une th&eacute;orie cynique pr&eacute;tend que le seul but de l'Euro a toujours &eacute;t&eacute; d'engendrer une situation de crise permanente, for&ccedil;ant les peuples europ&eacute;ens &agrave; accepter des salaires toujours plus bas impos&eacute;s par des politiques soumises aux multinationales. Si je dois admettre que la r&eacute;alit&eacute; de l'&eacute;volution du pouvoir d'achat depuis l'introduction de l'Euro ne permet pas de rejeter cette hypoth&egrave;se, je reste un partisan du rasoir d'Hanlon : &laquo;Ne jamais attribuer &agrave; la malveillance ce que la stupidit&eacute; suffit &agrave; expliquer.&raquo;</p>
<p>L'Euro est une &eacute;tape indispensable de n'importe quel sc&eacute;nario menant &agrave; la cr&eacute;ation d'une nation europ&eacute;enne unie et solidaire, projet souvent appel&eacute; &laquo;&Eacute;tats-Unis d'Europe&raquo;, remontant au moins au XIX&egrave;me si&egrave;cle, et soutenu par de nombreux intellectuels peu suspects de vouloir asservir les peuples, de Victor Hugo &agrave; L&eacute;on Trotsky en passant par Mikhail Bakunin. Il me semble probable que les architectes de la construction europ&eacute;enne soient coupables non de trahison, mais seulement d'avoir commis l'erreur fort regrettable de placer la charrue mon&eacute;taire avant les boeufs politiques et fiscaux.</p>
<p>Cette interpr&eacute;tation de l'histoire de la construction europ&eacute;enne, que certains jugeront g&eacute;n&eacute;reuse, n'emp&ecirc;che aucunement de poser un regard extr&ecirc;mement critique sur les actions r&eacute;centes de nos dirigeants. Car si, jusqu'&agrave; la crise, on pouvait raisonnablement consid&eacute;rer que l'union mon&eacute;taire &eacute;tait un bon moyen de renforcer les liens entre les peuples europ&eacute;ens, en vue d'une int&eacute;gration fiscale et politique &agrave; venir, il est &eacute;vident depuis au moins 2010 que la structure actuelle de l'union mon&eacute;taire est bancale, et qu'&agrave; moins de la r&eacute;former tr&egrave;s rapidement, elle est condamn&eacute;e &agrave; devenir un obstacle &agrave; la construction europ&eacute;enne et &agrave; la prosp&eacute;rit&eacute; de ses habitants.</p>
<p>Cette r&eacute;forme ne peut reposer uniquement sur des institutions technocratiques, telles que le M&eacute;canisme Europ&eacute;en de Stabilisation Financi&egrave;re. Le plus grand obstacle est politique : une union mon&eacute;taire ne peut fonctionner entre pays d&eacute;mocratiques que si les peuples concern&eacute;s se sentent porteurs d'une destin&eacute;e commune, et sont solidaires entre eux.</p>
<p>La premi&egrave;re priorit&eacute; des dirigeants europ&eacute;ens doit &ecirc;tre, et aurait d&ucirc; &ecirc;tre depuis bien avant 2010, de convaincre leurs constituants du bien-fond&eacute; de cette solidarit&eacute; sur le continent, ou au strict minimum, au sein de l'eurozone. Car tant que la mobilit&eacute; entre les travailleurs europ&eacute;ens reste faible, ce qui est in&eacute;vitable &agrave; moyen terme rien que pour des raisons linguistiques, le projet europ&eacute;en a absolumment besoin de solidarit&eacute; continentale, et que tous les europ&eacute;ens soient pr&ecirc;ts &agrave; aider financi&egrave;rement les habitants de pays de l'union souffrant de chocs asym&eacute;triques &mdash; particuli&egrave;rement la Gr&egrave;ce, mais c'est &eacute;galement vrai pour l'Espagne, le Portugal, et m&ecirc;me la Finlande.</p>
<p>Ceci ne recquiert pas n&eacute;cessairement que l'habitant lambda de Neder-Over-Heembeek soit &eacute;pris d'amour fraternel pour tous les employ&eacute;s de la marine marchande grecque. La crise grecque actuelle, et la crise de l'Euro en g&eacute;n&eacute;ral, causent de tels remous dans les march&eacute;s financiers et une telle incertitude politique et &eacute;conomique qu'il est extr&ecirc;mement probable qu'une plus grande g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; des cr&eacute;diteurs de la Gr&egrave;ce serait b&eacute;n&eacute;fique pour tout le monde, y compris les allemands. Si les responsables politiques sont d'honn&ecirc;tes partisans de la construction europ&eacute;enne, il en va de leur responsabilit&eacute; de proposer des m&eacute;canismes concrets pour favoriser cette prosp&eacute;rit&eacute; commune, et de convaincre leurs constituants quand leur &eacute;tat doit mettre la main au porte-feuille.</p>
<p>Il est ind&eacute;niable que l'opinion publique europ&eacute;enne ne penche pas aujourd'hui dans cette direction. La plupart des commentateurs "&agrave; gauche de la gauche" ont salu&eacute; le recours de Tsipras au referendum&hellip; Mais comment auraient-ils r&eacute;agi si Angela Merkel avait propos&eacute; un referendum en Allemagne sur un all&egrave;gement de la dette Grecque ? Qui peut douter que les allemands se seraient prononc&eacute;s contre ? Et n'y-a-t-il pas une certaine hypocrisie &agrave; admirer l'&eacute;lan d&eacute;mocratique du gouvernement grec tout en demandant &agrave; la chanceli&egrave;re de faire des concessions contre l'avis de son peuple ?</p>
<p>L'opinion publique est en &eacute;volution constante. Si depuis 2010 les responsables politiques europ&eacute;ens s'&eacute;taient employ&eacute;s &agrave; convaincre leurs constituants que leur prosp&eacute;rit&eacute; &eacute;tait mieux servie par la solidarit&eacute; que par l'intransigeance fiscale, le d&eacute;bat sur la Gr&egrave;ce, et bient&ocirc;t sur le Portugal et l'Espagne, serait totalement diff&eacute;rent.</p>
<p>Mais qu'ont donc fait nos &eacute;lus et haut-fonctionnaires depuis le d&eacute;but de la crise de l'Euro, pour rendre l'union mon&eacute;taire viable et construire le consensus politique solidaire sans lequel elle ne peut fonctionner ?</p>
<p>En r&eacute;sum&eacute; :</p>
<ul>
<li>Confront&eacute;s &agrave; un gouvernement grec ayant durant des ann&eacute;es emprunt&eacute; de fa&ccedil;on d&eacute;raisonn&eacute;e &agrave; des banques principalement fran&ccedil;aises et allemandes, mettant le gouvernement comme les banques dans une situation p&eacute;rilleuse, ils ont choisi de sauver leurs banques tout en pr&eacute;tendant aider g&eacute;n&eacute;reusement le peuple grec. Apr&egrave;s les sauvetages de 2008 et 2009, leurs populations &eacute;taient hostiles &agrave; toute aide financi&egrave;re accord&eacute;e aux banques, et c'&eacute;tait donc politiquement avantageux de pr&eacute;senter le programme comme une aide aux grecs, m&ecirc;me si les grecs n'ont jamais vu la couleur de cet argent, destin&eacute; en pratique &agrave; sauver les banques europ&eacute;ennes de leurs excentricit&eacute;s.</li>
<li>En contrepartie de cette fausse aide, les institutions europ&eacute;ennes ont propos&eacute; &agrave; la Gr&egrave;ce un plan d'aust&eacute;rit&eacute; justifi&eacute; d'un cot&eacute; par des arguments id&eacute;ologiques farfelus (&agrave; la BCE), de l'autre par des mod&egrave;les erron&eacute;s (au FMI, qui, soyons juste, a reconnu cette erreur en 2012). Ce plan, pr&eacute;sent&eacute; comme du simple bon sens, con&ccedil;u par de sages experts prenant la main d'un gouvernement irresponsable, s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute; totalement d&eacute;sastreux, particuli&egrave;rement compar&eacute; &agrave; ses propres pr&eacute;dictions, augmentant la charge de la dette grecque tout en d&eacute;truisant l'&eacute;conomie du pays.</li>
<li>Alors que ce plan &eacute;chouait lamentablement &agrave; &eacute;pancher les dettes grecques, il a &eacute;t&eacute; plusieurs fois reconduit, ses &eacute;checs &eacute;tant toujours justifi&eacute;s par un manque de volont&eacute; et de s&eacute;rieux des gouvernements grecs successifs, incapables de lutter contre la fraude fiscale ou de r&eacute;former correctement. S'il est vrai que les grecs n'ont pas &eacute;t&eacute; irr&eacute;prochables au d&eacute;but, cet argument est devenu totalement absurde en 2014, quand le gouvernement a pour la premi&egrave;re fois d&eacute;gag&eacute; un exc&eacute;dent primaire. Il est plus qu'un peu ridicule de bl&acirc;mer la faible performance &eacute;conomique d'un pays sur la fraude fiscale quand son gouvernement collecte plus d'argent qu'il n'en d&eacute;pense &mdash; ce qui en fait objectivement un des pays les plus fiscalement "responsables" de l'eurozone.</li>
<li>Apr&egrave;s que la Gr&egrave;ce ait accompli grosso-modo tout ce qu'on lui demandait, &agrave; savoir retourner &agrave; la croissance, et &eacute;quilibrer ses d&eacute;penses publiques (ce que, encore une fois, aucun autre pays ne fait, certainement pas les cr&eacute;diteurs de la Gr&egrave;ce), et que le constat d'un endettement toujours ing&eacute;rable rendait &eacute;vidente la conclusion que la rigueur fiscale du gouvernement grec n'&eacute;tait pas le probl&egrave;me, les &eacute;lecteurs grecs ont finalement dit non &agrave; cette politique.</li>
<li>Ceci a men&eacute; directement &agrave; des &eacute;lections anticip&eacute;es, et &agrave; l'arriv&eacute;e au pouvoir d'un premier ministre qui pour la premi&egrave;re fois depuis le d&eacute;but de la crise avait pour mission de promouvoir une autre politique de redressement &eacute;conomique. Au d&eacute;but de son mandat, ses propositions se limitaient &agrave; demander un remboursement plus lent de la dette et une flexibilit&eacute; sur les coupes de d&eacute;pense et les augmentations d'imp&ocirc;t, tout en conservant un exc&eacute;dent primaire. Ces demandes <a title="Who's Unreasonable Now" href="http://krugman.blogs.nytimes.com/2015/02/02/whos-unreasonable-now/">parfaitement raisonnables</a> ont conduit apr&egrave;s cinq mois de "n&eacute;gociations" au plus important d&eacute;faut de payement d'un pays au fond mon&eacute;taire international.</li>
</ul>
<p>Jamais les dirigeants responsables du catastrophique premier plan de sauvetage n'ont admis leurs torts &mdash; le rapport technique du FMI de 2012 ayant eu tr&egrave;s peu de publicit&eacute;. &Agrave; aucun moment, en quatre ans, les chefs-d'&eacute;tats europ&eacute;ens n'ont m&ecirc;me tent&eacute; de formuler le probl&egrave;me autrement qu'autour de l'"irresponsabilit&eacute;" des grecs. Pas une fois, l'un d'eux n'a saisi l'opportunit&eacute; d'identifier les probl&egrave;mes structurels ayant men&eacute; &agrave; la crise, et la n&eacute;cessit&eacute; de r&eacute;former pour &eacute;viter des crises similaires dans d'autres pays. Lequel a jamais appel&eacute; &agrave; l'union entre les peuples, &agrave; tous se serrer les coudes, &agrave; prendre la meilleure d&eacute;cision pour le continent tout entier, plut&ocirc;t que pour son seul pays ?</p>
<p>Le constat est sans appel : le soutien pour l'int&eacute;gration &eacute;conomique est <a title="The New Sick Man of Europe: the European Union | Pew Research Center" href="http://www.pewglobal.org/2013/05/13/the-new-sick-man-of-europe-the-european-union/">minoritaire dans presque tous les pays d'Europe</a>, et la majorit&eacute; des allemands veulent voir la Gr&egrave;ce <a title="Germany poll shows support for Greece to leave the eurozone - Business Insider" href="http://uk.businessinsider.com/germany-poll-kick-greece-out-eurozone-europe-grexit-2015-3">quitter la zone Euro</a>. Le peuple allemand ne s'oppose m&ecirc;me plus qu'au soutien de l'&eacute;conomie grecque, mais contre la participation m&ecirc;me des grecs au projet europ&eacute;en.</p>
