06/01/2008

Bartabas (artiste équestre) a un coup de sang budgetaire

Partager
Convoqué à la Direction Régionale des Affaires Culturelles d’Ile de France le vendredi 21 décembre, trois heures avant le début de son spectacle, Bartabas s’est mis en colère et s’en est pris au mobilier de la DRAC en apprenant que l’Etat ne tiendrait pas ses promesses budgétaires envers l’Académie du spectacle équestre de Versailles. Interpellé deux heures plus tard et mis en garde à vue jusqu’au lendemain en fin de matinée à la suite d’une plainte déposée par le directeur de la DRAC, il nous a confié cette lettre ouverte au ministre de la Culture et de la Communication.
BARTABAS ECRIT A ALBANEL
"Les raisons de la colère"


Sachez, Madame la Ministre, que s’il vous est arrivé de me qualifier de "grand artiste, mondialement connu", je me considère, moi, comme un artisan qui jour après jour, du matin au soir, aux cotés de cinquante compagnons, travaille avec passion et dévouement à cette forme nouvelle que nous avons créée et qui, comme vous le dites, "enchante le public depuis plus de 20 ans".

Oui, le Théâtre Zingaro peut se targuer aujourd’hui de jouer à guichet fermé, où qu’il se trouve, en France comme à l’étranger.

Il a, pour en arriver là, soir après soir depuis 20 ans, tissé patiemment une vraie relation, faite de fidélité et de respect, avec son public ; sans jamais se compromettre dans les émissions crétinisantes de la télévision que vous financez en les assimilant abusivement à un service public.

Oui, Madame la Ministre, on peut proposer un travail exigeant, sensible, et pourtant populaire - si ces mots ont encore un sens pour vous.

Cette "œuvre" d’une vie n’a de sens que dans le respect absolu que nous portons à la représentation publique ; ce "rendez-vous" qui est sa raison d’être.

C’est pour cette raison, Madame la Ministre, que l’on ne convoque pas un artiste trois heures avant une représentation pour lui annoncer une telle nouvelle ; et lorsque celui-ci donne à son désespoir l’expression de la colère, on ne demande pas deux heures après les faits sa mise en garde à vue, l’empêchant de se rendre à son théâtre pour la représentation du soir.

C’est faire preuve de mépris, ou au mieux d’incompétence. Et sur ce point, Madame la Ministre, j’aimerais entendre vos excuses.

Parallèlement au Théâtre Zingaro d’Aubervilliers, j’ai rêvé l’Académie du spectacle équestre de Versailles pour affronter sans tricher ce que la génération qui m’a précédé – celle de 68 - a oublié d’assumer : la transmission du savoir.

Je la considère, moi, comme un devoir, une mission - mais ces mots ont-ils encore un sens pour vous ? A travers le parcours d’un homme et d’un cheval qui s’apprennent, je veux transmettre une conception du travail bien fait, dans l’écoute et le respect de l’autre, du public et de soi-même.

J’ai rêvé cette compagnie école pour dire aux jeunes d’aujourd’hui qu’il est possible de se construire en travaillant et non de se détruire au travail.

Cela, Madame la Ministre, je l’ai rêvé… et je l’ai créé, bénévolement, en y consacrant beaucoup de temps, d’énergie et de passion. Alors qu’il m’eût été facile d’enseigner mon art dans le monde entier contre une forte rémunération.

Cette Académie n’est pas la mienne ; elle appartient à ceux qui l’a font exister, jour après jour, prouvant ainsi la valeur de leur engagement.

Voilà cinq ans qu’ils se battent pour faire exister ce rêve et prouver sa pertinence. C’est aujourd’hui une école unique au monde, et que le monde vous envie !

Voilà plus d’un an que mes administrateurs et moi-même alertons les pouvoirs publics sur la nécessité de prendre en considération nos demandes somme toute très modiques, puisqu’elles concernent moins de 20% du budget général.

Depuis un an, ce ne sont de la part de vos services que méfiance, tergiversation et humiliation, jusqu’aux faits récents dont vous ne pouvez ignorer le détail.

Face à tant de mépris et d’arrogance, je ne comprends plus qu’à travers vous, Madame la Ministre, l’Etat français grâce à sa politique culturelle soit si fier de pouvoir compter Bartabas parmi les artistes représentant le mieux la France à l'étranger, lui dont le parcours jugé irréprochable a permis de créer l’une des plus importantes compagnies françaises.

Si les choses devaient en rester là, je me verrais dans l’obligation de remettre toutes les distinctions dont l’Etat français a bien voulu m’honorer. (lire ci-dessous)

Elles ne représenteraient plus rien pour moi, et votre fonction à travers vous, pas grand-chose.Bartabas

(publié dans Le Nouvel Observateur du 3 janvier 2007)

Bartabas a reçu les distinctions suivantes :

Chevalier de l’Ordre National du Mérite, remis par Madame Catherine Trautman, Ministre de la Culture et de la communication, le 01/04/1999

Chevalier du Mérite Agricole, remis par Monsieur Jean Glavany, Ministre de l’Agriculture et de la Pêche, le 04/02/2002

Chevalier de l’Ordre National des Arts et des Lettres, remis par Monsieur Renaud Donnedieu de Vabres, Ministre de la Culture et de la Communication, le 22 juin 2004.

Chevalier de la Légion d’Honneur, par décret de Monsieur le Président de la République, le 31 décembre 2004 – décoration non remise.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire