La sagesse ne serait-elle pas alors aujourd’hui de donner du temps au temps ?
Nous, Français, nous avons cru longtemps que l’Europe politique était le but indépassable de la construction européenne. La création de l’euro s’est inscrite dans ce courant, comme l’avait été la mise en place du Parlement de Strasbourg, comme le sera ensuite l’élargissement aux pays de l’Est. Puis « Stop » : le Traité se voulant Constitution est rejeté par référendum ! On lui a substitué alors un simple Traité simplifié qui n’a plus l’ambition d’être constitutionnel. Mais il ne suscite pas l’enthousiasme des 450 millions d’Européens, et s’il est adopté, cela ne fera pas du futur président de l’Union européenne le président des Européens. Un président administratif au rabais au lieu du président politique dont l’Europe a besoin pour exister. Mais la machine bureaucratique continue de fonctionner sur la vitesse acquise : les commissaires de la Commission, les parlementaires du Parlement, les ministres du Conseil des ministres, les chefs d’Etat et de gouvernement du Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement sont aux affaires, pressés et souriants comme toujours. Tout semble aller pour le mieux dans cette Europe qui se veut le meilleur des mondes possibles. On continue de négocier avec la Turquie comme si son adhésion allait de soi ; on est vigilant sur la concurrence qui doit être parfaite comme un gaz (un gaz parfait bien sûr !) ; on légifère, on menace, on admoneste, on juge, on condamne...N’aurait-on alors vécu qu’un simple épisode inscrit dans l’un de ces nombreux « stop and go » qui animent la vie des Etats membres depuis le Traité fondateur de Rome, puisque tout va continuer ? Ce serait trop beau : il y a eu de la casse et on ne repart pas du même pas. On peut en effet avoir le sentiment que l’on repart par obligation, par habitude, par lassitude ; puisqu’on en est là, continuons, dit le citoyen, sans plus se préoccuper de savoir où tout ça va le mener, car il a le sentiment que ça n’ira pas très loin, pas jusqu’au bout : adieu donc l’Europe politique. Si l’ambition n’est plus que de gérer les dossiers qui s’empilent à Bruxelles venant des quatre coins de l’Europe (et même au-delà puisque les frontières ne sont toujours pas définies), pourquoi donc s’impliquer dans un projet européen devenu un improbable « idéal platonicien » ? La Commission est là pour faire le travail, comme cela se passe partout aux différents échelons de l’administration française : à Paris, dans les régions, les départements et les communes. Bruxelles est un échelon de plus, rien de plus. Obsédé par la concurrence, ce qui agace particulièrement les Français attachés aux anomalies du marché pour faire preuve d’esprit contestataire. Quant aux missions extérieures de l’Union européenne, comme ce n’est pas demain qu’elle aura une force militaire pour se substituer à l’Otan, elles seront orientées vers l’appoint aux Américains comme en Afghanistan, et bien évidemment dans l’humanitaire - c’est-à-dire que Bruxelles va tenter de faire ensemble, ce que chacun des Etats membres fait très bien seul ! Reste sa monnaie, l’euro, qui, ne reposant pas sur un espace fiscal européen unique, est toujours en cours de consolidation - d’autant que le Royaume-Uni n’est pas pressé d’abandonner la livre. Hier on prenait les sujets de sa Gracieuse Majesté pour des empêcheurs de tourner en rond, des gens qui ne comprenaient pas où se situait leur destin ; aujourd’hui on ne leur donne pas tort ! Pourquoi mettre tous ses œufs dans le même panier ? « Wait and see », telle a été la politique européenne des Anglais depuis qu’ils ont mis un pied de ce côté du Channel ; on ne peut plus leur donner tort ! Puisque l’Europe politique est sinon morte, du moins reportée à dix ans ou dans un siècle, « Wait and see », telle est bien la sagesse d’une grande nation. La grande puissance mondiale européenne est pour... après-demain. L’Europe des 27 n’est en effet qu’un vaste espace commercial - la zone de libre échange que souhaitait Mrs Thatcher -, dans laquelle les hommes, les biens et les services circulent librement, mais qui ne constitue plus une étape sur le chemin de la construction d’une « Europe puissance », mais plutôt la fin du processus initialisée par les pères