<p>Siriza n'est pas irr&eacute;prochable dans cette histoire : la rh&eacute;torique combative de certains de ses membres contre l'allemagne n'a certainement pas aid&eacute;. Mais Siriza n'est au pouvoir que depuis quelques mois. La crise grecque a commenc&eacute; en 2010, et la crise financi&egrave;re en 2007. Huit ann&eacute;es durant lesquelles il fallait &ecirc;tre r&eacute;aliste sur nos probl&egrave;mes, et courageux sur les solutions. Huit ann&eacute;es pour expliquer que nous faisons face &agrave; des dangers que l'on ne peut vaincre qu'ensemble : les dettes publiques, les in&eacute;galit&eacute;s, la pauvret&eacute;, l'environnement. Huit ann&eacute;es pour convaincre que nos institutions ne sont pas viables sans solidarit&eacute; entre les nations, sans volont&eacute; de destin commun.</p>
<p>Huit ann&eacute;es g&acirc;ch&eacute;es par nos dirigeants, trop contents de d&eacute;signer des coupables &mdash; les grecs, les espagnols, les italiens &mdash;&nbsp;plut&ocirc;t que de construire un projet commun. Si la Gr&egrave;ce sort de l'Euro, et est suivie par l'Espagne, puis d'autres jusqu'&agrave; la d&eacute;sagr&eacute;gation compl&egrave;te de l'Union Europ&eacute;nne, ce sera &agrave; cause de cette rh&eacute;torique-l&agrave;.</p>
<p>En attendant, ce sont les coupables de cette erreur strat&eacute;gique monumentale qui se permettent de traiter Alexis Tsipras d'irresponsable.</p>]]></description><wfw:commentRss>http://sergeboucher.com/blog/rss-comments-entry-35393682.xml</wfw:commentRss></item><item><title>La Corée, la Grèce et l'Europe</title><dc:creator>Serge Boucher</dc:creator><pubDate>Tue, 30 Jun 2015 07:40:04 +0000</pubDate><link>http://sergeboucher.com/blog/2015/6/30/la-coree-la-grece-et-leurope.html</link><guid isPermaLink="false">744095:8927363:35391301</guid><description><![CDATA[<p>On trouve parfois au bas d'un article sur Internet, perdu au milieu de centaines d'autres commentaires, l'expression parfaite d'un sentiment largement partag&eacute;, mais rarement exprim&eacute; de fa&ccedil;on concise et &eacute;l&eacute;gante. Commentant un <a title="Deux Nobel d&rsquo;&eacute;conomie au secours de Ts&iacute;pras - Lib&eacute;ration" href="http://www.liberation.fr/monde/2015/06/29/deux-nobel-d-economie-au-secours-de-tsipras_1339529">article</a> de Lib&eacute;ration sur la crise grecque, un certain Aloha-Cardan &eacute;crit tout haut ce que tout le monde pense tout bas :</p>
<blockquote>Demandez au Sud-Cor&eacute;ens s'ils ne sont pas revenus &agrave; la prosp&eacute;rit&eacute; apr&egrave;s la crise asiatique de 98 et le r&eacute;gime sec impos&eacute; par le FMI. Seulement il a fallu qu'ils se retroussent les manches..</blockquote>
<p>Voil&agrave; : si seulement les grecs et leurs gouvernements "retroussaient leurs manches" et faisaient preuve d'un tout petit peu de bonne volont&eacute;, on n'en serait pas l&agrave;. J'aime beaucoup ce commentaire, d'abord parce qu'il est l'illustration parfaite de ce qu'exprimait H.L. Mencken : "Tout probl&egrave;me complexe a une solution claire, simple, et fausse", mais surtout parce que comparer la Gr&egrave;ce de 2010 avec la Cor&eacute;e de 1998 est un excellent moyen de comprendre pourquoi la "solution" propos&eacute;e par la Tro&iuml;ka ne fonctionne pas et ne peut pas fonctionner.</p>
<p>Ma premi&egrave;re objection, certes mineure, est que le postulat sociologique mal dissimul&eacute; dans le commentaire, reprenant les st&eacute;r&eacute;otypes bien connus des asiatiques courageux et des m&eacute;dit&eacute;rran&eacute;ens paresseux n'est, en fait, pas vrai : depuis qu'on a des <a title="Average annual hours actually worked per worker" href="http://stats.oecd.org/index.aspx?DataSetCode=ANHRS">statistiques fiables</a>, on observe que les grecs travaillent en moyenne certes un peu moins que les cor&eacute;ens, mais bien plus que tous les autres europ&eacute;ens. Il est exact que les jeunes grecs ne travaillent pas beaucoup pour le moment, le <a title="Greece Youth Unemployment Rate | 1998-2015 | Data | Chart | Calendar" href="http://www.tradingeconomics.com/greece/youth-unemployment-rate">taux de ch&ocirc;mage des jeunes</a> avoisinant 50% depuis 2012, mais il n'&eacute;tait que de 20% avant la crise, pas spectaculairement plus &eacute;lev&eacute; que la moyenne de l'eurozone (16%). Soit une g&eacute;n&eacute;ration exceptionnellement paresseuse est comme par hasard n&eacute;e 18 ans avant le d&eacute;but de la crise, ce qui serait une co&iuml;ncidence pour le moins surprenante, soit il y a un autre probl&egrave;me.</p>
<p>Le fait est que la Gr&egrave;ce a v&eacute;cu au-dessus de ses moyens : entre l'adoption de l'Euro, en 2000, et la crise de 2007, le taux d'inflation en Gr&egrave;ce est rest&eacute; de 2% sup&eacute;rieur &agrave; la moyenne de la zone Euro. Dit autrement : le co&ucirc;t de la vie, et les salaires, ont <a title="Greece Labour Costs | 2000-2015 | Data | Chart | Calendar | Forecast | News" href="http://www.tradingeconomics.com/greece/labour-costs">augment&eacute; plus rapidement</a> en Gr&egrave;ce que dans le reste de l'eurozone, suite &agrave; un apport massif de capitaux priv&eacute;s venus du reste du monde, principalement d'Europe. Il faut rappeler que durant cette p&eacute;riode, personne n'y voyait rien d'anormal : le monde occidental &eacute;tait en croissance confortable, l'int&eacute;gration europ&eacute;enne fonctionnait, les trait&eacute;s europ&eacute;ens &eacute;taient vus comme garants d'une bonne gestion, <a title="Alan Greenspan: Financial crisis probability was small - BBC News" href="http://www.bbc.com/news/business-24606187">certains</a> allaient jusqu'&agrave; dire que la probabilit&eacute; de crise financi&egrave;re &eacute;tait devenue extr&ecirc;mement faible.</p>
<p>Beaucoup de gens se sont tromp&eacute;s. C'est fort dommage, mais cela arrive. Le r&eacute;sultat est que suite &agrave; la crise, les investisseurs sont devenus beaucoup plus prudents, et l'afflux de capitaux vers le sud de l'Europe, notamment la Gr&egrave;ce, a brutalement cess&eacute;. Celle-ci s'est donc retrouv&eacute;e avec des co&ucirc;ts salariaux sup&eacute;rieurs &agrave; ce que le contexte &eacute;conomique international pouvait supporter. C'est l&agrave; que l'on trouve l'&eacute;l&eacute;ment d&eacute;clencheur de la crise grecque, bien plus que dans la fraude fiscale ou les d&eacute;ficits publics : l'Espagne et l'Irlande, tous deux admir&eacute;s jusqu'en 2007 pour leur bonne gestion et leurs gouvernements peu d&eacute;pensiers, ont d&ucirc; faire face aux m&ecirc;mes difficult&eacute;s.</p>
<p>Comment, donc, relancer la croissance quand les salaires des grecs sont consid&eacute;r&eacute;s trop &eacute;lev&eacute;s par les investisseurs au regard de leur productivit&eacute; ? Solution &eacute;vidente : augmenter la productivit&eacute; et/ou baisser les salaires. La premi&egrave;re voie est hautement d&eacute;sirable, mais elle demande soit des apports de capital, ce &agrave; quoi la Gr&egrave;ce n'a plus droit, soit beaucoup de temps, via une meilleure &eacute;ducation et des infrastructures plus efficaces, toutes des choses qui demandent des investissements publics hors d'atteinte d'un gouvernement au bord de la faillite.</p>
<p>Il faut donc, &agrave; court terme, que les salaires baissent. Cela peut se faire de deux fa&ccedil;ons : soit les employ&eacute;s acceptent, tous ensemble, de diminuer leur r&eacute;mun&eacute;ration, soit le gouvernement d&eacute;value la monnaie. Du point de vue d'un investisseur ou d'un client am&eacute;ricain, cela revient exactement au m&ecirc;me qu'un employ&eacute; grec accepte de travailler pour 800&euro;/mois plut&ocirc;t que 1000&euro;/mois (le salaire moyen en Gr&egrave;ce), ou que ce m&ecirc;me employ&eacute; conserve sa r&eacute;mun&eacute;ration nominale de 1000&euro;/mois pendant que l'euro perd 20% de sa valeur par rapport au dollar.</p>
<p>Un postulat essentiel de la strat&eacute;gie de la Tro&iuml;ka est que, oui, ces deux sc&eacute;narios sont exactement identiques, et que la Gr&egrave;ce peut sortir de l'orni&egrave;re en "d&eacute;valuant en interne" : les 50% de jeunes grecs au ch&ocirc;mage sont uniquement au ch&ocirc;mage parce qu'ils refusent de travailler pour un salaire "juste". Si cette situation continue, ils accepteront la r&eacute;alit&eacute;, prendront un travail moins bien pay&eacute;, ils payeront des taxes au lieu de percevoir le ch&ocirc;mage, l'&eacute;conomie red&eacute;marrera et l'&eacute;tat grec retrouvera l'&eacute;quilibre financier.</p>
<p>Ce sc&eacute;nario est intellectuellement coh&eacute;rent, mais malheureusement peut-&ecirc;tre, tout indique que ce n'est pas comme cela que le monde fonctionne. Les gens acceptent tr&egrave;s difficilement de baisser leur salaire, m&ecirc;me quand c'est objectivement n&eacute;cessaire pour leur prosp&eacute;rit&eacute; et celle du pays. Intuitivement, on peut le comprendre en remarquant que le co&ucirc;t de la vie ne peut pas baisser instantan&eacute;ment : les produits de consommation, l'immobilier, etc. ont tous &eacute;t&eacute; produits sous les anciens salaires "trop haut" et personne ne veut vendre &agrave; perte, donc la vie reste n&eacute;cessairement ch&egrave;re sur le court terme. Simultan&eacute;ment, ce n'est pas rationnel pour un jeune ch&ocirc;meur grec d'accepter un travail qui paye moins que ses indemnit&eacute;s de ch&ocirc;mage, ou &agrave; peine plus mais l'oblige &agrave; endurer des frais suppl&eacute;mentaires. Sur le long terme, l'ajustement est in&eacute;vitable, mais il prend &eacute;norm&eacute;ment de temps, durant lequel toute la population est moins prosp&egrave;re et productive qu'elle pourrait l'&ecirc;tre. Un jeune qui commence sa carri&egrave;re par cinq ans de ch&ocirc;mage parce qu'il a le malheur d'obtenir son dipl&ocirc;me durant une p&eacute;riode de crise ne r&eacute;cup&egrave;re <strong>jamais</strong> ces ann&eacute;es perdues. Il gagnera moins, le pays produira moins, les investissements en &eacute;ducation et infrastructure n&eacute;cessaires &agrave; la bonne sant&eacute; &eacute;conomique du pays seront retard&eacute;s d'autant. M&ecirc;me sans aborder des questions de morale ou de justice, il semble clair que cette proc&eacute;dure d'ajustement est grossi&egrave;rement inefficace.</p>
<p>C'est pourtant la strat&eacute;gie choisie par la Tro&iuml;ka. L'economiste anglais John Maynard Keynes a compris dans les ann&eacute;es 30 que toute "d&eacute;valuation interne" est <a title="Nominal rigidity - Wikipedia, the free encyclopedia" href="https://en.wikipedia.org/wiki/Nominal_rigidity">lente et inutilement douloureuse</a>, et pr&egrave;s d'un si&egrave;cle d'&eacute;tudes empiriques ont montr&eacute; qu'il avait raison, mais les institutions europ&eacute;ennes charg&eacute;es de g&eacute;rer la crise grecque font fi de ces d&eacute;cennies de savoir &eacute;conomique comme de l'exp&eacute;rience de ces quatre derni&egrave;res ann&eacute;es, et pr&eacute;tendent encore, envers et contre tout, que leur strat&eacute;gie va fonctionner.</p>
