• Le livre noir des Russes blancs 

    Jacques de Saint Victor
    16/01/2008 | Mise à jour : 17:55 |
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    Alexandre Jevakhoff - Cette passionnante épopée décrit les illusions, la tristesse et les espoirs des émigrés qui ont fui la terreur communiste.

    Les Russes blancs d'Alexandre Jevakhoff Tallandier, 605 p., 29 €.

    Voilà quatre-vingt-dix ans, les Russes qui fréquentaient la Côte d'Azur n'avaient pas la réputation de leurs homologues contemporains. En cet été 1918, la police française s'inquiète pourtant dans une note inédite de la présence de ces «Russes sur la Riviera». Mais, à l'époque, ces derniers n'ont rien de la splendeur frelatée de nos actuels «émirs venus du froid». Ce sont les plus beaux noms de l'armorial russe, mais ces aristocrates désespérés débarquent en France dans les conditions les plus rocambolesques, fuyant la terrible révolution de 1917. Lénine a annoncé la couleur: «La lutte des classes a toujours et partout pris la forme de la guerre civile et la guerre civile est impossible sans les plus affreuses destructions.»

    Ceux qu'on appellera les «Russes blancs» appartiennent à ces victimes ignorées de l'histoire, à celles qui n'inspirent ni pitié ni intérêt parce que l'esprit rapide ou jaloux se dit qu'elles ont probablement mérité leur sort… Ces vieilles classes ne bénéficient pas de la sympathie qu'en cette époque «compassionnelle» on accorde en général à ceux qui ont souffert. Contraints de fuir les tortures et les exactions communistes, les Russes blancs sont délaissés par l'histoire officielle. Qui connaît l'armée du général Denikine, valeureux adversaire de la nouvelle puissance bolchevique? Qui se souvient de ces familles plongées brutalement dans le désespoir? C'est à peine si on garde encore le souvenir en France de ces princes aux noms si complexes, aux allures baroques et à la langue impossible, qui se sont transformés en chauffeurs de taxi ou en gardiens de phare.

    C'est le grand mérite du livre d'Alexandre Jevakhoff, descendant de ces Russes blancs, d'avoir su retracer, tout à la fois avec neutralité et une grande sensibilité, cette double tragédie humaine. Bien que n'étant pas historien de profession, ce haut fonctionnaire réussit avec un brio très sûr à nous plonger dans cette tragédie complexe et son histoire se lit comme une monumentale monographie à l'américaine, avec du souffle, de multiples sources d'information. Il possède un vrai sens de la dramaturgie historique. C'est du Shirer sur la chute de la IIIe République.

    L'auteur est aidé par son sujet, ce qui n'entame en rien son mérite. Les Russes blancs partagent le sort des émigrés français de 1792. Les rapprochements sont flagrants entre ces deux aristocraties qui ont joué les apprentis sorciers de la révolution. Voilà d'ailleurs un trait important qui mérite d'être médité. On le retrouve aussi dans la Chine de 1911 : pour qu'une révolution puisse réussir, il faut qu'elle ait été au départ portée par la prérévolution aristocratique *. Il est donc essentiel d'examiner l'irresponsabilité et la superficialité de ses élites. En Russie, il semble que ces dernières l'aient été autant, sinon plus, qu'en France. Jusqu'à l'hiver 1918-1919, la plupart des Russes fidèles à l'ancien tsar sont convaincus que le nouveau pouvoir révolutionnaire de 1917 va s'effondrer. À Imatra où se sont réfugiés de nombreux Russes blancs, la bêtise règne en maître, comme à Coblence. Un prince affirme : «De conviction, je suis social-révolutionnaire, bien que je n'aie pas encore véritablement pris connaissance du programme» (sic). En 1918, il faut dire que Lénine pensait avoir «raté son coup». Il se rassurait d'avoir tenu plus longtemps que la Commune de Paris, la grande référence des bolcheviks. Ensuite, après la défaite de l'Allemagne, tout dérape et à l'illusion succède la panique.

    Un constat désespéré

    L'auteur excelle à nous relater ces nombreux épisodes de la fuite de Russie, ces drames, misères, courages et lâchetés aussi (comme cette jeune princesse Golitsine refusant une place à sa mère sur la charrette qui lui sert de refuge…) qui ont marqué cette tragique épopée des Russes blancs. Ces derniers finissent par s'échouer aux quatre coins du monde, à Paris, la ville de cœur, à Berlin, à Istanbul ou en Chine. Alors commence une longue traversée du désert qui n'a pris fin qu'avec la chute du Mur. Beaucoup n'auront pas la chance de voir ce basculement de l'histoire. Ils resteront, comme la princesse de Sayn-Wittgenstein, sur un constat désespéré: «Le présent est laid, le futur se dessine en couleurs sombres, seul le passé se montre comme un beau rêve.» L'auteur de cette passionnante épopée sait comment nous faire partager les illusions, la tristesse et les espoirs de ces Russes blancs si méconnus. * C'est la conclusion à laquelle parvient aussi Lucien Bianco dans son remarquable essai : Les Origines de la révolution chinoise 1915-1949, Folio/Gallimard.
    Les Russes blancs d'Alexandre Jevakhoff Tallandier, 605 p., 29 €.

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