fondateurs à Rome. Faut-il, pour dépasser ce stade, trouver des compromis pour mettre en place une Constitution amandée par ceux-là mêmes qui l’ont élaborée ? Faut-il revenir à cette idée de « noyau dur » formé par quelques pays membres, comme cela avait été esquissé à Berlin par la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, malgré les réticences des autres pays ? Ces dispositions risquent de n’être rien d’autre que des opérations de communication pour les opinions publiques, c’est-à-dire une fuite en avant devant les difficultés réelles et incontournables du moment que ni le temps ni les déclarations d’intention n’effaceront... La sagesse ne serait-elle pas alors aujourd’hui de donner du temps au temps et de consacrer nos efforts sur l’Euro ? Comment ne pas craindre un clash majeur si les politiques fiscales, les prélèvements sociaux, etc., ne sont pas harmonisés et mis en cohérence entre les pays ayant adopté la monnaie unique. Aucune monnaie ne saurait résister à de telles tensions internes. Traiter le problème des politiques budgétaires, de l’harmonisation du coût du travail et des prélèvements sociaux, etc. est plus porteur d’avenir pour l’Europe que de promulguer une Constitution qui reposerait sur des compromis boiteux. L’avenir de l’Europe se joue d’abord sur la solidité de l’Euro. Cela permettrait de sortir de l’immobilisme actuel en renforçant les liens entre les 12 qui ont adopté l’euro. La monnaie unique va naturellement les amener à se doter d’un espace fiscal et d’une politique économique uniques (il faudra bien sortir par le haut des problèmes découlant des incohérences législatives actuelles). Beaucoup de briques élémentaires sont donc disponibles ou à portée de main pour que les « 12 de l’Euroland » se dotent d’une diplomatie et d’une puissance militaire crédibles ; ils pourraient à moyen terme jouer ce rôle « d’Europe Puissance ». L’obstacle majeur n’est pas d’ordre budgétaire - on peut mettre des choses en commun sans pour autant accroître les budgets. Il est plus dans le fait que le Royaume-Uni a conservé sa Livre sterling, et pour des raisons historiques, culturelles, économiques, dans ses liens avec le Commonwealth et les Etats-Unis. C’est dire que le déblocage de la situation actuelle, ne passe pas par on ne sait quel compromis entre les Etats pour qu’un Traité soit adopté au lieu et place de la Constitution pour sortir du piège de Nice, ou par la création d’une avant-garde vertueuse à travers des coopérations renforcées - ou d’autres mécanismes encore plus subtils -, mais bien plus par l’adhésion du Royaume-Uni à l’euro. Après cela bien des choses se mettront en place d’elles-mêmes : les 13 de l’Euroland auront un poids déterminant au Conseil de sécurité de l’ONU... Leur diplomatie renforcera la communauté internationale... Leurs troupes pourront intervenir sur les zones sensibles... Une industrie européenne de l’armement pourra devenir une réalité. Etc. Le cercle des 13 s’élargira au fur et à mesure que les autres Etats européens rempliront les critères d’adhésion à l’euro, et cette construction aura la solidité d’une fédération d’Etats, à condition que les vieilles lunes sur une Europe sans frontières, ou sur l’adhésion de pays qui ne sont pas dans son espace géographique, comme la Turquie, ne viennent brouiller les cartes. Il est donc sage de ne pas précipiter les choses, d’aller pas à pas pour construire cet édifice. En Europe, la technocratie a tué la politique, et c’est pitié que de voir cela. On s’ennuie déjà... Alors que l’Amérique et toutes les autres grandes nations sont des chaudrons en ébullition traversés de courants violents, l’Europe n’est qu’une région sans frontière, animée des meilleures intentions du monde, soucieuse des droits de l’homme, de sa monnaie, et de... la concurrence ! Alors pour réveiller les esprits endormis et résoudre le problème de la présidence, pourquoi ne pas créer un empereur ? Un empereur élu au suffrage universel européen. On crierait, dans les manifs, à tue-tête : « Vive l’empereur ! », sans risquer de la perdre, la tête... On crierait aussi : « Vive le successeur de Charlemagne ». Napoléon en a rêvé, mais c’est le peuple d’Europe qui l’aurait fait, l’empereur de l’Europe !
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