<p>Ils se sont pourtant tromp&eacute;s sur toute la ligne : comparer les pr&eacute;dictions du FMI sur l'effet des mesures impos&eacute;es &agrave; la Gr&egrave;ce depuis 2010 avec <a title="Breaking Greece" href="http://krugman.blogs.nytimes.com/2015/06/25/breaking-greece/">ce qui s'est r&eacute;ellement pass&eacute;</a> ferait mourir de rire si ces chiffres ne refl&eacute;taient pas un drame humain d'une ampleur colossale en termes d'espoir de carri&egrave;re d&eacute;truits et m&ecirc;me de morts (la mortalit&eacute; infantile en Gr&egrave;ce a <a title="Tough austerity measures in Greece leave nearly a million people with no access to healthcare, leading to soaring infant mortality, HIV infection and suicide - Europe - World - The Independent" href="http://www.independent.co.uk/news/world/europe/tough-austerity-measures-in-greece-leave-nearly-a-million-people-with-no-access-to-healthcare-leading-to-soaring-infant-mortality-hiv-infection-and-suicide-9142274.html">augment&eacute; de 43%</a> entre 2008 et 2010), alors que les coupes dans le service public provoquent un g&acirc;chis monumental : l'&icirc;le de Santorini, (soi-dit en passant une merveille de la nature, m&ecirc;me si ce n'est pas tr&egrave;s important ici), 15,000 habitants et 2 millions de touristes par an, h&eacute;berge un hopital public <a title="A childbirth odyssey in austerity-hit Greece | The FRANCE 24 Observers" href="http://observers.france24.com/content/20140908-effect-austerity-greece-hospital-childbirth">enti&egrave;rement &eacute;quip&eacute; mais totalement vide</a>, car les r&eacute;ductions de budget ne permettent pas &agrave; l'&eacute;tat de payer les docteurs et infirmiers qui devraient y travailler. Et apr&egrave;s tout cela, la dette publique grecque atteint aujourd'hui 177% du PIB, contre 105% en 2008. Si tous ces sacrifices avaient rendu les finances gouvernementales saines et durables, on pourrait encore envisager parler de succ&egrave;s, mais c'est tout le contraire : le gouvernement grec est plus proche de la faillite qu'il n'a jamais &eacute;t&eacute;. Qui peut s&eacute;rieusement penser que ceci est la bonne fa&ccedil;on de g&eacute;rer le pays ?</p>
<p>Mais revenons &agrave; la Cor&eacute;e : si cette approche est tellement destructrice pour la Gr&egrave;ce, pourquoi a-t-elle march&eacute; en Cor&eacute;e ? Serait-ce malgr&eacute; tout parce que les cor&eacute;ens savent retrousser leurs manches, contrairement aux grecs ?</p>
<p>Non, pour plusieurs raisons. Les deux crises pr&eacute;sentent des similarit&eacute;s : une bulle financi&egrave;re a amen&eacute; un exc&egrave;s de capitaux &eacute;trangers vers les &eacute;conomies d'Asie du sud-est, et apr&egrave;s l'&eacute;clatement de cette bulle les gouvernements locaux se sont retrouv&eacute;s pratiquement en faillite. Mais la comparaison s'arr&ecirc;te l&agrave;. La Cor&eacute;e n'a jamais eu &agrave; op&eacute;rer une d&eacute;valuation interne : juste apr&egrave;s la crise financi&egrave;re asiatique de 1997, le taux de change entre le Won et le Dollar est pass&eacute; de 954 &agrave; 1404. La monnaie cor&eacute;enne a perdu pr&egrave;s d'un tiers de sa valeur en quelques mois. Bien s&ucirc;r, dans une &eacute;conomie qui repose largement sur l'exportation, l'&eacute;tat peut r&eacute;duire ses d&eacute;penses publiques sans gr&ecirc;ver l'&eacute;conomie, dop&eacute;e par une baisse d'un tiers des co&ucirc;ts salariaux r&eacute;els.</p>
<p>La Gr&egrave;ce, par contre, ne contr&ocirc;le pas sa monnaie, l'Euro. Elle n'a aucun moyen d'agir &agrave; court terme sur son &eacute;conomie autrement que par sa politique fiscale (les d&eacute;penses et recettes publiques), vu que sa politique mon&eacute;taire est enti&egrave;rement d&eacute;cid&eacute;e par la banque centrale europ&eacute;enne. Et donc, quand elle r&eacute;duit ses d&eacute;penses publiques, il n'y a pas d'investisseurs priv&eacute;s pour prendre le relai, donc l'&eacute;conomie se contracte, et la valeur r&eacute;elle de la dette, en pourcentage de l'&eacute;conomie, augmente. C'est l&agrave; de la th&eacute;orie &eacute;conomique &eacute;l&eacute;mentaire, compr&eacute;hensible pour n'importe quel &eacute;tudiant dans le domaine.</p>
<p>La Cor&eacute;e s'en est mieux sortie que la Gr&egrave;ce parce qu'elle n'a jamais eu &agrave; faire ce que l'on demande aujourd'hui &agrave; la Gr&egrave;ce. Et m&ecirc;me comme &ccedil;a, l'endettement public cor&eacute;en a presque tripl&eacute; suite &agrave; la crise, passant de 13% du PIB &agrave; environ 30%, chiffre qui n'a pas diminu&eacute; depuis. Si la Gr&egrave;ce pouvait tripler son endettement, elle n'aurait aucun probl&egrave;me, mais au lieu de partir de 13%, elle part de 100%, ce qui n'est pas inhabituel en Europe : la moyenne de la zone euro &eacute;tait &agrave; 64% en 2008 et atteint 95% aujourd'hui. Si on imposait &agrave; la Belgique les restrictions budg&eacute;taires que l'on impose &agrave; la Gr&egrave;ce, ce serait peu ou prou la m&ecirc;me catastrophe.</p>
<p>Certes, les gouvernements grecs des ann&eacute;es 90 et 2000 ont trich&eacute; : ils ont maquill&eacute; leurs comptes, et cach&eacute; des probl&egrave;mes structurels qui auraient d&ucirc; les emp&ecirc;cher d'adopter la monnaie unique. Mais&hellip; et alors ? Les autres membres de la zone euro sont &eacute;galement en faute, pour n'avoir pas examin&eacute; suffisamment attentivement les comptes grecs. Ils ont une excuse : l'euro a toujours &eacute;t&eacute; un projet politique, motiv&eacute; par un d&eacute;sir d'int&eacute;gration et d'union continentale que l'on peut admirer, plus que par la froide rigueur &eacute;conomique.</p>
<p>Les banques fran&ccedil;aises et allemandes qui ont pr&ecirc;t&eacute; de l'argent &agrave; la Gr&egrave;ce avant la crise ont fait un pari, pensant qu'aucun membre de la zone Euro ne ferait jamais d&eacute;faut. Elles ont aid&eacute; les grecs pendant ces ann&eacute;es, et se faisant se sont confortablement enrichies, et en soi c'est tr&egrave;s bien. Mais tout cela nous met aujourd'hui face &agrave; un probl&egrave;me dont les responsabilit&eacute;s sont clairement partag&eacute;es. Il doit &ecirc;tre abord&eacute; comme n'importe quelle faillite d'entreprise ou n'importe quelle crise financi&egrave;re : pas en cherchant &agrave; punir les "responsables", certainement pas en punissant les jeunes grecs qui ne sont en rien coupables des agissements des gouvernements des ann&eacute;es 90 pour lesquels ils n'ont jamais vot&eacute;, mais en cherchant la meilleure fa&ccedil;on de construire un avenir le plus positif possible.</p>
<p>&Agrave; peu pr&egrave;s la seule chose totalement ind&eacute;niable &agrave; ce stade est que l'approche pr&ocirc;n&eacute;e par la Tro&iuml;ka ne fonctionne pas. Mais, alors, qu'est-ce qu'on fait ?</p>
<p>La Gr&egrave;ce va peut-&ecirc;tre sortir de la zone euro, et m&ecirc;me de l'Union Europ&eacute;enne. Au point o&ugrave; on en est, cela n'a plus rien d'un sc&eacute;nario inenvisageable. Il est urgent de se demander ce qu'il va se passer ensuite. M&ecirc;me pas pour les grecs &mdash; apparemment tout le monde s'en fout, ce ne sont de toutes fa&ccedil;ons que des tricheurs paresseux &mdash; mais au moins pour le reste de l'eurozone.</p>
<p>Le "Grexit" n'est une solution que pour ceux qui pensent que l'Euro marche tr&egrave;s bien, qu'il est juste temporairement entach&eacute; par un petit pays dirig&eacute; par une succession de gouvernements irresponsables. D&egrave;s qu'on sera d&eacute;barrass&eacute;s de la Gr&egrave;ce, tout rentrera dans l'ordre. Mais ce n'est pas le cas : l'union mon&eacute;taire europ&eacute;enne, telle qu'elle est con&ccedil;ue actuellement, semble condamn&eacute;e &agrave; transformer des probl&egrave;mes relativement mineurs (la Gr&egrave;ce, qui repr&eacute;sente 2% de l'&eacute;conomie europ&eacute;enne, avait peut-&ecirc;tre un <a title="None" href="http://krugman.blogs.nytimes.com/2015/06/29/the-awesome-gratuitousness-of-the-greek-crisis/">exc&eacute;dent budg&eacute;taire de 3%</a> de PIB au moment de la crise, ce qui aurait d&ucirc; &ecirc;tre parfaitement g&eacute;rable) en crises insurmontables. Apr&egrave;s la Gr&egrave;ce, l'Espagne aura exactement les m&ecirc;mes probl&egrave;mes, puis le Portugal, l'Irlande, l'Italie&hellip; On dira sans-doute que les espagnols sont paresseux et irresponsables.</p>
<p>Une autre crise financi&egrave;re offre un parall&egrave;le int&eacute;ressant : le gouvernement de Puerto Rico est &eacute;galement en faillite, son gouverneur ayant annonc&eacute; ce dimanche que le territoire est incapable de payer ses dettes. Souvent consid&eacute;r&eacute; comme le "51&egrave;me &eacute;tat" des &Eacute;tats-Unis, Puerto Rico ressemble un peu &agrave; la Gr&egrave;ce : r&eacute;guli&egrave;rement accus&eacute; de mauvaise gestion et de corruption, r&eacute;cipiendaire d'&eacute;normes investissements lucratifs pour les capitalistes am&eacute;ricains, il est prisonnier d'une devise qu'il ne contr&ocirc;le pas, et se retrouve maintenant incapable de payer ses dettes. L'administration Obama a d&eacute;j&agrave; d&eacute;clar&eacute; qu'elle ne payerait pas pour sauver l'&icirc;le, et son statut juridique lui interdit de se d&eacute;clarer en faillite, comme l'a fait entre autres la ville de Detroit.</p>
<p>C'est l&agrave; un imbroglio juridico-fiscal peu compr&eacute;hensible, et bien malin qui peut dire ce qui va se passer. Mais Puerto Rico a un avantage &eacute;norme par rapport &agrave; la Gr&egrave;ce : ses citoyens sont am&eacute;ricains, et tous les am&eacute;ricains en sont conscients. Autant la majorit&eacute; des allemands, fran&ccedil;ais, belges, ne voient pas pourquoi ils devraient payer pour les erreurs de la Gr&egrave;ce, autant cela semble tout &agrave; fait &eacute;vident &agrave; la majorit&eacute; des am&eacute;ricains que le destin des portoricains est intimement li&eacute; au leur. Les &Eacute;tats-Unis, pour tous leurs d&eacute;fauts, et leurs probl&egrave;mes de racisme, forment une nation. L'Union Europ&eacute;enne, non.</p>
<p>S'il avait d&ucirc; &ecirc;tre &eacute;valu&eacute; uniquement pour ses m&eacute;rites &eacute;conomiques, l'Euro n'aurait jamais vu le jour. Mais il &eacute;tait, et reste, un projet politique : des peuples tr&egrave;s similaires, mais qui se sont fait la guerre pendant des si&egrave;cles, pourraient, devraient, se concevoir en une m&ecirc;me nation, partageant des id&eacute;aux et un destin commun. Si ce n'est pas le cas pour le moment, cela va le devenir, et on aidera ce processus en leur faisant partager la m&ecirc;me monnaie.</p>
<p>Je souscris enti&egrave;rement &agrave; cet id&eacute;al. Mais l'union mon&eacute;taire telle qu'elle est actuellement con&ccedil;ue pr&eacute;sente de graves probl&egrave;mes structurels, dont la crise grecque n'est qu'un symptome, et l'indiff&eacute;rence, voire l'hostilit&eacute;, de l'Europe du nord face aux tribulations du peuple grec est tout sauf encourageante.</p>
<p>Ce qui m'inqui&egrave;te le plus, &agrave; ce stade, est que la Tro&iuml;ka &mdash; pardon, les institutions &mdash; semble penser qu'il n'y a pas vraiment de probl&egrave;me structurel, que tout irait tr&egrave;s bien si la Gr&egrave;ce n'avait jamais trich&eacute;. Rien n'est moins vrai. C'est l'avenir m&ecirc;me du projet europ&eacute;en qui se joue dans les enseignements que ses institutions tirent de la crise grecque.</p>]]></description><wfw:commentRss>http://sergeboucher.com/blog/rss-comments-entry-35391301.xml</wfw:commentRss></item><item><title>On n'est vraiment pas couchés</title><dc:creator>Serge Boucher</dc:creator><pubDate>Mon, 11 May 2015 16:42:46 +0000</pubDate><link>http://sergeboucher.com/blog/2015/5/11/on-nest-vraiment-pas-couches.html</link><guid isPermaLink="false">744095:8927363:35337348</guid><description><![CDATA[<p>Comme beaucoup, j'ai trouvé l'émission du samedi 2 Mai d'On n'est pas couché particulièrement affligeante. Notamment pour <a href="https://www.youtube.com/watch?v=qtlfjlv1Orc" title="Léa Salamé draguée (lourdement) par Jean-Pierre Mocky... et très gênée ! - YouTube">les propos ouvertement sexistes</a> de Jean-Pierre Mocky envers Léa Salamé, sans grande indignation sur le plateau, mais surtout pour cette <a href="https://www.youtube.com/watch?v=7iTA_vPoP3g#t=1m51s" title="Caroline Fourest - On n&amp;#39;est pas couché 2 mai 2015 #ONPC - YouTube">sortie</a> de Laurent Ruquier :</p>

