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Les chaînes

Vouloir sortir de sa condition, pour le clan, c’est toujours un peu trahir. Même si on a conscience d’être exploité, voire exclu ? Même !

Des types qui, toute leur vie, et avant eux leurs pères et leurs grands-pères, ont été obligés pour gagner leur croûte de descendre dans un trou cradingue, au risque quotidien de l’asphyxie et de l’explosion, qui régulièrement ont vu leurs collègues et camarades crever sous les coups de boutoir de symptômes causés par ce boulot de forçat qu’est la mine... bref, des types qui ont connu les affres d’une condition qui ne peut-être qu’un pis-aller à moins d’être foncièrement masochiste, quand on leur dit que ça y est : qu’ils sont mis en retraite, que leur bagne va fermer, et que plus personne n’y morflera, on s’attend à les voir lancer leurs casques en l’air avec des rires sonores. On se dit qu’ils vont aller s’accouder au zinc, et bellement s’arsouiller pour fêter ça, peut-être même qu’ils joueront à celui qui pisse le plus loin, comme aux temps des culottes courtes, en signe de détente. Non ?

Non. Des malpolis lisant par-dessus mon épaule m’objectent de fort belles choses. Des paroles pleines de sagesse, parfumées à la myrrhe et au benjoin, émouvantes jusqu’au sanglot : l’attachement à son métier, la satisfaction du labeur accompli, la solidarité des camarades tout au long des petits matins frileux et des cortèges d’enterrements...

*

Des citoyens qui n’ont connu que la hideur de ces bâtiments sans âme qu’on nomme pudiquement « grands ensembles », la mélancolie du béton, les gaz d’échappements... Des parents qui n’ont rien de mieux à proposer à leur marmaille, en guise d’horizon, qu’un cafardeux parking d’hypermarché, l’opprobre d’un nom de cité qui sent le souffre et l’agonie résignée du vieux platane asphyxié que les piafs ont déserté... quand ils apprennent qu’enfin, enfin, leur barre HLM va être dézinguée à grands coups de dynamite dans le fondement... quand on leur explique qu’enfin, ils vont pouvoir quitter leur gourbi devenu quasi insalubre et qu’ils vont être relogés dans de plus modernes appartements, à taille humaine, on se dit qu’ils vont se précipiter à la fenêtre et moult brailler leur contentement. Non ?

Non. Des journalistes dans le poste me montrent les gueulantes de désespoir, les portes claquées à regrets, les résistances dérisoires et, ultimes paraboles de l’arrachement, les rétines affolées contemplant la grosse boule d’acier qui s’en vient éventrer le gros immeuble...

*

Des pères et des mères qui ont vécu dans l’humilité du Smic, qui ont été usés par les cadences infernales, abrutis par les contre-ordres de butors tournés chefs d’équipes... De petites gens qui, tant de fois, ont eu à subir le mépris de guichetiers ricanant face leur inculture, quand ils constatent que leurs rejetons ont le goût d’apprendre et sont appelés à s’extraire de leur gangue sociale, qu’ils pourront peut-être s’élever d’un cran ou deux, connaître de plus épanouissantes fonctions que celles auxquelles leur condition originelle les vouaient, on se dit qu’ils vont mettre les petites gamelles dans les grandes, qu’ils vont débaucher les voisins, les amis et faire une fiesta d’enfer pour célébrer la fin de la malédiction déterministe. Non ?

Non. De traîtres rats de bibliothèques, de fourbes forts en thème ou de sournois besogneux du théorème, fils de prolos ordinaires ou filles d’analphabètes, admettent à mots couverts l’ire patriarcale, leur mise à l’index de la famille, le mépris du clan qui ne supporte pas l’idée qu’un des siens puisse seulement songer à s’en sortir...

*

Les malpolis qui lisent par-dessus mon épaule feraient mieux de lire par-dessus celle d’Aldous Huxley. Ils y trouveraient le secret du bonheur, qui consiste à aimer ce qu’on est obligé de faire : «  tel est le but de tout conditionnement. Faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper. »

C’est ça qui est terrible, avec les malpolis : ils ne lisent pas par-dessus les bonnes épaules. Alors forcément, ils ne comprennent pas bien pourquoi les gens aiment les chaînes qu’ils ont aux pieds, et ils y trouvent de belles raisons romantiques. Mais reconnaissons-leur une qualité, aux malpolis : ils vivent dans un monde parfait. Le meilleur, en fait...


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2 réactions à cet article    


  • haddock 14 février 2008 14:01

     ?????????????????????????????????????????????????????

    oui ? non ?


    • italiasempre 15 février 2008 00:22

      C’est une page de votre roman ça ?

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