<blockquote>Même s'il n'y a de toutes façons jamais de «bonne cible», s'il y avait bien des gens qui n'étaient pas «les bonnes cibles», c'étaient les dessinateurs de Charlie Hebdo, des gens qui ont toujours prôné le respect des différentes religions — même s'ils s'en moquaient évidemment — mais le fait qu'on puisse les pratiquer dans notre pays, qu'on soit juif, musulman, ou catholique […] Il n'empêche en tout cas qu'ils ont toujours lutté contre le racisme, contre l'antisémitisme, contre toute forme de haine […] C'est cela qu'on devrait continuer à répéter : ils se sont vraiment trompés de cible.</blockquote>

<p>Si je comprends bien sa logique, l'animateur semble considérer que les assassins du 7 janvier, et leurs commanditaires Al-Qaedesque qui appelaient depuis des années au meurtre contre la rédaction de Charlie Hebdo, se seraient en fait «trompés de cible», pour la raison que Charlie n'était pas, en fait, islamophobe.</p>

<p>Voilà un raisonnement assez symptomatique du regard schizophrène que portent nos médias et, du moins en public, nos dirigeants, sur les organisations jihadistes : d'un côté elles seraient tentaculaires, diaboliques, invincibles et intouchables, donc présumablement dirigées par des cadres intelligents, et simultanément n'employeraient que des barbares imbéciles, dont toutes les actions et déclarations doivent être prises au pied de la lettre, ces sauvages au QI d'huître avariée étant manifestement incapables de la moindre subtilité.</p>

<p>Posons une hypothèse originale : les jihadistes ne sont pas des imbéciles. Illuminés, fanatiques, porteurs de croyances assez improbables sur les volontés de Dieu et la vie après la mort, tout cela, peut-être, mais pas stupides. Interprétons leurs actions comme réfléchies, s'appuyant sur des choix tactiques et stratégiques cohérents au vu de leur vision du monde, et étudions-les pour tenter de discerner leurs véritables buts.</p>

<p>Si l'on se donne la peine de réfléchir en ces termes, la première chose qui saute aux yeux est que la lutte contre l'islamophobie (dans son sens consacré en occident, à savoir «racisme anti-musulmans») ne fait pas partie des objectifs des jihadistes. Il était trivial de prédire que les attentats de Janvier allaient augmenter l'hostilité envers les musulmans de France, comme cela a été le cas presque partout après des attentats similaires, et comme <a href="http://www.liberation.fr/societe/2015/01/19/les-actes-islamophobes-en-forte-hausse-depuis-les-attentats_1184015" title="Les actes islamophobes en forte hausse depuis les attentats  - Libération">cela s'est effectivement passé</a>. Les exécutants comme ceux qui les ont incité à agir de la sorte devaient s'y attendre.</p>

<p>Ceci suffit à s'interroger sur ce qui passe par la tête de Laurent Ruquier quand il prononce les phrases ci-dessus, et à s'étonner qu'aucun invité, ni à ma connaissance aucun commentateur depuis, n'ait relevé l'absurdité du propos. </p>

<p>Mais poussons la réflexion un peu plus loin : si les jihadistes ne cherchent pas à améliorer les conditions de vie des musulmans, quelle est leur motivation ? Qu'est-ce qui fait que des êtres humains normalement constitués, habitants un des pays les plus prospères au monde, sacrifient leur vie pour assassiner des dessinateurs ?</p>

<p>Une réponse se propose habituellement à ce stade : C'est la religion ! C'est l'islam ! Il y a manifestement de cela : quand un des frères Kouachi crie «On a vengé le prophète Mohammed», il ne parle pas d'un personnage de Super Picsou Géant. Ceux qui affirment que «cela n'a rien à voir avec l'islam» ne convainquent qu'eux-mêmes, ou du moins se trouvent une excuse pour arrêter de réfléchir.</p>

<p>Mais il est tout aussi paresseux de prétendre que la motivation religieuse expliquerait tout, ou même quoi que ce soit. S'il est vrai que de nombreux versets du coran incitent à la violence envers les «mécréants», d'autres appellent à convaincre par la parole plutôt que par la violence, exigent le respect envers les «gens du livre», ou affirment qu'il n'y a «pas de contrainte en religion». Les jihadistes choisissent de suivre à la lettre les premiers et d'ignorer les seconds. Il y aurait <a href="http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/01/21/que-pese-l-islam-en-france_4559859_4355770.html" title="Quel est le poids de l&#x27;islam en France ?">2 millions de  musulmans pratiquants</a> en France, et plusieurs centaines de millions dans le monde. S'il suffisait de prendre le texte coranique au sérieux pour devenir jihadiste, nous serions en guerre totale depuis longtemps. Comme ce n'est pas le cas, nous devons conclure que seule une infîme minorité de musulmans pratiquants (en France comme ailleurs) partagent les valeurs des jihadistes. Ce que certains abrutis dénoncent comme de l'aveuglement-de-gôôooooche-bisounoursique-touche-pas-a-mon-pote-anti-racis'-padamalgam n'est qu'une conclusion inévitable au regard de l'état du monde.</p>

<p>Donc : ils ne luttent certainement pas contre l'islamophobie. Ils ne sont pas simplement «programmés» par leurs textes sacrés. Il va nous falloir réfléchir d'avantage.</p>

<p>Penser que cet attentat a pour unique but de faire interdire le blasphème en France me semble extrêmement naïf. Le gouvernement français ne va pas rendre illégal la caricature de Mahommet, pas après un attentat, ni après dix attentats, et de toutes façons les autres pays ne suivront pas à moins d'être eux aussi gravement touchés. Seuls de doux rêveurs pourraient penser celà, et leur succès montre que les cadres d'Al-Qaeda et Daesh n'en sont pas.</p>

<p>Il se trouve qu'Al-Qaeda est depuis bien avant le 11 septembre tout à fait transparente sur son principal but politique, à savoir l'instauration d'un califat, un gouvernement basé sur leur interprétation des textes islamiques, régnant sur tous les territoires ayant un jour été musulmans. Un embryon de califat existe maintenant en Irak et en Syrie : c'est l'«État Islamique». Il semblerait logique qu'Al-Qaeda et ses alliés consacrent la majorité de leurs efforts à faire grandir cet embryon. C'est effectivement ce qui se passe : des jihadistes recrutés un peu partout dans le monde affluent vers l'Irak et la Syrie. Certains, cependant, retournent dans leur pays d'origine, et parfois, y commettent des attentats, contre des cibles qui souvent, comme Charlie Hebdo, ne semblent pas avoir grand rapport avec la Syrie. Pourquoi ? En quoi assassiner la rédaction de Charlie Hebdo et les clients de l'HyperCasher renforcerait l'état islamique en Irak et au Levant ?</p>

<p>D'une façon très simple, qui a été théorisée il y a plus de dix ans par un des grands tacticiens du jihadisme moderne, un certain <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Mustafa_Setmariam_Nasar" title="Mustafa Setmariam Nasar - Wikipedia, the free encyclopedia">Abu Musab al-Suri</a>. Ce dernier s'oppose à Osama Bin Laden et condamne les actions d'éclat d'Al-Qaeda contre les États-Unis (attentats contre les ambassades américaines à Nairobi et Dar es Salaam, le destroyer USS Cole, et le World Trade Center en 1993 puis 2001) comme dangereuses et inefficaces. Il conseille de frapper plutôt l'Europe, en une succession d'attaques menées par des «soldats» peu nombreux, autonomes et légèrement armés.</p>

<p>D'après le politologue <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Gilles_Kepel" title="Gilles Kepel — Wikipédia">Gilles Kepel</a>, spécialiste de l'islam et du fondamentalisme, al-Suri voit en l'Europe le «ventre mou» de l'occident, et considère que ses populations musulmanes, largement défavorisées socio-économiquement, souffrant de la xénophobie, peuvent être convaincues de rejeter la société plurielle et libérale pour rejoindre le jihadisme. Il prône une tactique visant à  entretenir une panique remettant en question la stabilité des pays européens et la viabilité de leurs modèles ouverts et démocratiques, afin de déstabiliser à peu de frais leurs gouvernements et les faire «sur-réagir», augmenter l'hostilité envers l'islam dans son entièreté, pour in fine convaincre les musulmans d'Europe que celle-ci ne les acceptera jamais, et que leur émancipation ne se trouve pas dans la démocratie pluraliste mais dans le fondamentalisme et l'extrémisme.</p>

<p>Al-Suri identifie dès 2004 trois cibles de choix pour ces nouveaux jihadistes : les intellectuels libéraux, les Juifs, et les apostats, particulièrement les musulmans qui servent sous l'uniforme des impies.</p>

<p>Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont suivi ses instructions à la lettre, en assassinant les journalistes de Charlie Hebdo, les clients Juifs de l'HyperCasher, et le policier Ahmed Merabet. Si les raisons de cibler des Juifs et des musulmans «vendus» à l'état sont évidentes, pourquoi donc s'attaquer à des intellectuels libéraux, pluralistes, anti-racistes ? Pourquoi pas n'importe quel intellectuel, sans être trop pointilleux sur ses idées ? Pourquoi pas des intellectuels ouvertement islamophobes ?</p>

<p>Je reprend encore une fois Gilles Kepel, dont <a href="http://www.dailymotion.com/video/x2gg36k" title="Audition de M. Gilles Kepel, professeur - Mercredi 4 Février 2015 - vidéo dailymotion">l'audition à l'assemblée nationale</a> mérite d'être écoutée en entier : parce qu'une grande majorité des populations européennes s'identifie à ces intellectuels libéraux. Charlie Hebdo n'est pas seulement le journal qui a republié les caricatures danoises, ni celui qui s'obstine à dessiner le prophète : c'est aussi et surtout une partie intégrante du paysage culturel français, auquel presque toute la population peut s'identifier au moins en partie. Même ceux qui n'ont jamais acheté Charlie Hebdo connaissent le grand duduche de Cabu, et voyaient régulièrement les dessins de Charb à la télévision. L'assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo a été perçue comme une attaque envers toute la société française, même si la ligne éditoriale de Charlie est loin à gauche du spectre poltique actuel, son défunt rédac' chef ne cachant pas ses sympathies communistes.</p>

<p>Souvenons-nous de ce qu'il s'est passé après les attentats : toute la scène politique française s'est unie en hommage aux victimes. Plus de gens sont descendus dans la rue qu'à aucune autre occasion depuis la libération. Les quelques ados qui refusaient la minute de silence — se comportant ainsi comme n'importe quel gosse bêtement rebelle — ont été décrits comme une cinquième colonne hostile à «nos valeurs», ce qui est plus qu'ironique quand on sait à quel point les valeurs de Charlie sont relativement peu partagées. Jamais une attaque contre un journal réellement islamophobe, comme Valeurs Actuelles, n'aurait générée une telle unanimité. Jamais des opposants à un mouvement #JeSuisValeursActuelles au nom de la ligne éditoriale de ce journal n'auraient été descendus en flammes par la quasi-totalité de l'opinion.</p>

<p>En résumé, Charlie a été assassiné non parce qu'il était perçu comme islamophobe, ce qu'il n'était pas, mais parce qu'il était la cible idéale pour engendrer une union nationale hostile aux jihadistes et, trop souvent, à l'ensemble des musulmans. Et c'est cette hostilité que recherchaient Al-Qaeda et Daesh, pour sa capacité à exacerber un sentiment de rejet chez les milliers de paumés ou laissés-pour-compte qui, espèrent-ils, pourraient rejoindre leurs rangs.</p>

<p>Non, monsieur Ruquier, les jihadistes ne se sont pas «trompés de cible» en choisissant un journal pas vraiment islamophobe. Leur but a toujours été de favoriser et d'amplifier l'islamophobie, et en cela ils ont parfaitement visé. Il est fort peu probable qu'un jihadiste s'en prenne un jour à Éric Zemmour ou Valeurs Actuelles, pour une raison très simple : les jihadistes savent reconnaître leurs alliés.</p>]]></description><wfw:commentRss>http://sergeboucher.com/blog/rss-comments-entry-35337348.xml</wfw:commentRss></item><item><title>Enfoirés et Indignés</title><dc:creator>Serge Boucher</dc:creator><pubDate>Tue, 03 Mar 2015 04:31:25 +0000</pubDate><link>http://sergeboucher.com/blog/2015/3/3/enfoires-et-indignes.html</link><guid isPermaLink="false">744095:8927363:35254451</guid><description><![CDATA[<p>Pour lancer la tournée 2015 des restos du coeur, les enfoirés sortent <a href="https://www.youtube.com/watch?v=gcILWXCIA7c" title="Les Enfoirés - Toute la vie - YouTube">un clip</a> où des stars multi-millionaires répondent à des ados inquiets pour leur avenir "à vous de jouer, mais faudrait vous bouger". De façon totalement inattendue et imprévisible, ceci passe très mal. Si la chanson est extrêmement critiquable, la violence et l'unanimité de la réaction ont aussi quelque chose d'interpellant.</p>

<p>Il est choquant que si peu de commentateurs se soient rendus compte que la chanson se moque au moins autant du discours des adultes que de celui des jeunes. Les indices (qui, je l'avoue, m'avaient également échappé à la première écoute) sont pourtant tout sauf subtils : le "Non" asséné en chœur d'un air bovin, le "Je rêve ou tu es en train de fumer?" manifestement hors-sujet, nous montrent des adultes faisant preuve d'une mauvaise foi évidente lorsqu'ils répondent aux inquiétudes des jeunes. Comme l'a depuis <a href="http://www.madmoizelle.com/toute-la-vie-enfoires-325779" title="« Toute la vie » : Jean-Jacques Goldman répond à la polémique [MAJ]">précisé Jean-Jacques Goldman</a>, cet aspect caricatural du discours est voulu et essentiel pour comprendre la chanson.</p>

<p>Certes, quand un auteur se voit obligé de s'expliquer a posteriori, c'est que son texte n'était pas très bon. Mais que les critiques aient plongé aussi catégoriquement et avec si peu de discernement pour défendre les jeunes du clip agressés par des propos "complètement réac" n'est pas anodin : c'est le signe d'un désenchantement tragique, d'une conviction profonde que la jeunesse d'aujourd'hui est condamnée, qu'il n'y a plus aucun espoir, et que la nouvelle génération doit aujourd'hui être traitée avec tous les égards et les mines contries que l'on réserve habituellement aux cancéreux en phase terminale.</p>

<p>Pourtant, si la génération aujourd'hui à la retraite a effectivement bénéficié de circonstances particulièrement favorables, il faut rappeler qu'à leur naissance, aux alentours de 1950, un observateur objectif n'aurait probablement pas parié sur eux. Le traumatisme de la deuxième guerre mondiale était encore vif dans les mémoires, et la guerre froide naissante rendait la perspective d'une troisième, bien plus meurtrière, dangereusement réelle. Les grandes puissances menaient par proxy une guerre en Corée, causant en trois ans plus de victimes que toutes les interventions occidentales depuis le 11 septembre 2001 réunies.</p>

<p>L'Europe en ruines n'offrait que peu de réconfort, et bien des acquis sociaux qui nous semblent aujourd'hui évidents étaient encore à gagner : les congés payés, un chômage décent, l'accès universel aux soins de santé, le droit de vivre publiquement son homosexualité et, dans certains pays, le droit au divorce.</p>

<p>S'il est évident que le monde se porte mal en 2015, cela ne doit pas faire oublier qu'il allait encore bien plus mal en 1950, et que certains progrès réalisés depuis sont spectaculaires. En 1950, l'espérance de vie était en-dessous de 50 ans dans la moitié du monde, parfois loin en-dessous (23 ans au Yemen). Aujourd'hui, elle est au-dessus de 60 ans dans presque tous les pays, et seul le Lesotho, avec 48 ans, est encore en-dessous de 50. (www.bit.ly/kEEc5s) La proportion d'êtres humains vivant en état d'extrême pauvreté a été divisée par deux durant les 20 dernières années.</p>

<p>L'Europe occidentale, où vivent les enfoirés, est aujourd'hui bien plus riche qu'en 1950. (Le PIB de la région a été <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_regions_by_past_GDP_(PPP)" title="List of regions by past GDP (PPP) - Wikipedia, the free encyclopedia">multiplié par 5</a>)Certes, cette richesse est répartie de façon bien moins égalitaire qu'autrefois, et les revenus de la majeure partie de la population n'ont pas significativement changé en vingt ans. Mais ce n'est pas là une tendance inéluctable, seulement le résultat de choix politiques. Et une tendance causée par des choix politiques peut être inversée par d'autres choix politiques.</p>

<p>Justement, il est bien plus facile aujourd'hui pour tout un chacun de prendre part à la chose publique qu'à aucun autre moment de l'histoire. Un mareyeur sénégalais, s'il possède un smartphone, ce qui est probablement le cas, a un meilleur accès à l'information que n'avait le président des États-Unis dans les années 80. Dans les pays dits développés, presque tout le monde peut rendre ses idées accessibles au monde entier, sans dépenser un centime, et sans avoir à convaincre les rédac' chefs du Monde ou du Figaro que ce qu'il écrit mérite d'être publié. Vu qu'on est maintenant quelques dizaines de millions à parler tous en même temps, celui qui s'attend à ce que son premier billet fasse le tour du monde est certain d'être déçu, mais l'accès à la scène médiatique est néanmoins bien plus démocratique qu'il n'a jamais été.</p>

<p>Cette démocratisation ne reste pas confinée dans les blogs et les réseaux sociaux, mais impacte de plus en plus la politique "mainstream". La victoire de Syriza en Grèce, et la montée de Podemos en Espagne, partis qui n'existaient même pas il y a seulement trois ans, sont emblématiques. De façon moins réjouissante mais tout aussi spectaculaire, l'histoire de la N-VA, emmenée par un thésard en histoire sans expérience politique, qui en dix ans a totalement renversé l'échiquier politique Belge, montre qu'il est possible de faire bouger les choses, pour le meilleur ou pour le pire.</p>

<p>Tout cela suggère qu'il est bien trop tôt pour considérer la jeunesse de nos contrées comme une génération sacrifiée que l'on est moralement obligé de noyer sous notre compassion. Car s'indigner de la chanson des enfoirés, c'est aussi nier à cette jeunesse, et à tout le reste de la population, sa capacité à agir pour un monde meilleur.</p>

<p>Les voix qui hurlent contre les "propos réacs" tenus par les enfoirés envers ces jeunes indignés (mea culpa, j'en ai été au premier abord) ont déjà jeté l'éponge : oui, le monde est dans la merde, c'est la faute des baby-boomers, les jeunes vont devoir le subir, et le reste de la population n'a plus qu'à s'excuser avant de mourir.</p>

<p>Ce discours joue, bien inconsciemment, le jeu des conservateurs et des austériens qui veulent convaincre qu'il n'y a pas d'alternative à leur politique. Pourtant, il y en a. Oui, certaines erreurs sont irrécupérables : le changement climatique sera effectivement subi plus que contrôlé dans les décennies à venir. Les mesures que l'on pourrait prendre maintenant n'aideront plus les jeunes d'aujourd'hui, mais au mieux leurs enfants. Mais la plupart des autres maladies qui gangrènent notre système politique et économique n'ont rien d'incurable.</p>

<p>Le tollé autour de cette chanson des enfoirés démontre encore une fois que l'Art, même l'Art commercial un peu crasse qui s'exhibe sur TF1, même l'Art qui se vautre lamentablement et se prend les pieds dans son propre message, reste un puissant révélateur des malaises de la société. Il y a aujourd'hui une forte tendance à accepter le pire comme inéluctable. Mais l'histoire a montré qu'il ne l'est presque jamais.</p>

<p>On ne donnera certainement pas tort aux prognostics les plus funestes en se complaisant dans des excuses envers une jeunesse et une planète déclarées sacrifiées d'avance. Nous avons besoin d'un projet politique, et que tous, jeunes, actifs, retraités (ces derniers ayant aussi des possibilités d'action sur la vie publique inédits dans l'histoire de l'humanité) y participent.</p>

<p>La première étape est de réaliser que ni l'indignation, ni la compassion, ni la culpabilité ne peuvent à elles-seules constituer un projet politique. La deuxième étape est d'agir, et nombreux sont ceux prêts à le faire. À condition qu'on arrête de leur répéter que la partie est perdue d'avance.</p>]]></description><wfw:commentRss>http://sergeboucher.com/blog/rss-comments-entry-35254451.xml</wfw:commentRss></item><item><title>On ose spéculer sur la faim… et sur le reste</title><dc:creator>Serge Boucher</dc:creator><pubDate>Sun, 01 Mar 2015 04:23:00 +0000</pubDate><link>http://sergeboucher.com/blog/2015/3/1/on-ose-speculer-sur-la-faim-et-sur-le-reste.html</link><guid isPermaLink="false">744095:8927363:35254446</guid><description><![CDATA[<p>Oxfam France dénonce la spéculation sur le marché des matières premières agricoles, qui "aggrave la volatilité des prix alimentaires" et "[met] en péril le droit à l'alimentation de centaines de millions de personnes", et la presse relaye cette <a href="http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/02/23/selon-oxfam-les-banques-francaises-speculent-toujours-sur-la-faim_4581600_3234.html" title="Selon Oxfam, trois banques françaises spéculent toujours « sur la faim »">juste indignation</a>. C'est vraiment le moins qu'elle puisse faire.</p>

<p>On peut cependant se demander s'il est justifié de ne s'intéresser qu'aux denrées alimentaires. En effet, d'un point de vue purement technique, la spéculation sur les produits agricoles n'est pas très différente des autres.</p>

<p>Émettons l'hypothèse que les paris de la finance sur les futures de silicium augmentent la volatilité des prix de cette matière première, et que ceci entraîne une augmentation faible mais réelle des prix de tous les appareils électroniques vendus dans le monde. Certes, que l'acheteur d'un iPhone 6 Plus doive débourser un tout petit peu plus pour acquérir son joujou est l'archétype du "problème de riche", et ne saurait, fort heureusement, susciter la même indignation que la mise en péril de l'alimentation de centaines de millions d'êtres humains.</p>

<p>Il n'empêche, l'habitant moyen de nos pays, qui ne craint pas pour son alimentation, doit-il accepter de payer tous ses achats un petit peu plus cher pour permettre au casino subsidié planétaire qu'est la finance contemporaine de continuer à opérer comme il le fait ?</p>

<p>De deux choses l'une : soit les arguments des financiers justifiant la spéculation sont fondés, et celle-ci, bien loin d'augmenter la volatilité, contribue à fluidifier les marchés en y augmentant la liquidité et en envoyant des "signaux" qui favorisent une rapide convergence des prix, au bénéfice de tous les acteurs. Auquel cas l'argumentation d'Oxfam est fallacieuse et l'indignation qu'elle suscite nulle et non avenue.</p>

<p>Soit, et ceci semble bien plus probable, les aspects positifs de la spéculation sont négligeables, et elle n'est qu'une ponction illégitime de la finance sur l'économie réelle. Auquel cas elle doit être interdite. Partout.</p>]]></description><wfw:commentRss>http://sergeboucher.com/blog/rss-comments-entry-35254446.xml</wfw:commentRss></item><item><title>Sus aux rentiers !</title><dc:creator>Serge Boucher</dc:creator><pubDate>Fri, 06 Feb 2015 17:40:54 +0000</pubDate><link>http://sergeboucher.com/blog/2015/2/6/sus-aux-rentiers.html</link><guid isPermaLink="false">744095:8927363:35171784</guid><description><![CDATA[<p>Il est toujours intrigant d'entendre des gens a priori compétents utiliser un mot dont ils semblent ignorer la signification.</p>

<p>Dans <a href="https://www.youtube.com/watch?v=gt3xyqaijyM" title="Ce soir (ou jamais !) - Loi Macron : la polémique ! 12 décembre 2014 - YouTube">le dernier</a> Ce Soir ou Jamais de 2014, la journaliste économique Irène Inchauspé nous dit, en conversation avec Frédéric Taddeï : </p>

<blockquote>— lutter contre les rentes, c'est plutôt une bonne idée<br/>
— vous parlez des rentes… les professions réglementées, les huissiers, les avocats ?<br/>
— …les professions libérales, oui, voilà.</blockquote>

<p>L'économiste Natacha Valla enchaîne : </p>
<blockquote>Par rapport aux rentes, moi je pense que les français sont suffisamment intelligents pour se rendre compte qu'ils vont payer moins cher quand ils vont acheter ou vendre leur maison…</blockquote>

<p>Mario Draghi, dans une <a href="http://www.ecb.europa.eu/press/key/date/2012/html/sp120721.fr.html" title="BCE: Entretien de Mario Draghi, Président de la BCE">interview</a> de 2012 sur la molesse de la croissance en Europe :</p>

<blockquote>les entreprises profitent parfois de monopoles ou de rentes de situation […] Mettre fin à certaines rentes de situation est une question de justice.</blockquote>

<p>Enfin, le Point faisait en septembre sa <a href="http://www.lepoint.fr/economie/qui-sont-les-vrais-rentiers-13-09-2014-1862837_28.php" title="Qui sont les vrais rentiers ? - Le Point">couverture</a> sur la question "Qui sont les vrais rentiers" (sans point d'interrogation) et répondait : Professions réglementées, fonctionnaires…
</p>

<p><center><img src="http://sergeboucher.com/storage/blog/79210-1.jpg" /></center></p>

<p>Tous semblent d'accord que la rente, c'est très mal, et que c'est un privilège accordé à des individus ou des sociétés qui ont fait certains choix d'éducation, d'orientation professionnelle (pour les particuliers) ou d'investissement (pour les entreprises) qui leurs permettent de vendre un produit ou un service dans des conditions particulièrement avantageuses. Par exemple, un accompagnateur de train employé par la SNCF, profession qui dans la loi française bénéficie d'un statut spécial, statut qui, peut-être, lui offre un salaire anormalement élevé vu la pénibilité du travail et les qualifications que demande celui-ci. Admettons.
</p>
<p>À ce stade, il me semble qu'un rappel au <a href="http://fr.wiktionary.org/wiki/rente" title="rente — Wiktionnaire">dictionnaire</a> s'impose : 
</p>
<blockquote>Rente, n.f.
<ol>
<li>Revenu annuel</li>
<li>(Vieilli) Ce qui est dû tous les ans pour un fonds aliéné, cédé ou affermé</li>
<li>Ce qui est dû annuellement pour une somme d’argent aliénée par contrat</li>
<li>Revenu obligataire</li>
<li>Somme qu’on s’engage à verser à des échéances fixes</li>
<li>Charge qu’on s’impose à soi-même et qui reviennent à peu près périodiquement</li>
</ol></blockquote>

<p>Vous allez peut-être me trouver trop littéral, mais je ne vois pas du tout le rapport entre ces définitions et l'usage qui est fait du mot "rente" ci-dessus. Une "rente", au sens strict, est une somme d'argent perçue à intervalles réguliers par quelqu'un en vertu du fait qu'il posséde quelque chose. (Une terre, un logement, des parts dans une société, etc.) Un "rentier" est quelqu'un qui vit, au moins en partie, grâce à de telles rentes.
</p>

<p>Celui qui possède un logement où il n'habite pas, mais qu'il loue à autrui, est un rentier, même s'il travaille d'autre part et même si la rente de ce logement ne contribue qu'en faible partie à ses revenus. Celui qui possède son propre logement, qui a fini d'en rembourser le prêt, est également un rentier, pour une raison plus subtile : la propriété de son habitation lui évite des frais de location, et on peut donc considérer la somme mensuelle nécessaire à la location d'un logement équivalent comme faisant partie de ses revenus. En tirant un peu la corde, on peut considérer même un locataire salarié au SMIC, mais possédant une voiture, comme un rentier : la possession du véhicule lui offre un moyen de déplacement, qui sans cette possession occasionnerait des frais réguliers et probablement conséquents, et donc il bénéficie, objectivement, d'une "rente" sur sa Polo d'occasion, par exemple.</p>

<p>Il y a donc beaucoup de rentiers, au sens strict du terme. Mais ce sens strict ne s'étend quand-même pas aux cas évoqués au début de ce texte. Le simple fait d'être employé comme accompagnateur de train ne peut pas être assimilé à <strong>posséder</strong> quoi que ce soit. C'est seulement la conséquence d'un choix de carrière. Oui, peut-être que ce choix de carrière est trop valorisé. Je ne connais pas bien les avantages dont bénéficient les salariés de la SNCF, mais peut-être sont-ils indus, en tout cas on peut en discuter. Mais on ne peut pas appeler cela une "rente", sauf à faire perdre à ce mot toute sa signification.</p>

<p>De même pour les pharmaciens : pour exercer ce métier, il faut nécessairement avoir obtenu le diplôme correspondant et avoir triomphé du numerus clausus. Effectivement, quelqu'un qui est dans cette situation a le droit de vendre des médicaments, et ceux qui n'ont pas entrepris les mêmes études, ou qui ne les ont pas réussies, ou qui n'étaient pas assez bien classés pour obtenir le titre, n'ont pas ce droit. C'est peut-être un mauvais système — là aussi, on peut discuter, et je serai probablement d'accord que c'est un mauvais système — mais cela ne fait pas des pharmaciens des "rentiers".</p>

<p>Si les pharmaciens sont des rentiers, alors tous les gens qui ont un boulot demandant une quelconque qualification sont des rentiers. Un coiffeur ayant dix ans d'expérience obtiendra plus facilement un emploi de coiffeur que quelqu'un qui n'a jamais approché une paire de ciseaux d'une chevelure. Est-ce une raison pour dire que le premier possède une "rente" sur ses dix ans d'expérience ? Bien sûr que non.</p>

<p>Mais alors pourquoi donc tous ces gens extrêmement compétents parlent de "rente" et de "rentiers" là où ces termes n'ont pas leur place ? Il y a là une volonté politique évidente : à force de toujours dire que les "vrais rentiers" sont les fonctionnaires et les pharmaciens et les coiffeurs ayant de l'expérience, on fait progressivement accepter comme une évidence que les "rentiers", au sens strict, n'existent pas. Que ceux qui touchent des rentes, des vraies, sont nécessairement des gens qui ont travaillé très dur pour obtenir les possessions qui leurs rapportent ces rentes, et qu'ils les méritent amplement, contrairement à ces salauds d'assistés de pharmaciens et d'accompagnateurs de train.</p>

<p>Je peux parfaitement comprendre que cet état d'esprit ait cours aux États-Unis. Le plus riche américain, Bill Gates, est incontestablement un homme exceptionnellement intelligent, qui a créé énormément de choses qui sont utilisées à profit par des milliards de personnes dans le monde entier. De plus, les rentes qu'il touche sont maintenant consacrées à sauver des vies dans les populations les plus défavorisées au monde, en tentant avec un certain succès de guérir la malaria et le SIDA et d'autres atrocités de la nature. Et Bill Gates est loin d'être seul : Larry Page et Sergey Brin, fondateurs de Google, et respectivement 17ème et 20ème fortunes mondiales d'après <a href="http://www.forbes.com/billionaires/" title="The World&#x27;s Billionaires - Forbes">Forbes</a>, sont seulement les plus connus dans un groupe de rentiers qui ont créé leur propre richesse, pour le plus grand bien de tous. C'est en grande partie grâce à ces trois-là que je peux maintenant connaître le montant de leur fortune en quelques secondes (respectivement 81, 29.2 et 28.7 milliards de dollars). J'ai énormément d'admiration pour ces gens, et même si 30 ou 80 milliards c'est objectivement un peu beaucoup pour une seule personne, je ne vais certainement pas leur reprocher leur statut de rentier. Ni à qui que ce soit d'autre d'ailleurs. Il y a des rentiers très sympas. J'ai moi-même un ami rentier. Bref.</p>

<p>Mais… en France ? Vraiment, on réussit à vendre l'idée que les fortunes sont toutes construites sur l'entreprenariat et l'innovation technologique qui bénéficie à tout le monde ? Dans un pays où la première fortune, Lilianne Bettencourt, n'a jamais travaillé de sa vie ? (12ème fortune mondiale avec 36.8 milliards de dollars. Si vous suivez, oui, l'héritière de l'Oréal est plus riche que les créateurs de Google. Le monde va très bien. Circulez, y'a rien à voir.) Et où les quelques suivants, (Bernard Arnault, François Pinault, Serge Dassault, etc.) sont devenus milliardaires en réinvestissant des millions reçus en héritage pour racheter à bas prix des sociétés de mode, de luxe et d'armement, pour maximiser leur profit ? Cela est certainement une activité demandant énormément de travail et beaucoup d'intelligence — à leur place j'aurais probablement essayé de faire pareil, et sans doute je n'aurais pas eu autant de succès. Je ne dis certainement pas que ces gens sont des imbéciles paresseux. Seulement que leur contribution au bien-être de la société est nettement moins évidente que celles de Bill Gates ou Larry Page. Cela ne les empêche pas d'être milliardaires.</p>

<p>Être milliardaire, cela veut dire que si du jour au lendemain vous arrêtez de travailler et confiez vos avoirs à un gestionnaire de fortune, vous et vos descendants peuvent vivre le restant de leurs jours avec un revenu mensuel avant impôts de 4,17 millions d'euros par mois (supposant un rendement annuel très raisonnable de 5%), soit <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_European_countries_by_average_wage" title="List of European countries by average wage - Wikipedia, the free encyclopedia">1473 fois</a> le revenu mensuel brut moyen en France. Largement plus d'une vie de salaire, qui tombe chaque mois, sans rien faire, parfois uniquement en vertu d'avoir bien choisi ses parents. C'est ça, un "vrai rentier".</p>

<p>Entendons-nous bien : je suis entièrement réceptif à l'idée que les professions réglementées en France doivent être réformées. Peut-être que le statut spécial des employés de la SNCF, hérité d'un âge où la profession de cheminot était extrêmement pénible, est aujourd'hui injustement favorable aux accompagnateurs de train, et gonfle artificiellement le prix des billets pour les voyageurs. Peut-être que des syndicats d'employés SNCF bloquent injustement une réforme qui serait bénéfique pour le pays. Peut-être que le monopole des pharmaciens n'est pas justifié, et que tout se passerait beaucoup mieux pour tout le monde si les médicaments non-soumis à prescription pouvaient être vendus en grande surface. (C'est le cas aux États-Unis, et ça semble plutôt bien marcher.) Peut-être que le système de license pour les taxis parisiens est archaïque et que le réformer et le libéraliser serait bénéfique pour tous les parisiens. Je connais mal tous ces dossiers, mais mon a priori est qu'effectivement, des réformes libérales dans ces secteurs seraient extrêmement positives. Et j'attends avec impatience un débat sérieux là-dessus.</p>

<p>On peut aussi défendre l'idée que le droit de léguer sa fortune à sa descendance est inaliénable, et qu'il serait immoral pour l'état de prélever des droits de succession sur un patrimoine qui a déjà été taxé. J'ai peu de sympathie pour cette position, mais oui, on peut discuter, évaluer les possibilités, voir les conséquences sociétales de différents choix en matière d'impôt sur le capital et de droits de successions, et décider en conséquence. De mon point de vue, un débat honnête bâti sur une représentation fidèle de la réalité est toujours utile.</p>

<p>Par contre, ceux qui veulent engager cette discussion en prétendant que "le vrai rentier", en France, aujourd'hui, ce n'est pas le milliardaire héritier de l'Oréal/Auchan/Vuitton, mais bien l'accompagnateur de train payé un salaire très moyen pour poinçonner votre ticket sur le Lyon-Paris, ceux-là, posent les bases du débat à un tel niveau de foutage de gueule que le dialogue en devient difficile.</p>]]></description><wfw:commentRss>http://sergeboucher.com/blog/rss-comments-entry-35171784.xml</wfw:commentRss></item><item><title>Après la grève…</title><dc:creator>Serge Boucher</dc:creator><pubDate>Wed, 17 Dec 2014 04:23:58 +0000</pubDate><link>http://sergeboucher.com/blog/2014/12/17/apres-la-greve.html</link><guid isPermaLink="false">744095:8927363:35152572</guid><description><![CDATA[<p>Monseigneur <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Havelock_Vetinari">Vetinari</a>, le génial despote éclairé d'Ankh-Morpork, doit son exceptionnelle longévité à une fine compréhension de la psychologie de ses sujets. En particulier, il sait qu'au-delà de leurs revendications plus ou moins explicitement révolutionnaires, ce qu'ils désirent au fond de leur coeur est que le monde de demain soit exactement, précisément, le même qu'aujourd'hui, que les choses restent comme ils en ont l'habitude.</p>

<p>On voit beaucoup de Morporkiens ces jours-ci en Belgique. Dans la rue, dans la presse, au pouvoir. Le gouvernement voudrait que les choses restent comme elles le sont, mais la population vieillit, l'état est endetté et déficitaire. Alors il ajuste au minimum : il monte un peu la manette "durée du travail", réduit un peu le curseur "indexation des salaires", histoire que tout revienne à peu près en équilibre sans que quoi que ce soit ne change pour les ministres et les employeurs.</p>

<p>Les syndicats ne sont pas contents. Ils refusent que l'on touche à ces manettes-là, préférant pousser un peu la manette "impôt des riches", histoire qu'eux puissent continuer à travailler le même temps pour le même salaire.</p>

<p>Une chose embêtante chez les gens qui ne veulent pas que les choses changent, c'est leur conviction que l'immobilité est non seulement désirable, mais possible, voir normale. Que le changement ne survient que suite à quelque mauvaise action, et qu'un petit réajustement suffit pour retrouver le status quo ante. Parfois, un status quo disparu depuis bien longtemps.</p>

<p>Nous dévelopons tous notre vision du monde entre l'enfance et le passage à l'âge adulte, en comparant ce que nous observons avec ce que nos parents et enseignants tentent avec plus ou moins de succès de nous transmettre. Et tous nous nous retrouvons un jour adultes, porteurs d'une référence plus ou moins consciente au monde tel qu'il était quand notre instituteur avait vingt ans. Pour la majorité des actifs européens aujourd'hui, cette référence se situe quelque part dans les trente glorieuses.</p>

<p>Cette période de notre histoire, caractérisée par une croissance spectaculaire par sa vigueur et sa durée, est de fait le standard par rapport auquel nous jugeons toutes les époques qui lui ont succédé. Il semble absurde, au simple niveau sémantique, qu'une période puisse être considérée à la fois comme "glorieuse" et "normale", mais c'est bien comme cela que nous nous la représentons. C'est par rapport à ce standard glorieux que toutes les années depuis 1973 sont divisées entre crises plus ou moins sévères et reprises plus ou moins dynamiques.</p>

<p>Comme le montre Thomas Piketty, avec l'avantage de quelques décennies de recul, ces 28 années n'avaient absolument rien de normal : une concentration des richesses extrêmement faible historiquement et une croissance économique dopée par le "rattrapage" de nos économies vis-à-vis du géant américain, beaucoup moins touché par la guerre, ont produit une société où, pour la première fois depuis des siècles, le travail était abondant et les êtres plus ou moins à égalité. Quand le capital accumulé au fil des âges a été détruit par trente ans de guerre, personne n'est riche, mais chacun a l'opportunité de le devenir par son travail.</p>

<p>C'est durant cette période que se sont développées à la fois nos valeurs libérales-égalitaires et la sociale-démocratie moderne, reposant sur un marché libre mais régulé, garant d'opportunités égales pour tous. Ceci est bien sûr une simplification grossière, mais néanmoins nécessaire pour résumer en quelques paragraphes le demi-siècle d'histoire qui nous a mené à la crise actuelle.</p>

<p>Les républicains américains et les socialistes européens ont des idées très différentes sur la meilleure façon de gérer un pays, mais tous sont d'accord, au moins en paroles, sur le but à atteindre : que toute personne courageuse, quelles que soient ses origines, ait la possibilité d'atteindre par son travail un certain comfort de vie. Que personne, aussi malchanceux soit-il, ne soit jamais totalement abandonné par la communauté.</p>

<p>De même, tous les pays occidentaux, des États-Unis à la Suède, sont grosso-modo sociaux-démocrates. Bien sûr il y a d'énormes différences de générosité entre l'état-providence américain et son homologue scandinave, mais les États-Unis ne sont pas exactement un "Wild West" où les perdants ne reçoivent aucun soutien de l'état, et la Suède repose sur une économie de marché qui a créé un nombre conséquent de milliardaires.</p>

<p>La fiscalité de tous les pays occidentaux est née de la confrontation de ces valeurs aux réalités économiques de l'après-guerre. Là aussi les différences sont significatives, mais ce ne sont que des déclinaisons d'une même recette : impôt progressif sur le revenu, taxes moins progressives sur la consommation, droits de succession relativement faibles, impôt sur le capital faible ou nul.</p>

<p>Durant les trentes glorieuses, la recette fonctionnait : il y avait beaucoup de laissés pour compte, mais l'état-providence leur évitait de justesse la misère, et ceux qui avaient beaucoup de courage et un peu de chance pouvaient accéder à la classe moyenne naissante.</p>

<p>Cinquante ans de progrès technologique et de concentration du capital ont radicalement changé la donne. Et c'est là que se trouve le noeud que la confrontation actuelle entre gouvernement et syndicats échoue à déméler : nos valeurs communes de justice sociale reposent sur une fiscalité conçue il y a soixante ans et totalement inadaptée à la réalité du 21ème siècle.</p>

<p>Depuis 1950, la valeur du capital privé détenu par les européens, exprimée en pourcentage du revenu national, a plus que doublé. Il n'est pas besoin d'être fin économiste pour comprendre ce que cela implique. Quand le capital est rare, presque toute la production de valeur vient du travail. Beaucoup d'ouvriers construisent des voitures avec peu d'outils. Et donc une grande partie du produit de la vente de ces voitures revient aux nombreux ouvriers sans qui les voitures n'existeraient pas. C'était la réalité en 1950.</p>

<br />
<img src="http://www.voxeu.org/sites/default/files/image/FromApr2012/piketty%20fig2%2026%20sep(1).png" />
<br />

<p>En 1999, dans ses usines aux États-Unis, il faut à Toyota <a href="http://factsanddetails.com/japan/cat23/sub184/item927.html">15 heures-homme</a> pour produire une voiture.  Là non plus, nul besoin d'être expert en chaînes de production pour comprendre que ceci n'est possible que grâce à des machines, des robots, bref : du capital. On ne sera donc pas surpris que la grande majorité du produit de la vente de ces voitures revienne à ceux qui possèdent l'usine, pas aux travailleurs.</p>

<p>La même transformation opère dans tous les secteurs. Les ouvriers et employés se raréfient, une part de plus en plus grande de la production repose sur le capital. J'ai récemment été acheter des meubles Ikea, pour la première fois depuis longtemps. Il y a seulement quinze ans, ceci impliquait de nombreuses interactions humaines. On voyait des employés dans tous les rayons, prêts à répondre aux questions, aiguiller l'acheteur. La semaine passée, j'ai choisi mes meubles sur le site internet, exporté la liste des paquets sur l'application iPhone (très bien faite), puis traversé le magasin pour aller chercher mes boites dans les énormes rayons self-service avant de les scanner moi-même à la caisse et de régler l'addition via le terminal Banksys. Le parking s'étendait à perte de vue, des centaines de voitures étaient garées devant ce magasin qui reçoit des milliers de clients chaque jour. J'ai peut-être croisé 50 employés, dont la moitié travaillait dans le restaurant. Là aussi, il ne fait nul doute que l'écrasante majorité du produit des ventes de ce magasin revient à ceux qui possèdent le bâtiment et la propriété intellectuelle, pas à ses employés.</p>

<p>On a cru un temps que le salut de l'emploi en Europe viendrait des services, que les ouvriers délaissés par l'automatisation et les délocalisations pourraient se reconvertir. Mais cette opportunité est également en train de disparaître : les self-scans remplacent les caissiers, les applications "fitness" remplacent les "personal trainers", les technologies de l'information rendent le salaire d'un secrétaire de plus en plus difficile à justifier.</p>

<p>Et ce n'est que le début. Comme l'explique brillamment <a href="https://www.youtube.com/watch?v=xx310zM3tLs">Jeremy Howard</a>, les ordinateurs sont en train d'acquérir les compétences qui sont pour le moment rémunérées dans le secteur des services : voir, lire, compter, analyser, conduire.</p>

<p>Cela fait déjà quelques années qu'il n'y a plus aucune raison d'envisager employer des conducteurs pour opérer une nouvelle ligne de métro. Ce sera très bientôt vrai également pour les trams, les bus et les taxis. La voiture qui se conduit elle-même existe déjà : les prototypes de Google ont déjà conduit un million de kilomètres sans intervention humaine et sans incident. Elle doit encore être homologuée, et cela prendra du temps. Elle coûte un million de dollars, et cela est beaucoup. Mais le prix va baisser.</p>

<p>Une license de taxi parisien coûte 240.000€. Combien de temps avant que cela soit légal et plus avantageux de construire des taxis qui se conduisent tous seuls que d'employer des taximen ? 5 ans ? 10 ans ? Puisque l'on parle de politique Belge, rappelons que le gouvernement veut augmenter l'âge de la pension à 67 ans en 2030. Question : est-ce avant ou après que tous les taximen d'Europe aient perdu leur boulot ? Et que toute la part des revenus des transports publics qui revient maintenant aux conducteurs soit entièrement transférée à ceux qui possèdent les métros, trams, bus et voitures qui se conduisent tous seuls ?</p>

<p>Est-ce que quiconque, à la lumière de tout cela, croit sérieusement que la solution est de décaler de deux ans l'âge de la pension ? Ou d'augmenter légèrement l'impôt sur les revenus du capital ?</p>

<p>Le seul vrai problème est là : il est impossible de construire une société juste et équitable à une époque où l'écrasante majorité des revenus provient du capital, en se basant sur une fiscalité issue d'une époque où l'écrasante majorité des revenus provenait du travail. Pire, les forces vives de gauche et de droite que l'on voit s'affronter aujourd'hui sont toutes deux mal équipées pour gérer cette transition inéluctable. </p>

<p>Contrairement à ce qu'une certaine droite ultra-libérale voudrait nous faire penser, les syndiqués ne sont pas tous des égoïstes qui ne s'intéressent qu'à défendre leurs soi-disant "privilèges" au risque de faire crouler toute la société. Ce sont en grande majorité des gens courageux qui sont à juste titre fiers de leurs compétences et de leur capacité de travail, et qui voient de façon bien compréhensible la chute de leur pouvoir d'achat depuis deux décennies comme le résultat d'une prise de pouvoir injuste par des gens plus chanceux mais pas plus méritants qu'eux. Mais ceci n'enlève rien au fait qu'une bonne partie de leurs compétences est rendue progressivement obsolète par les avancées technologiques et la disponibilité croissante de capital.</p>

<p>Contrairement à ce qu'une certaine gauche voudrait nous faire penser, les patrons libéraux ne sont pas tous des égoïstes assis sur leurs privilèges et ne s'intéressant qu'à maximiser leurs profits en écrasant et exploitant les travailleurs qui sont les seuls véritables créateurs de richesse. La plupart pensent sincèrement que leur position dominante est justifiée, qu'ils ont simplement mieux géré leurs cartes dans un système qui donne des chances plus ou moins égales à tout le monde. Et, si l'on était encore en 1960, ils auraient probablement raison. Ceci n'enlève rien au fait que notre société devient de plus en plus inégale, et que de plus en plus de patrons, si travailleurs et courageux soient-ils, sont patrons en grande partie parce qu'ils sont nés au bon endroit au bon moment. </p>

<p>Je ne me prétend certainement pas neutre dans cet affrontement. Le combat actuel des syndicats me semble moralement beaucoup plus juste que celui du gouvernement et des grands patrons. Même si les grévistes ont ces dernières semaines parfois employé des méthodes qui me déplaisent, très rarement qui me révoltent, leur action était me semble-t-il absolument nécessaire face au projet gouvernemental. Si, comme on peut maintenant l'espérer, ils obtiennent du gouvernement un allègement de l'impôt sur les revenus du travail compensé par un accroissement de l'impôt sur les revenus du capital, cela sera indiscutablement un pas dans la bonne direction.</p>

<p>Malheureusement, cela ne sera qu'un tout petit pas. Tout le fond du problème restera à résoudre. Et tant que tout le monde restera persuadé que les choses n'ont pas fondamentalement changé depuis 1960, qu'il existe le moindre espoir d'amener une société juste et équitable en conservant un système né d'une époque révolue, les réformes réellement nécessaires resteront politiquement inatteignables.</p>]]></description><wfw:commentRss>http://sergeboucher.com/blog/rss-comments-entry-35152572.xml</wfw:commentRss></item><item><title>On the Blackness of Black Peter</title><dc:creator>Serge Boucher</dc:creator><pubDate>Wed, 20 Nov 2013 02:25:00 +0000</pubDate><link>http://sergeboucher.com/blog/2013/11/20/on-the-blackness-of-black-peter.html</link><guid isPermaLink="false">744095:8927363:34393971</guid><description><![CDATA[<p>I spend a lot of time debating online, and I'm often surprised at what people get upset about. Last year, when the city of Brussels decided for once to replace its Norwegian-grown christmas tree with a modern tree-like sculpture made of steel, light and plastic, thousands of people flocked to internet forums to denounce this as an unacceptable attack on Western civilization. They claimed, on no basis whatsoever, that this was all a conspiracy by Belgian Muslims to undermine Christmas celebrations and pave the way for the establishment of Sharia law in Belgium.</p>
<p>There was not a shred of evidence for this, and it made absolutely no sense, but that didn't prevent numerous otherwise sane people from hurling obscenities at anyone cooly pointing out the facts of the matter and the complete absence of any controversy. One year later, as a very organic, European-grown tree is making its way back to Brussels' Grote Markt perfectly on schedule, some of these fools are still convinced that it's only through their "activism" that Brussels still celebrates Christmas.</p>
<p>So I've seen more than my share of people who voice angry opinions about things they know nothing about. Yet I don't think I've ever seen so much mindless rage as has poured over the Zwarte Piet controversy that now engulfes many of my friends' virtual walls and other usually pleasant discussion fora. Since this absurdity shows no sign of blowing over anytime soon, I thought I'd here lay down the facts as best I understand them, so I can point to this post in any future discussion. I'm not sure it will convince anybody, but it will sure save me a lot of typing.</p>
<p>So here's a very abbreviated list of arguments I've seen spouting all over the internet, and why they don't make any sense.</p>
<h3>"The UN is threatening to ban Zwarte Piet"</h3>
<p>No, it's not. Some people who think Zwarte Piet is a racist symbol got to the UN's attention, and its Human Rights Council <a href="http://www.scribd.com/doc/177303852/De-brief-van-de-VN-over-Zwarte-Piet">asked</a> the government of the Netherlands for clarification, which it <a href="http://www.scribd.com/doc/177304035/Het-Nederlandse-antwoord-op-de-VN-brief">gave</a>. That sums up the extent of official involvement on this.</p>
<p>Shockingly, the UN does not have the authority to ban cultural demonstrations in its member states. Its UNESCO specialized agency has the authority to investigate cultural and educational issues on an advisory basis, which is what it's doing here. End of story.</p>
<h3>"The UN is wasting valuable resources investigating this"</h3>
<p>Actually "investigating" is much too strong a word. The UN's Human Rights Council received a <a href="http://www.iamexpat.nl/read-and-discuss/expat-page/news/un-not-investigating-zwarte-piet-racism">complaint</a> from something called the Working Group of Experts on People of African Descent, a group consisting entirely of volunteers and apparently unaware that the <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Recent_African_origin_of_modern_humans">whole of humanity</a> is of African descent.</p>
<p>In response to the complaint of these unpaid volunteers, UNHRC wrote one letter in January, to which the Dutch government replied in June. I don't know how many letters those two entities write each year, but I'll venture that it's enough that two additional missives don't make for an overwhelming burden.</p>
<h3>"We've been doing this for thousands of years, why is the UN attacking an age-old tradition now?"</h3>
<p>I like this one a lot, because it happens to be wrong on all possible levels.</p>
<p>While the closely-related holiday of Christmas does go back thousands of years, even to pre-Christian <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Christmas#History">traditions</a>, the first references to Zwarte Piet only appeared in the middle 19th century, and the character continuously evolved well into the 20th. As age-long traditions go, this is a very recent one.</p>
<p>More to the point, the character was not suddenly made controversial by the United Nations. Dutch citizens of all races have raised concerns about him for <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Zwarte_Piet#Controversies">at least</a> a generation. It seems that the UN probe originates from Dutch citizens who, unsure on whether they'd get a fair hearing in the Netherlands, looked for international mediation.</p>
<p>And obviously, just because we've done something a certain way for a long time doesn't absolve it from reconsideration. Slavery, denying the vote to women and bullfighting are only three examples of despicable practices that endured for centuries before anyone started questioning them. I'm sure you can name many more.</p>
<h3>"There can't be anything racist about Zwarte Piet because he's not black! He's just a chimney sweep whose face is covered in soot."</h3>
<p>I've seen this raised a lot by French-speaking Belgians, who kinda-sorta-have a bit of a point.</p>
<p>The legend of P&egrave;re Fouettard (literally "whipping father", the French equivalent of Zwarte Piet), as told in north-eastern France and French-speaking Belgium, is different from its Dutch counterpart, and goes something like <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/P%C3%A8re_Fouettard#Origin">this</a> : a greedy innkeeper kidnaps three wealthy kids on their way to a prestigious boarding school in order to rob them. He slits their throats and, in some versions, hack them to pieces and cook them in an earthy stew for his evening dinner. A passing Saint-Nicholas discovers the crime, resurrects the children and binds the innkeeper to his service. He now follows him on his errands, sweeping chimneys for Saint-Nicholas to crawl into, and punishing ungodly or otherwise bad children who deserve no gifts but that of a sound whipping.</p>
<p>In some parts of France the character is still undoubtedly pictured as a White chimney sweep:</p>
<p><span class="full-image-block ssNonEditable"><span>&nbsp;</span></span></p>
<p style="text-align: center;"><img src="http://www.belgaria.be/BULGARES_CELEBRES/Pere_fouettard.jpg?__SQUARESPACE_CACHEVERSION=1384911958563" alt="" /></p>
<p>Elsewhere, however, especially in Brussels, the character is represented exactly as he is in the Netherlands, like this :</p>
<p><span class="full-image-block ssNonEditable"><span>&nbsp;</span></span></p>
<p style="text-align: center;"><img src="https://fbexternal-a.akamaihd.net/safe_image.php?d=AQAgyO_HwCpcOwp-&amp;w=377&amp;h=197&amp;url=http%3A%2F%2Fwww.lepeuple.be%2Fwp-content%2Fuploads%2F2013%2F10%2Fsaint-nicolas-et-pere-fouettard-t8886.jpg&amp;cfs=1&amp;__SQUARESPACE_CACHEVERSION=1384911996653" alt="" /></p>
<p>Now, this curly-black-haired dude wearing lipstick might very well be a chimney sweep (although judging by his impeccable colorful clothes he must have changed since his last assignment), but then he's a black chimney sweep. Incidentally, the above image happens to be the cover picture for a facebook group dedicated to defending the character against the mighty UN. It has nearly 50.000 members, many of whom repeatedly assert to anyone who'd listen that the guy pictured there is clearly white.</p>
<p>Now, it's perfectly fine for reasonable people to disagree on whether or not the legend and its current representation raise the question of racism. But anyone who says the UN is deeply misguided about the nature of Zwarte Piet only betrays his ignorance. The Dutch character is not, and has never been, a chimney sweep. He's simply the black servant of Sinterklaas.</p>
<p>If you're disinclined to trust me on this, just read the Dutch government's <a href="http://www.scribd.com/doc/177304035/Het-Nederlandse-antwoord-op-de-VN-brief">answer</a> to the UN questions. It clarifies some confusion on whether or not the Dutch government is planning to nominate the Sinterklaas festival as a piece of Intangible Cultural Heritage worthy of safeguarding, and emphasises that the Dutch government does a lot to prevent racial discrimination, which it certainly does.</p>
<p>But at no point does the official response of the Dutch government raise any question on the ethnicity of Zwarte Piet. He's a black guy. Always has been. If you don't know that, you don't know anything about this controversy.</p>
<h3>"This is one more attempt to undermine our culture by outsiders, who resent Western civilization, want to divide us, and are sure that all white people are racists"</h3>
<p>I've kept that one for last because it is the most insidious. Again, before it was an international phenomenon, this was for years a controversy among Dutch citizens, so the claim that this is an attack by "outsiders" is patently false.</p>
<p>But what makes this claim especially loathsome is that many of the complaints voiced against Zwarte Piet were made and are made by Black Netherlanders of Surinamese and Antillean descent. Why are these Black people Dutch citizens ? Because a few centuries ago, the Dutch Empire claimed Suriname and the Antilles as colonies, enslaved the local population and brought African slaves there for economic benefit. It takes a very special combination of ignorance and xenophobia to describe as "outside aggression" the concerns of Dutch citizens who live in the Netherlands only because their ancestors were once the personal property of the Dutch Empire. Here again, if you don't know this, you have no business being upset about any aspect of this controversy.</p>
<p>Many people also want to blame Muslims for this, for some reason. Here's a recent post on that same pro-P&egrave;re-Fouettard group:</p>
<p><span class="full-image-block ssNonEditable">&nbsp;</span></p>
<p style="text-align: center;"><img src="https://scontent-a-cdg.xx.fbcdn.net/hphotos-prn2/1425720_419500121509233_1570264462_n.png?dl=1&amp;__SQUARESPACE_CACHEVERSION=1384912226696" alt="" /></p>
<p>This is, if at all possible, even more ridiculous. Suriname and the Dutch Antilles are overwhelmingly Christian and have negligible Muslim populations. The only evidence I've found that the Muslim minority in the Netherlands care at all about this is a survey that found many Dutch Muslims understand how the character of Zwarte Piet might be considered offensive by... black people.</p>
<h3>In conclusion</h3>
<p>I have not adressed in the above the question of whether or not the Zwarte Piet character is in any way racist. Nor am I going to make any suggestion on whether or not the celebrations of Sinterklaas should be changed or in what way. This is ultimately for the Dutch to decide. It almost goes without saying that I don't wish the character to be obliterated. No-one wants that. He's part of our history and shared heritage, even if the Dutch government won't make that claim to UNESCO just yet.</p>
<p>What I do wish is that more people would take the time to study the symbolism behind the character. While he's today only a playful candy-giving fool, studying the legends behind his existence and the society where they evolved is deeply enlightening.</p>
<p>Most of all, I wish everyone who has fond childhood memories of Sinterklaas celebrations would pause a moment before joining a protest group on facebook and writing knee-jerk reactions to things like the recent UN probe. I get why you might understand any suggestion that one of your beloved childhood characters might be racist as an accusation that you, yourself, are racist. But that's not what the UN is saying. That's not what I'm saying. That's not, as far as I can tell, what anyone who has voiced an opinion on this is saying. We just want people to reflect a little on how the character came to be represented as he is. Try it, you may find the exercise is worth your time.</p>
<blockquote>This has turned out so long that I feel a need to thank those who unwittingly contributed to it. While there's a lot of original research in the above, I would never have taken such an interest in, nor learned so much about this issue, without the writings of and discussions with Caroline S&auml;gesser, Marcel Sel, Aziz Madrane and S&eacute;verine de Baets. Obviously none of them has read this at the time of publishing, and any mistake is solely mine.</blockquote>]]></description><wfw:commentRss>http://sergeboucher.com/blog/rss-comments-entry-34393971.xml</wfw:commentRss></item></channel></rss>